‹ Le transformisme social; essai sur le progrès et le regrès des sociétésChapitre 4 sur 45 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

troisième où je traiterai de la Slruclure Générale des Sociétés. Ce sont là seulement des circonstances atténuantes que j'invoque pour m^prémunir contre une appréciation trop rigoureuse. De même, la crilique a très justement indiqué que la partie historique du livre accordait une place insuffisante à l'évolution des doctrines économiques; mon excuse est que j*ai entrepris cet examen dans une étude spéciale dont de nombreux fragments destinés à être revus et coordonnés ont été, depuis 1896, publiés dans \es Annales de rinstiiict des Sciences sociales et dans d'autres Revues; dans l'ouvrage actuel j*ai eu surtout en vue le transformisme considéré dans son mouvement d'ensemble et non dans les fonctions particulières de chacun des organes ou appareils d'organes sociaux.

Les critiques de l'ouvrage qui me sont parvenues n'ont pu m'amener à modifier ni les bases essentielles, ni les applications secondaires de ma doctrine. Celle-ci devait nécessairement paraître plus compliquée et moins séduisante que beaucoup d'autres dont la prétention est de renfermer dans une formule et presque dans un mot uniques la philosophie entière de la dynamique sociale. Les artistes de génie adoptent naturellement dans leurs compositions des points de vue particuliers; ils nous montrent la nature sous l'aspect qui leur convient; le savant n'a pas le droit d'être unilatéral. Actuellement, surtout dans la Sociologie, science encore si imparfaitement constituée, il n'est même absolument pas possible de ramener toute la vie sociale à une loi unique. Les points de vue de MiM. Tarde, Kidd, Gumplowicz, etc., sont du plus haut intérêt, mais ce ne sont que des points de vue; la loi des trois états, cet autre point de vue adoplé par le plus génial de nos maîtres à tous, est non moins insuffisante à raison de son caractère exclusivement idéologique.

Cependant, plusieurs des objections présentées méritent

PKEFACK V

un sérieux examen; il convient dans Tintérêt du lecteur, de les signaler pour lui permettre de se former une conviction raisonnée. Nous les rencontrons toutes dans trois études très remarquables que j'eusse voulu, dans l'intérêt même de rélucidalion de la question, publier en tête de cette nouvelle édition. La première, de M. L. de Brouckère a paru dans les Annales de l'Institut des Sciences sociales n« 3, 1895, p. 180 à 204; la deuxième est due à M. L. Revelin et a été publiée dans le Devenir social, n^ 4, 1895, p. 374 à 397 ; la troisième est l'œuvre de M. G. Tarde dans la Revue philosophique^ 1896, p. 26 à 40.

D'après M. de Brouckère et M. Revelin, mon appréciation du Christianisme a été trop sévère. Cette critique provient, en ce qui concerne M. de Brouckère, d'un malentendu ; par christianisme, il entend la doctrine chrétienne ; j'entends, au contraire par ce mot un état de civilisation dont la doctrine n'est qu'une partie ; cet état de civilisation, compris sous l'étiquette christianisme, peut même être considéré, malgré l'apparence paradoxale de celte thèse, comme antérieur à Jésus. Celui-ci, je l'admets, fut un réformateur social et non seulement un moraliste; ce réformateur était dangereux; les foules le suivaient et il fut crucifié. Seulement, sa doctrine était avant tout morale ; le communisme y fut très vague; l'idée du renoncement aux richesses, idée négative, finit par remporter; en dernier lieu, tandis que Jésus avait résisté aux sollicitations de Satan lui montrant les royaumes du monde, le christianisme en vint à se plier aux circonstances et par faire cause commune avec les puissances; la doctrine, comme je l'ai dit, fit banqueroute. On m'objecte la transformation de l'esclavage en servage; mais où cette transformation est-elle préconisée dans la doctrine chrétienne? Nous savons au contraire que cette réforme a son point de départ dans un processus économique dont les origines

VI PRÉFACK

sont antérieures à Tavènement du christianisme; celui-ci n'est pour rien notamment dans la formation du colonat, lequel fut la véritable transition vers le servage. Attribuer cette évolution au christianisme me semble aussi inexact que d'attribuer à une doctrine quelconque la transformation consécutive du servage en salariat. Ceci cependant, n'exclut pas une certaine influence des idées sur les institutions; mais dans le cas historique et spécial du passage de l'esclavage au colonat et au servage, l'intervention du christianisme a été très secondaire; il s'est plutôt adapté à ces formes nouvelles de la production en renonçant à son propre idéal ; peu à peu il est devenu le catholicisme. Me plaçant au point de vue de l'ensemble de la structure sociale, j'ai constaté et je persiste à croire que la période chrétienne, la période féodale et le moyen âge, tout au moins jusque vers le xiu® siècle, ont coïncidé avec une régression économique, avec une diminution de la population, avec une décadence des arts et des sciences et avec un retour à des formes juridiques et politiques inférieures* Ces régressions ont permis l'éclosion et le développement de formes supérieures mais elles n'en existent pas moins ; toutefois, en ce sens^ la régression peut être considérée comme n'ayant pas été absolue.

