CHAPITRE PREMIER LA DYNAMIQUE SOCIALE
Les rapports et les lois que la sociologie dégage de ■l'observation et de la classification des phénomènes sociaux ne sont pas exclusivement des rapports et des lois statiques ; les formes, les organes et les appareils d'organes dans lesquels ces rapports et ces lois se réalisent dans le temps et dans l'espace ne se combinent et ne s'agencent tpas seulement dans des structures d'ensemble où toutes les parties sont reliées entre elles et en corrélation les unes avec les autres ; ces combinaisons, cet agencement, ^ette structure générale correspondent à des services particuliers appropriés à un service collectif, à un fonctionnement à la fois spécial et commun. Les sociétés ont une structure et cette structure est vivante.
Les expressions Structure et Vie sont plus convenables que celles de Statique et de Dynamique pour désigner et
représenter, soit à l'état de repos, soit à l'état de mouvement, ces superorganismes plus vastes, plus complexes et plus durables que les organismes en général auxquels ils se rattachent plus directement qu'aux formes et aux mouvements des corps dits inorganiques.
Les lois d'agencement, de connexité, de corrélation, de continuité, de solidarité, d'homogénéité et d'équilibration que nous avons reconnues ailleurs comme étant les lois les plus générales de la structure des sociétés ont leurs équivalents et correspondants fonctionnels au point de la dynamique collective.
La fonction est inséparable de l'organe, le fonctionnement d'ensemble, de la structure d'ensemble ; l'État, et j'entends par là toute organisation sociale quelconque, l'État ne représente pas seulement un certain ordre de relations simultanées et coexistentes, mais aussi un ordre de relations successives. Bien que ces deux aspects de l'organisation, l'ordre et le développement, soient intimement unis, on peut les étudier séparément, comme on ^étudie séparément la morphologie et la physiologie. Toutefois, il ne faut jamais perdre de vue que toute mutation dans la vie sociale est constamment en rapport avec une mutation ou avec une tendance à la mutation de la structure sociale. Ces mutations peuvent constituer soit un simple développement, soit un progrès, soit un regrès, une évolution ou une involution ; dans tous les cas, la correspondance ou la tendance à la correspondance entre la vie et la structure est une loi constante.
Progrès et régression sont des notions et des faits compliqués ; ils comprennent quelque chose de plus qu'un simple développement et surtout qu'une simple mutation. Progrès et régression sont des cas spéciaux et plus com-
plexes des phénomènes de variabilité communs à tous les organismes et aux corps inorganiques. Le transformisme social est même beaucoup plus accentué que celui des êtres organisés, y compris l'homme ; cela se comprend aisément en vertu même des lois de la variabilité. Un agrégat homogène et peu étendu, tel qu'un atome, est beaucoup moins variable qu'une masse homogène mais plus étendue ; sur celle-ci une seule cause incidente produira non pas un effet unique, mais des effets multiples et divers, suivant par exemple qu'elle affectera les parties superficielles ou internes, ou inférieures ou moyennes, ou extrêmes de cette masse. La variabilité sera encore plus grande si la cause incidente s'applique à un agrégat non seulement étendu, mais déjà plus ou moins différencié. Quand cette différenciation est poussée à un très haut degré comme chez les animaux supérieurs y compris l'homme, les réactions et les mutations provoquées par les influences externes seront encore plus grandes. C'est pour le même motif que le degré ou l'intensité de la vie est toujours en correspondance avec le degré de structure. On s'explique dès lors, en vertu des lois générales, que la variabilité des sociétés soit supérieure à celle de tous les autres corps de la nature, inorganiques ou organisés ; cette variabilité devient d'autant plus grande que les sociétés sont elles-mêmes déjà davantage différenciées. D'autres influences telles que la sélection naturelle, l'adaptation et surtout la tradition, l'imitation et l'hérédité collectives viennent certainement limiter et contrebalancer cette tendance à la précipitation croissante du transformisme social ; celui-ci n'en reste pas moins une application spéciale des lois générales de la variabilité. Par lui-même, le transformisme social suffit à nous
prouver que nécessairement les phe'nomènes d'ordre collectif sont à la fois simultanés et successifs ; l'État présent est toujours déterminé par l'État antérieur et détermine à son tour l'État futur qu'il porte dans ses flancs et dont les actions et réactions réciproques et continus du dehors et du dedans provoquent naturellement l'accouchement à terme dans des limites plus larges mais non moins certaines que dans la parturition ordinaire.
Nous avons déjà observé ailleurs et décrit les modes et les lois de la dérivation et de la filiation naturelles des phénomènes, des fonctions et des organes sociaux envisagés, abstraction faite de leur structure et de leur service d'ensemble ; cette dérivation et cette filiation naturelles sont également la loi des sociétés en ce qui concerne le développement de leurs types successifs dans l'histoire '.
Rappelons que dans nos études sur la structure générale des sociétés, nous avons déjà constaté que les organismes collectifs en général non seulement se développent, mais se perfectionnent : 1° par l'accroissement, de leur masse, c'est-à-dire dans les sociétés par l'augmentation de leur territoire et de leur population ; 2° par la différenciation croissante des parties de cette masse ; et 3° par la coordination progressive et organique des parties ainsi différenciées 2.
Ces lois du progrès de la structure doivent, conformément à ce que nous avons dit ci-dessus, être mises également en rapport avec les lois du développement fonctionnel et vital, structure et vie étant toujours ou tout au
(1) Introduction à la Sociologie, t. I et II ainsi que t. III en préparation.
