PHÉNOMÈNES SPÉCIAUX DU TRANSFORMISME SOCIAL
inférieures ; pendant combien de temps? Nous ne saurions le dire. La sorcellerie est une partie intégrante de la vie sauvage... Au xi® siècle, Tinfluence de TÉglise tendait à combattre la croyance superstitieuse à la sorcellerie, mais vint ensuite une période de réaction en sens inverse... Au xiu° siècle, dès que Tesprit de persécution se fut emparé de toute l'Europe comme une sombre et crnelle folie, la sorcellerie reparut avec toute l'intensité qu'elle avait eue aux temps barbares. » Et Tylor cite comme autorités Grimm, Lecky et l'opinion de Burchard de Worms qui, parlant de la superstition régressive de son temps s'écrie : « In errore paganorum revoloiturf »
Il invoque également comme exemple de renaissance le spiritisme moderne : « La renaissance en culture, écrit-il, est quelque chose de plus qu'une phrase vide et pédantesque. Notre temps a fait revivre un ensemble de croyances et de pratiques qui ont leurs racines dans les couches profondes de la philosophie primitive où la sorcellerie fait sa première apparition. Cet ensemble de croyances et de pratiques constitue ce qu'on appelle communément le spiritisme. »
Ces appréciations de M. Tylor peuvent être acceptées, pour les périodes et les types particuliers de sociétés et de civilisations qu'il a en vue ; ces cas peuvent aloi^s être considérés comme des reviviscences ; ce sont en réalité des cas régressifs qui se manifestent dans les conditions et conformément aux lois régressives que nous avons exposées; mais quand des sorcières sont assommées en France ou en Russie et en Flandre ou brûlées comme à Camargo, au Mexique, en 1860, et que ces cas et ces croyances ne cadrent plus avec la civilisation générale où ils se manifestent, alors ils revêtent le caractère plus général de survivance ou de De Greef. 30 '
iG6 LE PROGRÈS ET JLE REGRÈS DES SOCIÉTÉS
superstition dont Tescpreaflion de survivance est la véritable signilicatioii étymologique. Dans le cas où c'est une reviviscence, la loi d'apparition «st celle de Tordre régressif des phénomènes sociaux ; dans le cas où c'est une survivance, la croyance et la pratique «ont locales et exceptionnelles, la tendance étant à révolution progressive. Ces distinctions sont importantes et ne doivent pas être négligées.
Les phénomènes de survivance. sociale sont en rapport étroit avec ceux d'atrophie de certains organes sociaux ou même de sociétés entières par non-^Mage ou impraUcahilité.
Les anciennes corporations, jurandes et maîtrises s'éteignaient par atrophie, même avant leur abolition légale ; les États de l'Église étaient, avant la suppression du pouvoir temporel des papes, un exemple frappant d'atrophie de toute une société particulière. L'atrophie est, à n'en pas douter, un phénomène de régression pour l'organe qui en est affecté ; aussi le phénomène -sera-t-il nécessairement soumis à l'ordre de régression des faits sociaux. Un exemple entre mille suffira pour le démontrer.
Moïse avait établi la loi de la prescription de toutes les dettes dans l'année de la Schemitah. Cette loi était devenue impraticable déjà du temps de Hillel, longtemps avant la rédaction de la Mischnah. Que fit -on? On commença par substituer à l'observation stricte de la loi une formalité consistant à écrire un prosboul, ou bien le débiteur allait porter l'argent chez le créancier ; celui-ci pour satisfaire à la loi, disait qu'il ne pouvait pas l'exiger à cause de la Schemitah ; le débiteur insistait alors et le créancier finissait par céder, et recevait son argent. Vis-à-vis des païens naturellement le droit était plus large; on exigeait le
PHÉ.NOMÈNES SPÉCIAUX DU TRAWSFORMÎSME SOCIAL 467
paiement de la dette sans aucune formalité. On considérait en effet que la -loi de Moïse n'avait été établie que pour le débiteur juif qui n'^avait pas de récolte 7>endaiit Tannée de la Schtmifah «t non pas pour le païen qui travaillait aux ehamps cette année comme les autres et ne devait donc pas être exonéré*.
De "même 'Moïse avait défendu aux créanciers juifs de prendre le moindre mtérêtdu débiteur juif ou païen. Cette loi resta en vigueur tamt que les Juifs s'occupèrent surtout d'agriculture, par conséquent, même à l'époque talmudique ; et, en effet, le Tulniud reproduit la défense. Mais au moyen âge, les Juifs ^ont devenus presque exclusivement commerçants; la loi était devenue impraticable; le crédit ne «pouvait fonctionner sans intérêt dans l'organisation sociale des temps. Gette loi civile et économique et non essentiellement religieuse tomba dès lors en désuétude; elle s'atrophia par non- usage résultant de l'impraticabilité. Cependant d'abord, entre Juifs, on commença par satisfaire en apparence à la loi par la formalité qu'on appelait hether zekoukim ou hetheriska, c'est-à-dire qu'on déguisa l'intérêt sous forme d'attribution au créancier d'une part dans les bénéfices de l'affaire et à condition que le créancier payât quelque chose au débiteur pour la peine que cet emprunteur se donnait en s'occupant de la part qui revenait au premier. Le débiteur païen n'étant pas tenu de satisfaire à la formalité nécessitée par la loi mosaïque, on se dispensait môme de cette formalité *.
Les croyances économiques et sociales se déforment et régressent de la mêm^ manière par non-usage ou imprati-
(1) Deutéronomey xv, 3.
(2) D' Israël-Michel Rabbinowickz. Législation civile du Thalmud, t. I, p. LX et suiv. et t. III, p. xxiii et suiv.
fu^.::'-^''^
cabilité dans le milieu qui avait favorisé à un certain moment leur éclosion et qui plus tard s'oppose à leur incorporation. Il en fut ainsi notamment pour les croyances économiques du christianisme primitif; de communistes elles devinrent successivement féodales, propriétaires et capitalistes.
Le transformisme social présente aussi comme le transformisme organique en général des phénomènes régressifs spéciaux plus ou moins en rapport avec les précédents, tels que des arrêts de développement, caractérisés par la conservation ou la persistance d'organes rudimentaires et avortés. Les organes rudimentaires sont, dans bien des cas, le résultat du défaut d'usage; des modifications dans la structure sont dues à des arrêts de développement ; de là, par exemple, les monstruosités. Quand un organe est frappé d'un arrêt de développement pendant l'état embryonnaire, il en reste ordinairement un rudiment ; ces rudiments sont parfois héréditaires. Lorsque chez les animaux et les plantes domestiques, un organe disparaît en laissant un rudiment, la perte est en général subite, comme chez les races sans cornes ou sans queue ; ces cas peuvent être considérés comme des monstruosités héréditaires. Parfois cependant la disparition est graduelle et en partie le résultat de la sélection, comme pour les crêtes et caroncules rudimentaires de certaines races gallines. Le défaut d'usage intervient aussi comme chez certains oiseaux.
Ces phénomènes sont en réalité des cas particuliers de la grande loi de variabilité universelle ; la différenciation sexuelle elle-même semble due à un simple arrêt de déveoppement des organes au cours de l'évolution embryonnaire, d'où la production du sexe féminin.
Les organes rudimentaires sont très communs chez les