‹ Le transformisme social;Paris, essai sur le progrès et le regrès des sociétésChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le progrès, contrairement à ce qu'affirmait Proudhon dans la Philosophie du progrès après un grand nombre de métaphysiciens, n'est pas identique au simple mouvement ; il y a quelque chose de plus dans la vie des sociétés que des actions et des actions réciproques ; celles-ci sont le point de départ de la vie sociale, comme l'irritabilité est le point de départ des formes supérieures de la sensibilité. L'idée du progrès est plutôt une accumulation d'idées particulières- qu'une idée, on peut par l'analyse dissocier les idées qui la composent ; c'est une synthèse dont l'origine est dans des images simples réunies après coup, consciemment ou non.

La mémoire a fixé, accumulé et transmis ces images; l'intelligence les a coordonnées dans une formule centrale ; c'est ainsi que le progrès est devenu une idée abstraite. Le langage a servi d'instrument à cette généralisation progressive, le mot a servi d'image idéale, comme un substitut de l'idée. Aussi par le mot sont évoquées une foule d'idées, une foule d'images, précisément parce que le mot n'est que la raison sociale, la firme d'une association d'idées et d'images. Un être, privé de langage, ne saurait

avoir la conception du progrès ; cet être peut avoir des idées, énoncer des propositions, des jugements simples ; il ne saurait avoir une idée générale ; celle-ci est une abstraction dont le mot est le signe. C'est précisément parce que le mot progrès est un composé, une accumulation d'idées héritées et transmises, que le progrès est devenu une croyance comme autrefois la chute ; déjà Leibniz appelait le mot progrès un psittacisme.

Le progrès est un cas particulier du transformisme social qui lui-même est subordonné aux lois de la dynamique générale des sociétés. Qui dit progrès dit aussi développement, c'est-à-dire détermination et croissance d'un état présent relié à l'état passé et détermination et croissance d'un état futur relié au présent et au passé. Ce déterminisme, non seulement scientifique et logique mais organique, est ce qui constitue la filiation des phénomènes sociaux, de leurs organes et des sociétés particulières considérées dans leur ensemble. Mais, ni le développement ni la filiation n'impliquent par eux seuls un progrès ; le développement sans croissance peut être régressif, la filiation peut aboutir à une dégénérescence tout à fait comme chez les organismes individuels. Développement et filiation sous-entendent seulement une succession continue d'états sociaux dérivés les uns des autres, avec cependant cette notion supplémentaire capitale que cette succession a lieu non pas au hasard, mais suivant un ordre déterminé tel que l'état antérieur est la cause ou la condition de l'état suivant. Ce développement successif n'est progressif que s'il ajoute un perfectionnement. Le progrès n'est pas un simple développement de l'ordre, c'est-à-dire -de l'organisation ; il en est une amélioration ; il parfait à Ja fois la structure et la vie des sociétés par une corres-

pondance plus complète de leur milieu interne avec les milieux externes. M. Franklin Giddings a raison lorsqu'il dit que la caractéristique du progrès est la part plus grande accordée aux forces psychiques1 et de même M. A. Fouillée lorsqu'il soutient que le progrès est caractérisé par la prédominance de formes contractuelles lesquelles ne se rencontrent guère dans les sociétés primitives mais au contraire chez les plus avancées 2 ; toutefois la signification de ces progrès n'est pas seulement d'être une croissance, mais une organisation et un fonctionnement meilleurs de la structure et de la vie.

Le développement successif ne constitue un progrès que s'il implique un perfectionnement de l'organisation sociale, perfectionnement tel que la société nouvelle représente une variété supérieure à la société mère ; cette supériorité doit apparaître dans une structure plus grande et surtout plus différenciée et mieux coordonnée et dans un fonctionnement vital correspondant.

On voit dès lors que le transformisme social est non seulement subordonné à la dynamique générale des sociétés, mais qu'il est avec cette dernière un cas spécial de la loi de variabilité de tous les êtres ; cette variabilité qui est ellemême toujours déterminée chez ces derniers par l'influence de toutes les conditions internes et externes peut donc aussi aboutir soit à une évolution, soit à une involution, à un développement, à une filiation soit favorables soit défavorables, à un progrès ou à une régression. Dans quelque sens que le mouvement social se dirige, c'est un développement continu et' régulier, ce n'est un progrès

(1) The theory of Sociôlogy. Philadelphy, 1894, p. 63 et suiv. Social procès, law and Cause.

(2) La science sociale contemporaine.

De Greef. 22

que s'il opère une transformation avantageuse dans la structure et dans la vie.

Le transformisme social étant subordonné aux lois de la dynamique générale, nous savons que ce transformisme, en tant que processus spontané doit s'effectuer directement ou indirectement de bas en haut, des fonctions les plus simples et les plus générales aux fonctions les plus complexes et les plus spéciales ; c'est son mode le plus énergique, le plus irrésistible. Un autre mode spontané est celui qui s'exerce de haut en bas, des fonctions les plus complexes et les plus spéciales vers les fonctions les plu& simples et les plus générales ; c'est le moins puissant, le moins efficace, malgré les mutations plus apparentes que réelles qu'il introduit surtout dans les formes superficielles de l'ensemble de la vie sociale et de chacune des grandes fonctions particulières qui concourent à la symbiose collective.