(2) Structure générale des Sociétés ; leçons données à l'Ecole des sciences sociales en 1893-1894 et résumées dans l'Economiste international, n°» d'octobre 1893 à fin mai 189i.
moins tendant toujours à être en exacte correspondance.
Le progrès de la vie sociale, lorsque progrès il y a, ne peut donc être que parallèle au progrès de la structure des sociétés. Quant au progrès de la structure, il dépend lui-même des lois générales du transformisme et de la variabilité, lesquelles nous ramènent aux bases scientifiques élémentaires de toutes nos connaissances et de tous les phénomènes : la constatation et l'existence de ressem- . blances et de différences, de coexistences ou de séquences.
Dans Les lois sociologiques ' j'ai exposé la complexité quasi illimitée et dans tous les cas indéterminable des actions et des réactions réciproques des phénomènes sociaux les uns à l'égard des autres ; les combinaisons dynamiques auxquelles le tissu social peut donner lieu ne sont égalées que par leur inextricable enchevêtrement statique, surtout dans les sociétés les plus avancées et les plus compliquées. Nous pouvons toutefois, en faisant abstraction des cas les plus spéciaux, nous former une conception suffisamment positive de la vie sociale pour en dégager quelques lois générales relatives au problème, si imparfaitement résolu et si directement intéressant pour nous et même angoissant, du progrès et de la décadence des sociétés.
La loi de l'interdépendance des phénomènes vitaux des organismes sociaux, terme sous lequel nous désignons les actions et réactions réciproques dont le fonctionnement systématique en vue d'un service général constitue la vie d'ensemble des sociétés, nous semble, d'après les innombrables observations que nous fournissent les sciences sociales et l'histoire qui est leur principal instrument
(I) Paris, Alcan, 1893, p. 148 et suiv.
d'observation et d'expérimentation pouvoir être formulée d'une façon encore nécessairement approximative et générale eu égard à l'état actuel d'imperfection de la sociologie, dans les dix règles suivantes :
1° Les actions ou réactions sociales sont en rapport avec le degré de simplicité et de généralité des phénomènes et des fonctions auxquels elles s'appliquent. Ainsi les actions et réactions économiques sont plus simples et plus générales que les actions et les réactions morales, juridiques et politiques ! ;
2° Les phénomènes et les fonctions les plus simples et les plus généraux agissent d'une façon plus simple et plus générale sur les phénomènes et les fonctions plus complexes et plus spéciaux;
3° Les phénomènes et les fonctions immédiatement antécédents agissent le plus immédiatement et le plus directement sur les phénomènes et les fonctions immédiatement séquents ;
4° Les actions et les réactions sont moins immédiates et directes entre phénomènes et fonctions appartenant à des classes différentes qui ne se suivent pas immédiatement que là où la liaison entre les classes est directe ;
5° Ce sont les phénomènes homogènes d'une même classe qui s'associent le plus facilement;
6° Sauf ces différences, tous les phénomènes et toutes les fonctions agissent les uns sur les autres ;
7° Les phénomènes et les fonctions plus spéciaux et supérieurs réagissent sur les phénomènes et les fonctions moins élevés plus simples et plus généraux;
(1) Voir notre Tableau de classification hiérarchique des phénomènes sociaux dans Introduction à la Sociologie, t. I, p. 214 et dans Les Lois Sociologiques, p. 82-83.
8° Leur influence est d'autant plus forte qu'elle s'exerce davantage sur les phénomènes et les fonctions les plus simples et les plus généraux;
9° Généralement leur influence n'est qu'indirecte et faible ;
10° Les phénomènes et les fonctions les plus élevés étant aussi dans chaque classe et dans l'ensemble des classes-, les plus récemment apparus sont les plus superficiels, les plus variables, les moins stables ; au contraire, les phénomènes et fonctions inférieurs plus simples, plus généraux, sont aussi les plus anciens, les plus profondément intégrés dans l'organisme social, les plus fixes, par conséquent les plus difficilement mais, en revanche, les plus utilement modifiables.
Un certain nombre d'exemples empruntés aux diverses classes de phénomènes sociaux nous initieront d'une façon moins abstraite au jeu de ces lois les plus générales de la dynamique sociale et nous prépareront à formuler quelques conclusions en ce qui concerne le Progrès et le Regrès des sociétés.
Voyons d'abord l'action directe ou indirecte du facteur économique sur les autres facteurs sociaux. Sans compter que ces derniers sont logiquement et naturellement une filiation du premier sur lequel ils sont en réalité surmoulés, la puissance réformatrice prépondérante du facteur économique se dégage de toutes les observations historiques et de toutes les expériences politiques ; son influence supérieure a été reconnue par tous les sociologistes depuis Aristote jusqu'à A. Comte, Quelelet, II. Spencer et de Laveleye. C'est par la plus extraordinaire des contradictions que les métaphysiciens et les premiers positivistes euxmêmes attribuèrent aux opinions et aux idées ou bien aux
sentiments le gouvernement général du monde. Tous les écrivains politiques depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ont observé et reeonnu qu'une société économiquement égalitaire le sera aussi inévitablement pour le reste, c'est-à-dire au point de vue de la constitution de la famille, des fonctions artistiques, scientifiques et morales, de la conception et de la réalisation du droit et, par-dessus tout, du régime politique. L'évolution historique de l'Egypte, de la Chine, de l'Inde, de la Perse, de la Grèce et de Rome, pour ne parler que des grandes civilisations anciennes, est la confirmation éclatante de cette loi générale. Voyons celle-ci à l'œuvre dans quelques-unes de ses applications.