M. Tarde conteste cette décadence en ce qui concerne les sciences; celles-ci, d'après lui, ont progressé au moyen âge ; elles se sont « enrichies alors par notre système de numération, lès éléments de l'algèbre, les innombrables faits recueillis par les alchimistes et même les astrologues, etc. » J'adhère, en œ qui me concerne, à l'appréciation non suspecte d'A. Comte, relativement à la réhabilitation qu'il convient d'accorder à la période médiévale si longtemps méconnue; seulement M. Tarde fait bien audacieusement abstraction des diverses phases de cette grande époque historique. A. Comte n'a pas méconnu une première

PRÉFACG m

phase de régression : « le cours général de Tactivité philosophique, dit-il, avait dû être longtemps ralenti par les justes préoccupations politiques qui pendant les deux phases antérieures dirigeaient surtout les plus éminents esprits vers Télaboration bien plus urgente du nouvel état social. )) Même la deuxième phase du moyen âge, caractérisée par Gharlemagne et Alfred le Grand, ne fut pas décisive au point de vue du progrès général ; « les principaux progrès scientifiques n-y durent point être dirigés par le monothéisme catholique, mais par le monothéisme arabe dont Tascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques. »... «C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du Catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique. »*

En réalité, l'évolution scientifique a repris son cours pendant la dernière phase médiévale avec l'avènement universel de la scolastique et la consécration de l'autorité d'Aristote. Et encore Aristote et la scolastique, tout en renouant le fil du développement scientifique et philosophique, furent aussi^ pendant bien longtemps encore, des obstacles à Tavènement des sciences purement expérimentales et de leur philosophie. Roger Bacon, en somme, fut le véritable instaurateur de celles-ci en Europe, dans la dernière moitié seulement du xm® siècle.

Mais où M. Tarde rencontre-t-il des savants et des philosophes à partir notamment de la chute de l'Empire romain d'Occident jusqu'à cette époque ? Quels noms peut- il citer comparables à cenx d'Ëuclide en mathématiques, d'Archimède en mécanique, d'Hipparque en trigonométrie et astronomie, de Théophraste et de Pline, dans les sciences

(1) Cours de Philosophie positive, 2» édition, t. VI., p. 193 et suivantes.

VHX PRÉFACE

naturelles, d'Eratoslhène en géographie ? Quant aux alchimistes, leurs procédés empiriques transmis des Egyptiens aux Arabes ne commencèrent à revêtir un caractère scientifique que vers la fin du xm® siècle avec Albert le Grand, R. Bacon et plus tard avec Arnauld de Villeneuve, auxquels succédèrent Raymond Lulle, Paracelse, après lesquels la chimie s'émancipe enfin de la philosophie et de la physique d'Aristote.

Contrairement à A. Comte, lequel affirmait que « toute idée de progrès social était nécessairement interdite aux philosophes de l'antiquité faute d'observations politiques assez complètes et assez étendues » et que « aucun d'eux, même parmi les plus éminents et les plus judicieux, n'a pu se soustraire à la tendance, alors aussi universelle que spontanée, à considérer directement Tétat social contemporain comme radicalement inférieur à celui des temps antérieurs », je crois avoir démontré que la conception du progrès eut de nobles représentants dans la civilisation gréco-romaine, tels que Thucydide, Epicure, Lucrèce, Horace, Pline l'Ancien, Sénèque le Philosophe, etc. Ainsi il n'est pas exact, comme le soutenaitComte, que Tébauche de ridée ou plutôt du sentiment du progrès de l'humanité appartient au christianisme qui a proclamé la supériorité de la loi de Jésus sur celle de Moïse.

De même, je croi^ avoir établi que la chute de la civilisation gréco-romaine et les premières phases du moyen âge furent bien, sous tous les rapports, une régression sociale; certes, cette dislocation et cette décadence permirent à des formes nouvelles de s'affirmer, mais leur supériorité relativementà l'antiquité ne devait se manifester que beaucoup plus tard. Je ne vais pas non plus jusqu'à proclamer avec Comte que la décadence gréco-romaine fut indispensable à l'éclosion des formes sociales nouvelles; cette nécessité prétendue est seulement la constatation de ce que j'ai

Page 1