La politique méthodique ou scientifique agit au point de vue du transformisme social, en se conformant à ces lois naturelles ; son action réformatrice sera d'autant plus large et plus sûre, qu'elle influencera plus directement la vie économique de la société. L'introduction d'un élément modificateur bienfaisant dans la vie nutritive et particulièrement dans le système circulatoire des sociétés a naturellement et régulièrement pour conséquence d'entraîner la modification de tout l'organisme. Cette action et cet accord combinés des tendances spontanées de la société d'une part et de son intervention raisonnée de l'autre,, sont les moteurs les plus décisifs de tous les progrès.

Les phénomènes économiques sont, il est vrai, les moins aisément modifiables, les moins naturellement variables de tous les phénomènes sociaux ; il résultera évidemment

des lois dynamiques que nous avons essayé de formuler que les progrès à re'aliser dans ce domaine seront lents et même insensibles, mais cette lenteur ne sera qu'apparente de même que les mutations superficielles produites en sens inverse ne sont également rapides qu'en apparence, vu leur instabilité et leur insécurité. En réalité, le transformisme social, soit spontané soit méthodique, exercé de bas en haut, ou directement de haut en bas est lent, graduel et sûr ; celui qui s'exerce de haut en bas, mais sans méthode, en agissant sur les phénomènes superficiels, bien qu'il soit aussi en partie naturel et scientifique, parait rapide, immédiat et assuré ; en vérité, il est faible, tortueux et instable parce qu'il parvient rarement à atteindre les formes et la vie profondes et intenses des sociétés dont il agite et bouleverse surtout la surface.

Cette distinction entre les mutations apparentes et les mutations réelles est de la plus grande importance en sociologie où, précisément en raison de la masse et de la complexité des phénomènes, la variabilité, le transformisme des fonctions et des organes de la vie collective, se trouvent portés à la plus haute puissance. Les fonctions et les phénomènes sociaux les plus élevés, les plus superficiels, par conséquent aussi les derniers, les plus récemment acquis et formés, sont, conformément aux lois générales de la variabilité, les plus sensibles, les plus modifiables, les plus fragiles, comme le corps social lui-même en son entier, et dans chacune de ses parties l'est, pour les mêmes raisons, à un plus haut degré que les organismes plus simples et ceux-ci que la matière anorganique.

C'est là une loi générale. Ainsi, en physiologie psychique, les centres de la moelle et du mésocéphale sont dans un

équilibre stable, ils fonctionnent automatiquement ; au contraire, les centres ganglionnaires et corticaux sont dans une instabilité relative ; les derniers constituent le summum d'acquisition du système nerveux ; tout y est dans la plus grande mobilité. D'un côté il y a déjà adaptation complète pour la moelle et le mésocéphale ; de l'autre cette adaptation devient déjà moindre dans les corps optostriés, elle atteint le minimum dans l'écorce cérébrale. Or l'inadaptation crée un affaiblissement, une infériorité. C'est le] même phénomène qui se manifeste dans l'existence des plus illustres réformateurs sociaux ; précisément parce qu'ils sont les formations les plus récentes et les plus hautes de leur siècle, ils sont également les moins adaptés à leur milieu et leur vie s'écoule dans des souffrances continues compensées, il est vrai, par les jouissances ineffables que donne la prévision des temps à venir.

En outre, les formes superficielles, soit individuelles soit sociales, ne sont pas aussi indispensables que les formes plus simples à la vie de l'espèce ni à celle des sociétés ; il en est ainsi pour les centres corticaux, ils sont les plus récents ; ils n'ont pas la même importance pour la conservation de l'individu et celle de l'espèce que les organes de la nutrition et de la reproduction, par exemple.

Ainsi les parties sociales les plus exposées aux influences soit du milieu social interne, soit des milieux sociaux ou physiques externes, sont nécessairement les plus altérables, les plus modifiables, d'autant plus qu'elles sont de formation moins ancienne, moins intégrée dans l'organisation générale. Au contraire, les fonctions et les organes fondamentaux intérieurs, profonds sont les mieux abrités contre les actions du dedans et du dehors ; ils sont les plus stables, leurs variations sont les plus lentes.

L'histoire est la confirmation constante de cette loi, ou plutôt cette loi générale de la nature est corroborée, au point de vue sociologique, par l'histoire. Voici quelques faits typiques à titre d'illustration.

Le grand jurisconsulte Von Ihering signale parfaitement qu'en droit romain, la reconnaissance de l'indépendance privée du fils demanda un temps infiniment plus long que l'émancipation politique de la plèbe. Encore aujourd'hui en Europe, l'émancipation politique du peuple n'est-elle pas bien supérieure à son émancipation économique et scientifique, dans les pays à suffrage universel?

La substitution de l'Empire à la République, d'après le même auteur ainsi que d'après Fustel de Goulanges, ne fut pas cette révolution complète et radicale supposée par certains historiens. Le pouvoir a été seulement déplacé: les lois ont été fort peu modifiées, la morale et les mœurs beaucoup moins encore ; l'évolution économique spontanée vers la formation de la grande propriété et vers l'asservissement agraire des anciens et petits propriétaires, autrefois citoyens libres, a continué. En résumé :

Forme politique supérieure modifiée ; Législation peu modifiée ; Morale et mœurs presque pas modifiées ; Tendance économique pas modifiée.

L'histoire de toutes les civilisations, y compris celle de la civilisation romaine et des sociétés modernes, estla répétition constante et instructive de cette loi invariable que les révolutions religieuses et philosophiques sont également moins fréquentes que celles des mœurs, bien que ces dernières soient déjà très lentes ; les peuples changent bien moins souvent de dieux ou de concepts philosophiques que de gouvernements et de législation. Les

théories philosophiques et morales peuvent se résumer en une douzaine de types. Que la préparation et l'enfantement du christianisme furent longs et pour ainsi dire insensibles! Que son implantation fût lente! Sa longue période de croissance n'a d'égale en réalité que sa période de décroissance et de dissolution.