Le tableau publié dans mes Lois Sociologiques démontre d'une façon irrécusable l'action perturbatrice constante exercée par le taux des salaires sur la production des naissances illégitimes, et, comme conséquence, sur la mortalité des enfants illégitimes. Ces tares sociales variant d'une façon régulièrement concomitante avec le taux des salaires dans une population ouvrière déterminée, celui-ci doit être considéré comme en étant la cause générale, certaines irrégularités dans le taux des mêmes variations provenant seulement de conditions accessoires La vie économique agit donc sur la population, c'est-à-dire sur la natalité et la mortalité comme du reste aussi sur la matrimonialité, par conséquent sur la famille, la moralité et aussi sur la criminalité ainsi que le prouventles statistiques sur l'infanticide publiées dans l'ouvrage cité ci-dessus *.
A Rome, sous l'Empire, deux colons de domaines différents pouvaient se marier, mais ils s'exposaient à être séparés, si ces domaines avaient des propriétaires distincts ;
(1) Paris, Alcan, 1893, p. 108 et suiv., 117 et 123.
nominalement et politiquement, les enfants issus de ces mariages étaient libres comme les parents eux-mêmes, mais cette liberté juridique n'était qu'apparente, car enfants et parents étaient également attachés à perpétuité à la terre. Le facteur économique transformait donc en fait la famille, le droit privé et le droit public ; sous son influence la loi elle-même devenait lettre morte. N'en est-il pas de même aujourd'hui pour le principe de la liberté du travail ? Toute la législation sociale qui la proclame n'estelle pas régulièrement démentie par le fait économique que le capital domine encore la production et le travail au lieu d'être à leur service, comme eux le sont au sien?
Cela apparaît encore plus évident par cette observation suivante de l'illustre von Jhering, qu'à Rome, quelques usuriers disposaient des voix des électeurs par centaines. N'en est-il pas encore de même aujourd'hui?
Aux ii° et me siècles après Jésus-Christ, le droit romain est à son apogée, mais en réalité il n'y plus ni liberté ni droit pour la masse des citoyens ; le colonat se forme ; la grande propriété s'est substituée à la petite. Que le colon devienne maintenant insolvable, restera-t-il, conformément au droit public, citoyen libre? Non, la loi tendantielle ou fonctionnelle économique fera plier le droit public. L'an 332, l'empereur Constantin décrète : « Quant aux colons qui essaieraient de fuir, il conviendra que les propriétaires leur mettent les fers aux pieds à la façon des esclaves... Celui chez qui on trouvera un colon appartenant à un autre, n'aura pas seulement à le restituer, mais il devra en outre payer la capitation pour le temps qu'il l'a eu chez lai1. »
(1) Code Théodosien, V, 9, 1, édit. Haenel, p. 471.
Cette action dynamique de la vie économique sur la vie politique et sur le droit est constante et universelle. Dans la Gaule Celtique, d'après César, les plébéiens insolvables se soumettaient volontairement à l'esclavage pour éviter la misère ; de même nos ouvriers se soumettent librement à de longues journées de travail moyennant un salaire dérisoire.
E. de Laveleye pensait donc avec raison que les causes qui déterminent la transformation des formes de gouvernement sont principalement d'ordre économique et que « la première de toutes est la façon dont les biens sont partagés ». Il en est ainsi même pour la royauté. Quand celle-ci parvient à se constituer un domaine et un revenu réguliers et suffisants, elle s'appuie sur une armée permanente et brise la féodalité1.
Actuellement nous vivons sous un régime démocratique si l'on ne tient compte que du système, représentatif et du régime électoral ; mais la lutte économique des classes n'a pas jusqu'ici abouti à l'émancipation économique des masses; si une transformation ne s'opère pas à bref délai dans le sens d'une plus grande égalité générale, n'en doutons pas, les formes politiques cesseront même d'être trompeuses, une régression sociale s'effectuera par le rétablissement d'un droit public plus ou moins aristocratique et despotique. Quand une variation favorable dans la structure d'une société, telle que l'égalité politique, n'est pas accompagnée ou suivie assez rapidement d'une transformation correspondante du reste de cette structure, l'innovation partielle finit toujours par se perdre pour se conformer à l'ordre symétrique général.
(J) La Démocratie, t. I, ch. n, p. 198.
La vie économique agit directement sur tous les phénomènes relatifs à la population, c'est-à-dire à la conservation et à la reproduction de l'espèce humaine ; elle domine la vie principalement affective et forme à son image les institutions familiales ; son influence est déjà moins directe sur l'activité artistique et émotionnelle, moindre encore sur les manifestations scientifiques et de plus en plus faible, indirecte et médiate sur la morale, le droit et la politique, conformément à notre loi di classification hiérarchique des sept classes de phénomènes sociaux.
De la même façon, la vie génésique ou familiale agit directement sur l'activité esthétique et indirectement sur les fonctions subséquentes plus élevées et moins générales. Dans les tribus guerrières où la femme et les êtres faibles en général, assimilés aux vaincus et aux prisonniers de guerre, sont considérés comme des êtres inférieurs, comm e des esclaves ou un bétail, le culte de la beauté sera naturellement sacrifié à celui de la force principalement musculaire ; la vertu elle-même, virtus sera le monopole du mâle ; le guerrier sera plus beau en fait ou artificiellement que le sexe faible dont il sera aussi le supérieur dans les autres branches de la vie sociale.