Les révolutions des formes familiales sont, avec celles de la vie économique et surtout de la propriété et de la circulation, les plus rares de toutes ; leur histoire se condense en une demi-douzaine de structures bien caractérisées au plus.

La meilleure preuve de la lenteur et de la longueur des révolutions dans les fonctions et les formes fondamentales de la vie sociale est la grande difficulté que nous avons d'assigner à ces révolutions des dates précises ; au contraire, les changements politiques, ceux de la législation et du droit correspondent géne'ralement à des moments précis, exactement déterminables et conservés dans les annales historiques. Quel jour ou quelle année ou même en quel siècle la propriété familiale a-t-elle succédé à celle de la tribu communautaire, la propriété privée à la familiale, la grande propriété, le colonat, le servage à la petite propriété ? De temps à autre seulement, le droit civil et le droit public enregistrent quelques-uns des faits économiques acquis ; de même pour l'évolution de l'ordre familial. En ce qui concerne les croyances, quand l'idolâtrie a-t-elle succédé au fétichisme et au spiritisme primitifs, le polythéisme àl'idolàtrie proprementdite, le monothéisme au polythéisme, la métaphysique et la philosophie positive successivement au monothéisme ? Impossible de préciser ; au contraire, les mutations du régime politique, les lois, les codes, les simples faits militaires ou les chan-

gements de ministère peuvent être et sont soigneusement notés non seulement par suite de cette illusion qui consiste à leur attribuer une importance excessive, mais parce qu'étant superficielles, ces mutations sont à la fois plus fréquentes, plusinstantanées et plus aisément observables.

Pour les grandes et profondes évolutions sociales, la fixation des dates n'a pas plus d'importance et de possibilité que pour la lente formation des mondes et des •couches géologiques dont l'histoire se décrit avec une grandeur d'autant plus imposante qu'elle opère ses classifications par périodes pour ainsi dire incommensurables.

A ces grandes lois par lesquelles le transformisme social «st en rapport avec la dynamique générale des sociétés se rattachent certaines questions importantes relatives notamment à la durée de la vie des sociétés ; l'étude de ce problème sert naturellement de transition entre les considérations précédentes concernant le transformisme social en général et la recherche des facteurs de ce transformisme dont nous aurons à nous occuper ensuite. La ■question de la durée de la vie des sociétés est au surplus ■d'une complexité extrême, et nous ne voulons l'aborder partiellement que dans ses rapports directs avec le transformisme social.

Déjà Ad. Quetelet avait entrevu l'importance de la question1, mais sa dynamique sociale était surtout mathématique et mécanique et il avait assez maladroitement essayé, sans résultat scientifique bien appréciable, d'y appliquer «a théorie des moyennes. Il assimilait aussi, d'une façon beaucoup trop générale cependant, la vie des nations et ■des Etats à celle des organismes individuels. D'après lui,

(1) Du système social et des lois qui le régissent. Paris, Guillaumin et C'% 1848, p. 154 et suiv.

« tous les êtres organisés parcourent le cycle de leur existence, en présentant à peu près les mêmes phases. Ce cycle, pour chacun d'eux, est plus ou moins long et ne semble avoir de rapport direct ni avec leur grandeur, ni avec aucune autre de leurs qualités physiques. Il en est de même des peuples ; la durée de leur existence est très inégale ; les uns apportent en naissant le germe d'une prochaine dissolution ; d'autres, au contraire, doués d'une constitution robuste, résistent avec énergie à toutes les chances de destruction. Si l'on considère cependant les nations sous un point de vue général, on trouvera qu'elles ont une vie moyenne, dont on peut assigner la longueur » . Notant alors assez arbitrairement la durée , comme nations, des Assyriens, des Egyptiens, des Juifs, des Grecs et des Romains, il trouve « que la durée moyenne de ces cinq empires qui ont eu le plus de retentissement dans l'histoire a été de 1461 ans ». Il distingue ensuite les nations des Etats "et observe que ceux-ci ont nécessairement une durée moins longue, soit le tiers environ de l'existence des nations dont il a calculé la durée. Dans sa Physique sociale, il pense que « les Etats comme les individus qui les composent, naissent, croissent et meurent » ; d'après lui, les Etats ont une durée moyenne moins longue que celle des peuples ; par exemple, le peuple juif survit à l'Etat juif. En somme, « le corps social (l'humanité) comme les individus, comme les Etats, a sa vie particulière et ses phases de développement1 ».

Bluntschli voit la cause de la mort des Etats dans la loi commune à tous les organismes. « le temps les développe et le temps les dévore ». De Laveleye remarque avec

(1) Première édit. 1835 ; 2" édit. 1869.

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raison que ce n'est pas là une explication, mais tout au plus un simple fait ; il reste à savoir pourquoi les organismes meurent'. D'après lui, les sociétés ne sont pas des organismes comme une plante ou un animal ; à chaque génération elles se renouvellent intégralement. « Elles sont donc composées de forces toujours jeunes. » Ceci est une erreur complète ; il suffit pour la constater d'ouvrir une statistique de la population ; à chaque moment du temps, à chaque période, l'organisme social se compose d'unités dont les unes sont jeunes, d'autres mûres, un plus petit nombre vieilles ; l'organisme social à tout instant de son développement représente donc à la fois le passé, le présent et l'avenir ; c'est ce qui assure sa continuité organique ininterrompue. M. de Laveleye constate ensuite que l'anarchie prolongée, l'émigration, la conquête, l'annexion ne sont que des transformations, non la mort. Ceci est trop absolu pour les sociétés particulières ; du reste, mort et transformation ne sont pas des termes contradictoires. On ne peut donc admettre complètement sa conclusion : « Où je vois des Etats morts, c'est là seulement où le désert a remplacé l'existence d'un peuple jadis prospère, comme le long du Tigre et de l'Euphrate. » Il a cependant raison, mais il est encore trop exclusif lorsqu'il ajoute: « Cette mort- des peuples est produite par des causes économiques. »

Les progrès contemporains de la Biologie nous permettent dès à présent de nous faire une idée plus exacte des conditions qui déterminent la brièveté ou la longueur de la vie des organismes en général et, en outre, les progrès de la sociologie, en nous dévoilant les caractèr

(I) De la Démocratie,!, chap. vi, p. 103.

spéciaux distinctifs des sociétés nous conduisent à reconnaître dans la vie de ces dernières des dissemblances •sinon qualitatives, dans tous les cas profondes, entre les organismes en général et les superorganismes sociaux.

La durée de la vie des sociétés nous apparaît, dans les données actuelles de la sociologie et de la biologie, comme •étant en rapport étroit avec les lois générales de la variabilité qui elles-mêmes sont en correspondance avec la grandeur et la complexité de la structure.

La durée de la vie des organismes en général est un élément essentiellement variable. Ses variations dépendent non seulement des conditions physiologiques internes mais des conditions du milieu externe. La vie, comme la ■définit fort bien M. H. Spencer, est une correspondance. La durée de la vie change avec les transformations organiques de l'espèce ; elle se modifie aussi avec les nouveaux rapports qui, sous forme d'habitudes nouvelles, s'établissent avec les milieux ainsi qu'avec les changements qui, naturellement ou artificiellement, se produisent dans ces derniers. L'agent principal du raccourcissement ou de la prolongation de la vie est l'adaptation ou la nonadaptation qui ont pour conséquence la sélection naturelle.

La durée de la vie est une propriété de l'organisme ; comme toutes les autres propriétés organiques, elle est soumise, chez tous les individus, à des oscillations soit favorables, soit défavorables ; celles qui sont avantageuses se transmettent et se fixent par hérédité, et il en résulte notamment dans la formation des races humaines des variétés supérieures. Chez l'homme et chez les autres animaux, les transformations de l'organisme aboutissent naturellement à l'involution sénile et à la mort ; Burdach,

Bichat, Kussmaul ont admirablement décrit cette détérioration des tissus qui, s'accentuant avec l'âge, altère leur fonctionnement et a pour résultat direct ou indirect, soit la mort normale, soit la mort résultant de l'impuissance de l'organisme à résister à un certain moment à des influences nocives, fussent-elles de peu d'importance en général.

Cette transformation des tissus résulte de l'usure des cellules dont ils sont constitués, cette usure elle-même est la conséquence naturelle de leur fonctionnement. L'usure des cellules les rend inaptes à se multiplier dans la mesure nécessaire pour renouveler constamment les tissus et les organes formés par les tissus. Non seulement, la cellule est nourrie, mais elle se nourrit elle-même ; le point de départ de son usure peut donc être placé dans un affaiblissement de ses fonctions nutritives affaiblissement qui diminue ou arrête son activité et notamment ses propriétés de reproduction '.

Les organismes sociaux. n'échappent pas à cette loi de dépendance de leur vie vis-à-vis de la nutrition ou de l'inanition de leurs unités ou cellules humaines constituantes ; depuis plus de vingt siècles, le verdict de la science sociale a été unanime à cet égard.

Les organismes en général sont donc naturellement limités non seulement dans l'espace mais dans le temps; ils n'atteignent que certaines dimensions de même qu'ils meurent à un certain âge; toutefois chez un grand nombre, la grandeur normale précède de beaucoup la mort naturelle ; il faut observer cependant que la vie normale, c'est-à-dire le plein fonctionnement organique, est aussi antérieure à la mort qui en réalité est graduelle.

(1) Virchow. Pathologie cellulaire.

Pourquoi maintenant un organisme diffère-t-il d'un organisme d'une espèce différente, soit pour la grandeur de la structure, soit pour la durée de la vie? La réponse est que telle ou telle grandeur, telle ou telle durée sont plus ou moins favorables ; il en est résulté pour chaque espèce un processus de sélection qui, se fixant héréditairement, a imposé une grandeur et une durée moyennes qui oscillent entre des limites plus ou moins étroites *.

La limitation des organismes dans l'espace et dans le temps n'est donc pas une loi absolue et constante inhérente à l'essence même de la croissance et de la vie ; ce serait là une conception métaphysique qui n'expliqueraitrien; c'est une adaptation nécessaire qui ne se réalise précisément que dans les organismes supérieurs, polycellulaires, qui atteignent un certain développement structural incompatible avec leur immortalité propre. Au contraire, pourles animaux unicellulaires, il ne peut être question de mort naturelle ; leur accroissement se produit par division ; les deux nouveaux êtres sont identiques ; il n'y a pas de plus vieux ni de plus jeune; les myriades de cellules sont toutes également vieilles et jeunes, comme leur espèce ; leur vie se prolonge indéfiniment dans le passé et dans l'avenir par leurs incessantes divisions. La mort naturelle n'est donc qu'un phénomène d'adaptation utile pour les organisations polycellulaires. La durée de la vie s'adapte aux conditions de la vie ; elle s'allonge ou s'abrège selon les conditions de la vie de l'espèce au cours de sa formation; elle est une adaptation continue du milieu interne au milieu externe 2.