Les arts agissent directement sur la vie intellectuelle collective : « On a raison de dire que les lettres sont les sœurs aînées des sciences, a dit fort justement Claude Bernard, dans son Discours de réception à l'Académie, c'est la loi de l'évolution intellectuelle des peuples qui ont toujours produit leurs poètes et leurs philosophes avant de former leurs savants. Dans ce développement progressif de l'humanité, la poésie, la philosophie et les sciences expriment les trois phases de notre intelligence passant
successivement par le sentiment, la raison et l'expérience. » Par philosophie, il faut entendre ici avec l'illustre physiologiste la métaphysique basée sur le simple raisonnement subjectif et déductif. Nous avons nous-même exposé dans notre Introduction à la sociologie, comme quoi la métaphysique, ainsi que Platon l'avait reconnu il y a •deux mille ans, était une fille naturelle de l'art et de la poésie. La philosophie positive, au contraire, est une formation dérivée, une fille légitime de toutes les sciences y compris la sociologie. Cette dernière est elle-même la philosophie synthétique des sciences sociales particulières.
Il est inutile de répéter que la vie artistique subit de son côté l'influence indirecte du système économique des sociétés ; par les arts industriels, les beaux-arts proprements dits sont en rapport très étroit avec l'ensemble de notre vie nutritive. De même les beaux-arts agissent indirectement, par la poussée même qu'ils impriment à la vie psychique et notamment aux croyances collectives, sur les modes postérieures et plus complexes de la vie sociale. L'objet de l'essai actuel étant seulement de nous occuper des actions sociales médiates et directes au point de vue de l'évolution et de l'involution collectives, nous renvoyons au quatrième et dernier volume de notre Introduction à la sociologie l'exposé détaillé et complet des actions et réactions réciproques, simultanées ou successives, dont l'ensemble constitue la vie générale des sociétés.
Les croyances, soit religieuses, soit métaphysiques, soit scientifiques agissent directement sur la morale ou éthique sociale. Cette action naturelle avait été parfaitement aperçue et comprise par le plus grand génie politique de l'époque franque. Dans son célèbre rescrit sur la constitution des écoles, Charlemagne disait : « Quamvis enim
melius est bene facere quam nosse,p7*iàs tamen est nosse quam facere '. » C'est en effet la science qui éclaire et dirige la conduite, c'est elle qui détermine cette forme idéale et supérieure de la conduite, celle où, en se coordonnant, elle s'élève à la rigueur d'une loi, la morale.
Dix siècles environ plus tard, la philosophie, par l'organe de l'immortel E. Kant, formulait la même loi dynamique dans ce passage remarquable : « Il suit de là que l'éducation morale de l'homme doit commencer non point par l'amélioration de ses mœurs, mais par la rénovation de sa manière de penser et par la formation d'un caractère en lui ; on doit commencer par là, quoique d'ordinaire on procède autrement, que l'on combatte exclusivement les vices, sans toucher à leur origine commune 2. »
C'est ainsi, par exemple, que la propagande indirecte contre l'alcoolisme par des conseils moraux sera nécessairement et toujours peu efficace ; pour aboutir, cette réforme devra être préparée par une conception plus scientifique et plus exacte de la vie, par cette notion notamment que la réformation morale ne peut naître que d'une réforme plus générale de notre intellect et de toute notre vie émotionnelle et affective, réorganisation qui à son tour ne peut résulter que de la suppression progressive des inégalités économiques et de la misère.
De son côté, la morale agit directement sur le droit et à leur tour les conceptions juridiques transforment, sans aucun intermédiaire, les conceptions et les institutions politiques. L'un de nos plus savants et profonds jurisconsultes modernes a parfaitement formulé cette loi dyna-
(1) Karoli Magni régis Conslilulio de Scholis.
(2) E. Kant. La Religion.
mique naturelle en résumant comme suit les observations recueillies au cours de ses patientes études : « Il est de principe à mes yeux que l'évolution juridique doit suivre et non pas précéder l'évolution économique ou le changement des mœurs et des habitudes \ » Dans le même sens, un sociologiste russe éminent, de l'école libérale radicale et fort peu socialiste, a décrit la même loi dynamique dans les termes suivants : « L'organisation de la famille et de la propriété est réglée chez tous les peuples par des coutumes si invétérées, qu'elles résistent à toutes les attaques, comme les rocs les plus durs résistent à la fureur des vagues. On pensait, au xvin0 siècle, qu'il suffisait d'un législateur de bonne volonté pour modifier complètement l'organisation d'une société. Nous avons perdu désormais cette foi naïve. Nous savons qu'il ne suffit pas de promulguer une loi pour qu'elle soit appliquée ; nous savons de plus combien il est dangereux de toucher à ces principes fondamentaux du droit, auxquels les populations s'attachent avec une force irrésistible, parce qu'ils leur paraissent conformes à la nature des choses. Dans les possessions asiatiques, les juges européens sont obligés d'appliquer souvent une législation qui leur fait horreur, mais qui est conforme aux idées de ces peuples. On tâche de la modifier, à coup sûr ; mais on sait que cela doit se faire avec de grands ménagements et sans rien brusquer. Il a fallu un très grand courage à lord Bentinck pour abolir au Bengale l'horrible coutume de brûler les veuves. Nous comprenons aujourd'hui qu'une attaque de front contre le droit fondamental d'un peuple est une tactique des moins habiles. Il faut tourner la position, agir d'abord
(1) P. Viollet. Histoire du Droit civil français, p. 756.