Cette explication de la vie et de la mort doit être admise

(1) A. Weisman. Essais sur V hérédité et la sélection naturelle. Limites de la croissance et Durée de la vie.

(2) Ici. Ibid. La vie et la mort.

même pour les cellules qui, comme le montre Virchow, meurent aussi naturellement et aussi pour les sociétés. M. H. Spencer ajoute, en outre, que cette explication de M. Weisman perd de vue une loi universelle de l'évolution non seulement organique mais inorganique et hyperorganique, qui implique la nécessité de la mort, c'est la loi d'après laquelle les changements de tout agrégat finissent inévitablement dans un état d'équilibre. Les soleils et les planètes meurent, les organismes meurent. Le processus d'intégration qui constitue le trait fondamental de toute évolution continue jusqu'à ce qu'il ait amené un état se refusant à toute autre transformation, molaire ou moléculaire, un état d'équilibre entre les forces de l'agrégat et celles qui s'opposent à ces forces. Quant à l'hypothèse de l'immortalité des cellules, il observe avec raison qu'elle ne repose pas sur des preuves et qu'elle est aussi insoutenable que celle du rajeunissement opéré par conjugaison l.

Certes conformément à la loi universelle d'intégration et de désintégration, il vient un moment où les agrégats inorganiques se dissolvent et où les organismes meurent ; la vie de l'humanité est également soumise aux conditions générales de la vie ; l'espèce humaine est née à un certain moment du temps et peut cesser d'exister quand le milieu sera devenu hostile à son existence ; mais, dans ces limites tracées par des lois biologiques et physiques supérieures aux lois sociales, il n'est pas possible de fixer une limite aux progrès de l'espèce humaine ni au point de vue de la masse, ni au point de vue de la différenciation et de

(1) H. Spencer. Premiers principes, part. II, chap. xxn. Equilibration. — Id. Problèmes de Morale et de Sociologie, V Insuffisance de la sélection naturelle, p. 353.

(2) Id. Premiers principes, p. 454 et suiv.

la coordination de ses parties ; si l'on ne peut dire que sa faculté d'adaptation soit infinie elle est, dans tous les cas, indéfinissable. M. H. Spencer pense que l'évolution sociale a une limite qui ne peut être dépassée, mais il attache à cette conception une valeur trop absolue ; la source de son erreur me paraît être dans l'assimilation trop complète qu'il admet entre le superorganisme social et les organismes individuels en général. Pour lui, le progrès consiste essentiellement dans l'adaptation de plus en plus parfaite de l'individu au milieu physique ambiant; les sociétés sont un moyen de réaliser supérieurement cette adaptation. Or, à son avis, -un temps viendra certainement où toutes nos dispositions externes seront exactement et complètement en correspondance avec le milieu externe. Dès lors l'évolution est nécessairement limitée. Cette adaptation complète et absolue au milieu physique est une simple hypothèse, mais M. H. Spencer perd en outre de vue que cette adaptation n'est pas la seule ; il en est d'au moins aussi importantes telles que l'adaptation de l'individu à son milieu social et au milieu social universel, et l'adaptation de chaque société particulière à toutes les autres; ici, on ne peut distinguer de limites aux perfectionnements réalisables, les sociétés et l'humanité sont vis-à-vis d'elles-mêmes des milieux.

Les sociétés sont les organismes les plus compliqués parmi tous les organismes ; elles sont soumises aux lois universelles de la nature physique et vivante ; elles ne sont ni nécessairement mortelles, ni nécessairement immortelles, pas plus qu'elles ne sont nécessairement grandes ou petites, puissantes ou débiles. Leur croissance ainsi que la durée et l'intensité de leur vie varient avec leur degré de correspondance, d'adaptation, c'est-à-dire en somme avec leur organisation. On comprend dès lors que, comme

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les êtres inférieurs, les sociétés rudimentaires sont plus précoces, atteignent plus tôt leur forme-limite, leur type structural ; ce phénomène social s'explique aussi naturellement que l'extrême précocité des enfants sauvages ou demi-civilisés et l'énorme mortalité des espèces inférieures et des classes les moins élevées et les plus pauvres de l'espèce humaine.

Une société excessivement simple et homogène pourrait, d'après la théorie de M. A. Weissman, comme une cellule, être considérée comme relativement immortelle ; toutefois ce ne serait là qu'une contradiction apparente; en fait, certaines sociétés primitives de ce genre sont aussi anciennes peut-être que l'espèce humaine. En effet, d'après Tylor, l'état des tribus sauvages modernes doit en général être assimilé à celui des populations préhistoriques telles qu'elles nous sont connues par l'archéologie; les premières ont en commun avec les secondes certains caractères qui semblent être les restes d'un état primitif de l'espèce humaine. Cette hypothèse du moins, d'après lui, est la plus probable ». Ces sociétés primitives se sont conservées et reproduites par simple division ou multiplication de leurs unités constitutives et elles peuvent perdurer ainsi, dans le même état de simplicité, comme les organismes unicellulaires à moins qu'un accident, et un accident très simple également suffit, ne vienne à causer leur destruction subite. Des sociétés complexes peuvent donc être moins durables que des sociétés simples, suivant les circonstances, mais la vie d'une société simple dépend d'une circonstance simple et générale, celle des sociétés complexes de circonstances complexes et spéciales.

(1) Civilisation primitive, p. 24.

352 LE rROGRÈS ET LE REGRÈS DES SOCIÉTÉS

« Pendant la guerre du Péloponèse, les Athéniens assiégèrent et prirent Mélos. Tous les citoyens en état de porter les armes furent passé au fil de l'épée ; les enfants et les femmes furent réduits en esclavage et transportés à Athènes avec tous leurs biens mobiliers ; Mélos resta une ruine. Pourquoi une destruction si complète était-elle possible ? Parce que Mélos n'avait qu'un petit territoire et seulement 22.000 habitants *. » Cependant Mélos était déjà une société relativement complexe bien que petite ; les anéantissements des sociétés locales étaient fréquentes dans l'antiquité ; ils l'étaient et le sont davantage encore chez les populations primitives de l'Afrique. Combien il est plus difficile de détruire un organisme social aussi complexe que la France par exemple- Le pays qui se l'annexerait ou qui transporterait toute sa population chez lui, ou bien qui s'y établirait lui-même serait en réalité annexé et francisé ; dans tous les cas, la variation produite serait tellement complexe que le monde entier se sentirait atteint. Pourquoi ? Parce que la France n'est plus un simple État local, ni même national, mais international ; elle fait déjà partie d'une organisation plus vaste qu'elle-même.

S'il arrive à des sociétés complexes d'avoir une moins longue existence que des sociétés simples, c'est exceptionnellement. Les sociétés complexes, comme les organismes supérieurs réalisent naturellement la prolongation de leur existence aussi bien dans l'espace que dans le temps, à mesure qu'elles parviennent à s'adapter davantage à des conditions de plus en plus spéciales ; leur vie et leur croissance s'améliorent et s'étendent comme s'étendent et

(1) Novicow. Les luttes entre sociétés humâmes, p. 406.

s'améliorent la vie et la croissance de l'espèce humaine, mais dans une mesure plus large, en raison directe de la masse, de la plasticité, de la complexité et, par conséquent, •de la variabilité et de l'adaptibilité supérieures des sociétés. Ces caractères propres aux superorganismes sociaux, les conditions si différentes de leur structure et de leur vie, ne semblent pas permettre l'application à leur étude soit statique, soit dynamique, de la théorie des moyennes comme a tenté de le faire A. Quetelet. Les recherches dans eelte voie paraissent seulement devoir être fructueuses dans l'analyse statistique des phénomènes sociaux élémentaires et surtout pour des États et des périodes soigneusement délimités et exactement comparables. Des observations de ce genre seraient moins avantageuses pour l'étude des institutions organiques spéciales et pour celle de la structure et de la vie générales et d'ensemble des sociétés.

De môme que le progrès social est en raison directe de la masse, de la différenciation et de la coordination des éléments et des organes sociaux, la formule de la durée de la vie des sociétés est : la durée de vie des sociétés est en raison directe de leur organisation.

Les considérations ci-dessus nous fournissent dès à présent une conception préparatoire de la nature des phénomènes que nous embrassons sous l'appellation générique de progrès ou de regrès. Ces phénomènes sont à la fois structuraux et fonctionnels, organiques et vitaux. Nous comprenons dès lors que la croissance ou la décroissance de la vie en général, y compris celles de la vie sociale, •sont toujours et nécessairement en correspondance avec la croissance ou la décroissance de l'organisation, y compris l'organisation sociale. Nous avons déjà constaté également qu'une mutation successive est un phénomène plus De Greef. 23

complexe qu'un simple changement, qu'une mutation dérivée c'est-à-dire un développement par voie de détermination et de filiation est un phénomène plus complexe qu'une mutation successive, enfin qu'un progrès ou un regrès, c'est-à-dire un perfectionnement ou une détérioration dans le développement, sont des cas plus complexes que la simple filiation.

En général aussi, les phénomènes successifs et par conséquent aussi les phénomènes progressifs et régressifs, sont plus complexes que les phénomènes simultanés ; la preuve en est, comme on l'a observé, que beaucoup d'animaux sentent la coopération simultanée et que seuls les hommes paraissent connaître, pratiquer et développer des formes de coopération successive, source de leur évolution et de leurs progrès graduels et collectifs.

Le progrès nous apparaît donc comme quelque chose de plus composite que la simple loi de différenciation ou de passage de l'homogène à l'hétérogène que M. H. Spencer proclame comme étant la loi universelle du monde aussi bien physique que social ; il nous apparaît comme un perfectionnement de la vie et de la structure dans tous les êtres organisés y compris les sociétés l. La différenciation, en la supposant la loi du progrès, serait elle-même non pas un simple développement mais une amélioration dans l'organisation.

J'ai montré ci-dessus et ailleurs que cette différenciation pour être réellement progressive doit être complétée par une coordination correspondante, également progressive, des parties différenciées. Même au point de vue de la seule organisation, la loi de différenciation serait donc un

(1) H. Spencer. Essais sur le Progrès : Loi et cause du Progrès.

aspect incomplet, une généralisation partielle de la réalité, mais il en est aussi de même du fonctionnement, social ; le progrès de ce fonctionnement, c'est-à-dire de la vie sociale, consiste non seulement dans l'extension et la spécialisation des fonctions sociales mais dans une direction de plus en plus coordonnée de la vie collective dans des centres de plus en plus élevés.