sur les idées qui se transforment en mœurs et finalement en lois. Commencer par ces dernières est peine perdue. l »
Malgré leur conclusion, comme nous le verrons, trop absolue, les observations de M. Novicow confirment en grande partie notre triple loi, la première spontanée ascendante , la seconde spontanée descendante et la troisième politique ou méthodique, c'est-à-dire consciente, de la dynamique sociale. Soutenir avec A. Comte ou H. Spencer qu'il faut agir d'abord sur les opinions ou sur les sentiments ne signifie absolument rien, ou bien c'est de l'idéalisme ; c'est en effet presque une tautologie puisque tout phénomène et tout acte sociaux impliquent, par suite de la constitution élémentaire même des sociétés, une intervention de la sensibilité émotionnelle et intellectuelle aussi bien de la part de l'agent^^ actif que de la partie passive ou affectée ; tout élémen social comprend en effet, outre les facteurs physiques, dem^\<S^ unités humaines douées de sensibilité. Comte et Spencei ne résolvent pas le problème ; ils ne font qu'en déplacer et transfigurer les données ; après eux on peut se demander si ce sont les idées ou les émotions politiques qui dominent les idées ou les émotions économiques et de même pour les autres fonctions sociales. Quant à M. Novicow, sa conclusion est trop absolue parce qu'il a perdu de vue qu'à côté des lois dynamiques dites spontanées ou inconscientes, il y en a qui règlent l'intervention méthodique de la société dans sa propre organisation. C'est ainsi que par ses organes de représentation et de délibération politiques, une société peut transformer dans un sens
(1) J. Novicow. Les luttes entre sociétés humaines, p. 151. De Greef. 21
avantageux son organisation économique et par là favoriser l'action de la loi naturelle qui à la suite des facteurs économiques entraîne la transformation des facteurs sociaux plus complexes et plus spéciaux conformément à leur classification hiérarchique ascendante.
Les quelques faits caractéristiques, bien qu'isolés et insuffisants au point de vue d'une démonstration scientifique complète, que nous venons de mettre en lumière, nous permettent cependant de proposer ne fût-ce qu'à titre d'hypothèse directrice pour des recherches et des travaux ultérieurs, la première loi générale de la vie des sociétés suivante :
Les fonctions sociales agissent directement et indirectement les unes sur les autres, suivant l'ordre naturel et hiérarchique de complexité et de spécialité croissantes des diverses classes de phénomènes auxquelles elles se rapportent.
Telle serait la loi de leur activité la plus simple, la plus générale, en faisant abstraction des innombrables actions et réactions accessoires et plus compliquées qui résultent de l'interdépendance et de l'enchevêtrement à peu près inextricables jusqu'ici des faits sociaux.
Voilà la loi d'évolution directe et indirecte ascendante de la vie sociale qui me semble se dégager de la masse d'observations concordantes qu'il m'a été possible de recueillir au cours de mes investigations déjà assez longues et surtout dans les travaux des spécialistes qui ont approfondi les sciences sociales particulières ; je n'ai fait que coordonner leurs conclusions pour en extraire une loi, une philosophie.
Cependant le fonctionnement social ne s'opère pas exclusivement de bas en haut, du simple au complexe, du gêné-
rai au spécial, bien que ce soit sa voie la plus constante, la plus large et la plus spontanée en ce sens qu'elle exige le moindre effort conscient et pourrait même être qualifiée de direction inconsciente relativement à celle dont nous aurons à nous occuper plus loin. Les fonctions les plus spéciales, les plus complexes et les plus élevées agissent de leur côté, de haut en bas. Cela résulte aussi de nombreuses observations concordantes. En voici quelques exemples, moins à titre de démonstration que d'illustration, uniquement pour éclaircir la question et faciliter des recherches futures. Nous réservons du reste pour le quatrième et dernier volume de notre Introduction à la sociologie l'exposé détaillé de la dynamique sociale, nous n'en rappelons ici que ce qui est indispensable pour la compréhension du progrès et du regrès des sociétés.
La fonction politique, c'est-à-dire la fonction régulatrice la plus élevée de la vie collective agit directement sur la fonction immédiatement inférieure, le droit, et indirectement sur toutes les autres, suivant leur ordre de généralité et de simplicité croissantes c'est-à-dire de haut en bas. Le phénomène constant et universel de l'influence rétractile de la guerre en est un cas frappant. Ainsi, à Rome, les tribuns du peuple ne pouvaient pas sortir de la ville; la ville avait son organisation pacifique interne ; l'institution du tribunat avait été une conquête des plébéiens destinée à régulariser pacifiquement les rapports entre les classes ; une fois sortis de la ville, les tribuns du peuple n'ont plus de pouvoir ; à l'armée il n'y a plus qu'une autorité ; le corps social s'y contracte pour ne plus former qu'un organisme hiérarchiquement centralisé avec une tête ; à l'armée, c'est-à-dire dans cette partie de la fonction politique qui a pour objet l'attaque ou la défense pour le développe-
ment ou la conservation du groupe social, la plèbe redevient sujette ; son droit n'est plus garanti par le tribunat comme dans la ville, c'est-à-dire là où domine le régime principalement pacifique.