On comprend que dans la conception audacieuse mais trop simpliste de M. H. Spencer, le regrès universel et social consisterait uniquement dans un retour vers les formes de plus en plus homogènes antérieures. D'après lui, « les métamorphoses sociales nous révèlent, autant que nous pouvons les suivre, des vérités générales qui s'harmonisent avec celles que nous découvre la comparaison des types. Chez les organismes sociaux comme chez les organismes individuels, la structure s'adapte à la fonction. Dans les uns comme dans les autres, si les circonstances provoquent un changement fondamental dans le mode d'activité, il en résulte peu à peu un changement fondamental dans la forme de la structure. Dans les deux cas, il y a retour à V ancien type, s'il y a retour aux anciennes fonctions. » L'ancien type est naturellement une structure sociale moins différenciée et plus homogène.

Nous pouvons, moyennant les réserves exprimées ci-dessus et sauf à mieux analyser cette loi dans un chapitre ultérieur, admettre provisoirement cette formule comme description d'un des aspects les plus intéressants du transformisme social. Celui-ci pourrait donc se manifester dans deux directions, par voie d'évolution et par voie d'involution, la direction même des voies peut être considérée comme tracée par l'évolution elle-même, l'aller et le retour se faisant par la même voie ou par des voies

356 LE mOGRÈS ET LE REGRÈS DES SOCIÉTÉS

parallèles. Ainsi évolution et involution constituent une succession d'états, de mouvements, un développement en avant ou en arrière, puisque dans les deux cas, l'état postérieur, aussi bien dans le regrès que dans le progrès, est nécessairement déterminé par l'état antérieur ; toutefois nous devons observer que le regrès social serait en outre déterminé dans sa direction par l'évolution progressive antérieure à la différence de celle-ci qui n'est déterminée que par elle-même ou du moins par ses propres conditions; le progrès serait en réalité en partie plus libre dans ses allures, du moins relativement, que la régression et l'observation semble confirmer l'exactitude de cette loi différentielle de leur fonctionnement réciproque.

Dans tous les cas, il est dès lors de plus en plus évident que la différenciation ne constitue un progrès, aussi bien que l'accroissement de la matière sociale même, que parce que toutes deux présupposent une supériorité correspondante dans l'organisation. De même le retour aux types inférieurs caractérisés par une plus grande homogénéité et une diminution de la masse sociale n'est un regrès que parce qu'il implique et présuppose une infériorité clans l'organisation. Moyennant ces réserves et ces explications, la loi de M. H. Spencer peut être provisoirement acceptée comme loi générale et universelle. Cependant, en sociologie, elle exige des éclaircissements et des explications plus spéciales qui doivent nécessairement lui enlever un peu de sa simplicité au profit d'une plus grande précision scientifique.

Nous avons, dans le chapitre précédent, indiqué que la vie sociale est toujours en correspondance avec la structure sociale, tout au moins comme tendance nécessaire et constante ; nous avons rappelé que le progrès dans la

structure n'est pas un simple développement, mais comporte une différenciation organique qui elle-même constitue une organisation plus parfaite, à condition d'être de mieux en mieux coordonnée dans des centres de plus en plus élevés. La vie sociale ne diffère pas sous ce rapport de la vie soit psychique soit simplement organique. L'ensemble de notre vie nutritive est subordonnée au système nerveux et peut-être à un autre centre régulateur spécial plus élevé encore qui semble démontrer la possibilité d'agir sur cette fonction par voie de suggestion ' ; les fonctions affectives ont aussi leurs centres, de même que les fonctions psychiques. Le progrès de la vie sociale est lui aussi corrélatif à cette constitution progressive des centres de l'organisation collective ; ces centres sont les organes de la coordination et de la subordination des fonctions diverses plus spéciales les unes que les autres qui constituent la symbiose sociale. Le progrès de la vie sociale est corrélatif à ce progrès de l'organisation ; les lois naturelles et méthodiques d'action et de réaction des fonctions et des phénomènes sociaux en général les uns vis-à-vis des autres sont une application particulière de la formation organique de cette hiérarchie des centres régulateurs en qui se réalise, en se coordonnant, l'interdépendance organique et fonctionnelle de tous les faits sociaux. La formation de centres de coordination spéciaux et plus éleve's est donc un des traits caractéristiques les plus significatifs du progrès ; leur déformation graduelle celui du regrès. Ici encore une fois, le progrès de la vie sociale est en correspondance avec celui de la structure sociale.

Le progrès et le regrès des sociétés étaient inexplicables

(1) Polin et Labit. Hygiène alimentaire. Paris, 1893.

et incompréhensibles sans l'exposé des conditions les plus générales de la dynamique sociale ; ils sont des cas spéciaux du transformisme et de la vie des sociétés à tel point qu'il nous a suffi d'exposer les lois principales de leur dynamique tant spontanée que méthodique pour en dégager ce qui constitue leur activité progressive et pour nous préparer à concevoir les modes de leur involution régressive. Appliquant le résultat de nos recherches à un cas encore plus spécial, la durée de la vie des sociétés, durée qui peut être considérée comme un élément d'appréciation du progrès, nous avons pu formuler une loi de la longévité sociale.