Les pénalités sévères des codes militaires, surtout en temps de guerre et chez les nations belliqueuses démontrent l'influence directe de la politique sur le droit et son action indirecte sur la morale et les mœurs ; de même son influence nocive sur les sciences, les arts, la vie de famille est incontestable. Le 1er juillet 4894, en France, d'après le journal la Réforme, delà même date, un militaire a été condamné à deux années d'emprisonnement pour avoir assassiné un cabaretier dont il avait, étant ivre, insulté la femme, tandis qu'un autre soldat était condamné à mort, le même jour en Algérie, pour avoir outragé un supérieur.
La vie économique aussi, à l'armée et même en temps de paix, tend à revêtir les formes et à imiter le fonctionnement des sociétés les moins avancées. Ainsi notamment, l'armée ne vit pas de son propre travail, mais bien soit sur le pays envahi, soit des ressources prélevées sur le travail de la communauté, et ces charges ne sont pas une des moindres causes de nos crises économiques. La fonction militaire transforme la vie familiale ; le militaire, même en congé, ne peut se marier, actuellement encore en Belgique, sans autorisation ministérielle ; au point de vue juridique de la procédure, les formes sont bien plus rigoureuses devant les conseils de guerre; l'institution du jury notamment en matière criminelle n'y est pas admise. Un autre exemple intéressant de l'influence rétractile de la guerre se rencontre au point de vue économique et spécialement monétaire dans la création, en cas d'investissement,
de certaines monnaies obsidionales qui sont un véritable retour vers l'usage des grossières monnaies primitives '.
La législation et le droit agissent directement par réaction sur la morale et sur les mœurs, ne fût-ce par exemple qu'en coordonnant et en réglant certains actes de la vie privée ou publique qui ne sont pas encore, ou qui sont insuffisamment ou ne seront jamais, à cause de leurs caractères spéciaux ou de leur acquisition récente, organisés et intégrés par la seule morale, c'est-à-dire sans détermination ni sanction précises. Indirectement, la législation et le droit peuvent modifier en bien ou en mal, la vie scientifique et artistique, aider à ruiner, à maintenir ou à perfectionner les institutions familiales, favoriser ou empêclierau moins partiellement certaines tendances économiques naturelles, par exemple la tendance à la formation des monopoles sous le régime de la libre concurrence.
La morale, bien que directement déterminée parles conceptions scientifiques du monde physique et organique, réagit sur la science en lui assignant, par exemple, un but plus élevé que celui poursuivi trop exclusivement même par nos universités ; elle impose à la science de former non seulement des spécialistes professionnels, mais des hommes, dans la plus large et la plus haute acception de ce titre, c'est-à-dire des êtres sociaux, doués d'un caractère généreux autant que ferme, d'une personnalité qui ne soit pas égoïste, mais s'harmonise avec l'humanité et dont l'idéal politique soit surtout la réalisation de la justice spécialement dans les relations fondamentales de la vie col-
(1) On cite encore trop souvent comme modèles d'héroïsme et de vertus civiques empruntés à l'antiquité classique le fait de chefs militaires faisant mourir leurs propres enfants pour simple désobéissance à la discipline militaire. Ces vertus d'un autre âge sont la démonstration la plus décisive de l'action rétractile de la guerre.
lective : la famille, les rapports sexuels et l'ordre économique.
La science agit par réaction directement sur l'art. Bien que la théorie naisse de la pratique, celle-ci cependant renouvelle et parfait continuellement la première ; les beaux-arts proprement dits progressent ou déclinent suivant le progrès ou le recul des sciences et des découvertes.
Le progrès de la vie émotionnelle, esthétique, dans la masse sociale, embellit et consolide sans aucun doute les relations sexuelles et l'ensemble des institutions familiales; de même ces dernières aident à régulariser et à ennoblir par le sentiment du devoir et de la responsabilité, par l'affection envers les faibles, ce que la vie principalement économique et surtout certains travaux peuvent avoir de rebutant et de pénible.
La vie des sociétés nous apparaît ainsi comme la synthèse d'actions et de réactions déterminées par la coexistence et la combinaison de la masse innombrable des faits sociaux ; la classification hiérarchique et naturelle de ces derniers nous a permis de ramener ces mouvements à deux lois générales basées sur l'observation et l'expérience. Nous avons formulé la première ; la seconde peut être décrite comme suit :
Les fonctions sociales réagissent directement et indirectement les unes sur les autres, suivant l'ordre naturel » et hiérarchique de complexité et de spécialité décroissantes des diverses classes de phénomènes auxquelles elles se rapportent.
Les actions et les réactions dont nous venons de nous occuper résultent des mouvements, de l'évolution naturels et spontanés des sociétés ; ce sont, en un certain sens et
relativement à ceux que nous allons envisager, çles actes principalement réflexes bien que toutes les unités constituantes des sociétés doivent toujours être considérées comme douées de sensibilité et de conscience. Ces actions et ces réactions, ces mouvements, cette direction dans des voies déterminées s'accomplissent en un mot par le seul fait de la mise en présence de leurs facteurs, comme les mouvements des corps dans l'espace et comme ceux de la vie organique et même psychique ; ces mouvements s'exécutent que les individus ou les sociétés le veuillent ou non. Ainsi, par exemple, la rareté, l'abondance de certaines valeurs commerciales sur l'étranger dans certaines places du marché international y rendent le change favorable ou défavorable : c'est là un véritable effet de mécanique dynamique en matière économique ; la direction que prend la circulation monétaire est le résultat de ces forces concurrentes. On comprend dès lors que la structure et la direction imprimées dès l'origine aux sociétés soient le résultat de forces collectives concurrentes et en très grande partie inconscientes. La structure et la direction étant ainsi naturellement imposées, le progrès de cette structure et le progrès de la vie, lesquelles sont toujours en correspondance, ont dû suivre une direction générale déterminée non pas par une Providence et des causes premières et finales, intelligentes ou non, mais, comme la structure et le fonctionnement de tous les corps, par l'ensemble des facteurs qui entrent dans la composition de leur milieu interne et de leur milieu externe.
Il est toutefois une série entière de mouvements sociaux d'une nature spéciale et plus élevée, en rapport précisément avec les propriétés les plus nobles et les plus caractéristiques de l'espèce humaine et des formes sociales que
cette dernière revêt. Certes les organismes individuels sont, au point de vue vital, subordonne's dans l'ensemble de leur activité et jusque dans leurs fonctions les plus hautes aux conditions les plus simples et les plus générales de la vie organique principalement nutritive ; une statique et une dynamique alimentaires règlent le fonctionnement cérébral ; la science indique quelle nourriture convient le plus à la pensée, quelle autre est davantage appropriée à notre activité musculaire : mais, c'est précisément aussi parce que l'individu est capable de science et de conscience par l'effet même des conditions de son existence organique, que systématiquement et méthodiquement, par l'intervention raisonnée et calculée de ses fonctions psychiques les plus hautes, il peut régler, conformément à ce qu'il sait et à ce qu'il croit, les conditions de sa propre nutrition musculaire et cérébrale, de manière à fournir à chacun des organes particuliers de son organisme les matériaux appropriés à son entretien et à son développement.
Les sociétés, en tant que superorganismes composés d'unités douées de semblables propriétés, sont naturellement en possession de la même puissance ; même leur intervention systématique et consciente dans leur propre organisation et réorganisation est d'autant plus efficace et facile, que la matière sociale, comme nous le savons, est plus malléable, plus plastique et variable, en raison de sa masse et de sa complexité ; en outre, les instruments collectifs d'intervention sont incomparablement plus vastes, plus énergiques et plus efficaces que les modes individuels.
Quelle est donc la loi d'intervention méthodique des sociétés dans leur propre fonctionnement, la loi à la fois naturelle et artificielle la plus efficace ? Ce sera évidem-
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ment la méthode consciente qui sera la plus conforme à la méthode inconsciente ou spontanée ; ce sera la méthode consciente qui sera aussi la plus naturelle.
A. Comte a préparé cette solution et cette réponse à la question dans les termes suivants : « Toutes les fois que nous parvenons à exercer une grande action, c'est seulement parce que la connaissance des lois naturelles nous permet d'introduire parmi les circonstances déterminées, sous l'influence desquelles s'accomplissent les divers phénomènes, quelques éléments modificateurs, qui, quelque faibles qu'ils soient en eux-mêmes, suffisent dans certains cas, pour faire tourner à notre satisfaction les résultats définitifs de l'ensemble des causes extérieures1. »
Donc à l'aide de quels facteurs et sur quels facteurs de la société convient-il d'agir pour introduire systématiquement et méthodiquement au sein des sociétés des modifications voulues par la volonté collective entant qu'émanation de la conscience collective ? Voilà la question.
Puisque ces modifications doivent être l'œuvre d'un organe conscient, il convient naturellement de faire choix des organes les plus élevés, les plus énergiques. Or, chaque organe social, chaque appareil d'organes et chaque système d'appareils a sa sensibilité et sa conscience spéciales. Ainsi, surtout dans les sociétés avancées, le système économique a des organes supérieurs destinés à régulariser méthodiquement la circulation, la production et la consommation des richesses ; il y a, par exemple, des Comicesagricoles, des Conseils de l'industrie et du travail, de& Chambres de commerce ; il y a même des organismes régulateurs plus petits et plus spéciaux tels que les Conseils
(1) Cours de philosophie positive.
d'usine. Au-dessus, il y a des Conseils supérieurs particuliers à chacune des grandes fonctions économiques ; plus haut encore une représentation centrale des intérêts économiques s'établira tôt ou tard pour coordonner, comme dans un vaste système nerveux, l'ensemble de l'activité de la vie économique. Il en est ou il peut en être de même dans tous les autres ordres de l'activité sociale. Dès lors la conclusion est que :
1° Dans chaque domaine spécial de la vie sociale, l'organe d'intervention le plus approprié et le plus efficace sera celui-là même qui règle sa volonté consciente dans ce domaine spécial ;
2° Dans la série hiérarchique des fonctions et des organes sociaux, le régulateur volontaire et méthodique de chaque fonction le plus approprié et le plus capable sera l'organe immédiatement supérieur;
3° Enfin, pour l'ensemble de la vie sociale, le régulateur et le modificateur par excellence sera l'organisme le plus élevé de toute la série, c'est-à-dire l'appareil politique central consacré à la représentation, à la délibération et à l'exécution des intérêts collectifs généraux; cet organisme véritablement cérébral des sociétés correspond dans les structures individuelles aux organes les plus élevés du système nerveux central.
Maintenant sur quels facteurs, sur quels fonctions et organes ces appareils régulateurs et modificateurs spéciaux doivent-ils agir? Pour fixer le problème d'une façon plus précise, quels sont les éléments sociaux les plus modifiables, quels sont ceux dont la modification aura les conséquences et les effets les plus étendus et les plus énergiques ?
Nous savons que les facteurs sociaux les plus modifiables
sont ceux qui sont les plus complexes, les plus spéciaux, les plus superficiels, les plus sensibles, les plus élevés. L'action sociale consciente pourra donc exercer son œuvre réformatrice, dans une certaine mesure, en suivant l'ordre de complexité et de spécialité décroissantes des phénomènes et des organes sociaux, c'est-à-dire en procédant de haut en bas. Il est incontestable en effet que l'appareil représentatif, délibérant et exécutif central peut aisément modifier et l'appareil gouvernemental lui-même et la législation et le droit, c'est-à-dire sa propre structure et celle des facteurs sociaux qui lui sont directement et immédiatement antécédents; mais, l'expérience ne le prouve que trop souvent et universellement, les lois ne modifient que très faiblement notre conception éthique et nos mœurs ; elles plient devant les croyances et ne se conforment pas toujours à la réalité scientifique ; elles sont moins efficaces encore, s'il est possible, pour donner une vie nouvelle à la fonction esthétique ; elles sont impuissantes, ou à peu près, pour modifier les rapports familiaux. Pourquoi cette faiblesse ou cette impuissance ? Parce que, comme nous l'avons exposé ici et démontré ailleurs, c'est la vie économique des sociétés qui détermine d'une façon générale toutes leurs superstructures, toutes leurs activités spéciales supérieures. Par conséquent, les lois de la politique scientifique ou méthodique consisteront essentiellement :
1° A abandonner à chaque fonction sociale particulière et dans chaque fonction, à chaque spécialité le gouvernement direct de son activité, son autonomie relative. Le travail, le commerce, l'industrie, l'agriculture se modifieront et se perfectionneront d'autant mieux qu'ils se gouverneront directement eux-mêmes jusques et y compris
dans leurs branches les plus spéciales ; de même la famille, l'art et la science ;
2° A faire intervenir comme organe modificateur et régulateur de chaque fonction et de chaque spécialité dans chaque fonction, l'organe immédiatement supérieur de telle sorte qu'en fin de compte le fonctionnement intégral de la société soit en rapport avec les lois d'interdépendance et de subordination qui en unissent toutes les parties ;
3° Enfin, à accorder à l'appareil central supérieur de la société, c'est-à-dire à ses organes politiques une intervention directe et nécessaire, seule ou à peu près seule efficace pour modifier et régler les fonctions les plus simples et les plus générales de la société, celles qui sont communes à tous ses membres, celles où, comme nous l'avons vu, les modifications une fois introduites entraînent la transformation de tout le reste.
Les phénomènes sociaux les plus généraux, les plus simples, les plus fondamentaux étant les phénomènes économiques, la méthode de la politique scientifique et consciente devra donc consister à agir autant que possible directement ou indirectement sur l'organisation de ces phénomènes pour la modifier dans un sens favorable aux besoins et aux désirs de la volonté collective. Par ce procédé la politique méthodique ne fera en somme que se conformer comme toute thérapeutique raisonnée aux lois naturelles et spontanées de la société ; une fois le facteur économique directement modifié par l'intervention politique de la collectivité toutes les autres fonctions sociales se transformeront les unes après les autres suivant les lois que nous avons formulées antérieurement.
Quant aux organes mêmes de la politique, c'est-à-dire de la volonté collective, ils seront précisément d'autant plus éclairés et conscients que l'ordre économique et tous les autres ordres de la vie sociale seront davantage en possession de leurs organes régulateurs spe'ciaux et plus soigneusement reliés, par les centres intermédiaires, à l'organisme central où tous leurs besoins, tous leurs désirs seront exactement représentés et, par conséquent, soumis à délibération et pesés avant d'aboutir à une décision et à une action générales de la communauté.
Gomme conséquence, précisément parce que les fonctions économiques des sociétés, étant les plus simples et les plus générales de toutes, sont aussi naturellement les moins susceptibles de combinaisons et de recombinaisons fréquentes et nouvelles mais, que c'est cependant sur elles qu'il convient d'agir pour transformer le plus sûrement et le plus régulièrement l'ensemble de la société dans toutes et chacune de ses fonctions, l'œuvre de la législation centrale se dispersera de moins en moins dans ces tentatives vaines et même funestes d'une activité législative exubérante et désordonnée qui fera de nos recueils de lois la risée des générations futures. Les mouvements superficiels seront moindres, les mutations profondes seront lentes certainement encore, car elles le sont naturellement, mais elles seront régulières et progressives.
J'ajoute, qu'à mon sens, la fonction circulatoire étant la fonction économique la plus générale et la plus simple, l'objectif principal de la politique scientifique doit être d'introduire ses agents modificateurs dans la circulation générale et notamment dans un de ses organes principaux, la monnaie, qui, comme la circulation du sang, entretient la vie de tout l'organisme et fournit les matériaux de tous
ses développements. Ceci fera l'objet d'une étude ultérieure l.
L'œuvre de la politique positive n'est pas en somme sans une certaine ressemblance avec celle de la thérapeutique médicale, qui, elle aussi, sauf dans les cas spéciaux et locaux, agit sur la circulation générale pour atteindre et modifier des conditions morbides déterminées.
Les considérations précédentes, tant celles relatives à l'évolution même de la notion du progrès que celles qui se rapportent à la dynamique générale des sociétés nous permettent, dès à présent, de nous former une conception au moins approximative de ce qui constitue le progrès social.
(1) M. A. Loria, dans son excellent ouvrage sur Les bases économiques des Constitutions politiques, a vivement critiqué cette conclusion ; il n'est pas parvenu à me persuader; j'en réserve au surplus la démonstration pour le dernier volume de mon Introduction à la Sociologie.