Ceci nous donne également l'explication naturelle d'un autre aspect du progrès. Nous avons remarqué la lenteur extrême avec laquelle l'idée du progrès s'est introduite dans les croyances non seulement positives, mais surtout métaphysiques et religieuses. Cette lenteur correspond à la fois à l'évolution de notre intelligence et à celle des sociétés elles-mêmes; elle est subjective et objective. A certains stades inférieurs, ni la structure scientifique, ni la structure générale des sociétés ne comportent ni la notion ni l'existence du progrès. La notion du progrès s'est révélée de plus en plus avec la constitution graduelle des sciences; les sciences les plus simples, les plus générales, les premières différenciées comme sciences exactes et abstraites, telles que les mathématiques, la mécanique statique et dynamique, l'astronomie et la physique, initiaient successivement les civilisations déjà avancées où elles se développèrent, aux notions de constance, d'équilibre, d'ordre, de nécessité et même de fatalité qui étaient à ce moment et sont encore l'aspect fondamental des phénomènes coordonnés par ces sciences. Les sciences supérieures, la chi-

mie, la biologie, la psychologie et surtout les sciences sociales avec l'instrument d'investigation propre à ces dernières, la méthode historique, découvrirent beaucoup plus tard les caractères non seulement dynamiques, mais organiques et vitaux de certains ordres de phénomènes. L'histoire surtout nous montra de mieux en mieux le devenir continu de la vie et des formes collectives ; elle réagit ellemême sur la conception générale de la nature ; la sociologie transforma la biologie et celle-ci la géologie, après qu'un progrès en sens inverse eût constitué ces sciences ; Malthus transmit son hypothèse à Darwin qui, à son tour, modifia les conceptions de Lyell. Successivement les conceptions d'une simple mutation et d'abord d'une chute originelle, puis d'un mouvement circulaire, d'une succession, d'un développement, d'un ordre et d'une évolution réguliers, constants, continus et nécessaires, finalement la notion d'un progrès, c'est-à-dire d'un ordre non seulement naturel mais méthodique de perfectionnement, pénétrèrent dans les sciences et par elles dans les consciences et dans les croyances collectives. Ainsi, la constitution et la différenciation hiérarchique des sciences particulières, et notamment dans ce dernier siècle de la géologie, de la zoologie, de l'anthropologie, de la physiologie et de la physiologie psychique transformèrent radicalement la philosophie, c'est-à-dire la conception d'ensemble du monde anorganique, organique et social ; l'histoire de la création devint dans chacune de ses parties et dans son unité une histoire naturelle dont la sociologie était la dernière partie. Au point de vue de la formation de nos connaissances, la notion positive du progrès fut jdonc une notion lentement et tardivement acquise. Cette lente évolution subjective des croyances collectives correspond aux divers stades

des structures sociales ; c'est même un des exemples lesplus remarquables de cette loi générale et constante de corrélation et d'interdépendance qui, à tous les moments du temps, dans toute les parties de l'espace, unit indissolublement toutes les formes et toutes les activités sociales particulières dans une structure et dans une vie communes suivant des caractères identiques qui en proclament la solidarité étroite.

Dans les sociétés rudimentaires et peu étendues, les mutations sont très faibles, très rares et fort lentes. Desvoyageurs modernes visitant certaines populations sauvages naturellement et depuis longtemps isolées ont retrouvé ces populations dans le même état que les voyageurs des siècles antérieurs, et ce malgré le long intervalle de temps écoulé depuis les descriptions anciennes. Pendant la période correspondante, les parties les plus avancées de l'Europe, notamment occidentale, avaient subides variations sociales considérables et d'une rapidité relativement extrême. Tout le monde a pu observer combien, dans une petite ville, surtout si elle est en dehors desgrandes voies de communication, les changements sociaux sont, à tous les points de vue, moindres que dans les grandes agglomérations ; la mode même dont la lenteur est impliquée dans le mot dont nous nous servons pour désigner la conformation habituelle de la collectivité à un type ou modèle d'habillement, varie avec une rapidité dont les maris n'ont guère à se féliciter. La persistance desformes et des modes d'activité sociale est incomparablement plus grande dans une société petite et simple que dans une société étendue et complexe. C'est également,, pour le même motif, que les formes primitives perdurent avec le plus de ténacité dans les institutions les plus-

LE TRANSFORMISME SOCIAL 36k

anciennes non encore éliminées des sociétés modernes, par exemple dans certaines formes et formules religieuses et politiques d'une étroitesse et d'un archaïsme structural qui semblent parfois burlesques par leur contraste avec / la largeur et l'intensité de formes et de vie du surplus de la structure sociale. Ces archaïsmes choquent surtout/' dans les peuples plus avancés tels par exemple que l'Angleterre ; ainsi le contraste entre les perruques de la magistrature et le reste de la vie anglaise est tel qu'il confirme la théorie de M. H. Spencer sur l'origine du rire.

La prédominance de l'hérédité sur la variabilité, c'està-dire du facteur qui, tout en transmettant les formes sociales, les fixe et les immobilise sur celui qui les modifie,, est un des signes distinctifs de la moindre vitesse de la vie sociale. En Grèce, l'hérédité de la fonction n'était prescrite par la loi que dans quelques Etats et pour certaines fonctions qui tenaient plus étroitement à la vie religieuse et aux anciennes formes communautaires, comme à Sparter pour les cuisiniers et les joueurs de flûte. Celte législation dérivait elle-même d'un état antérieur où, d'après les mœurs et les coutumes, les professions en général étaient héréditaires. Du reste, même pendant la période de codification, « les mœurs faisaient de l'hérédité, pour les professions des artisans, un fait plus général qu'on ne croit ordinairement1 >.

La monarchie, la magistrature, le culte nous fourniraient à cet égard, dans tous les pays des exemples aussi nombreux que concordants, au point de vue surtout de la procédure et du cérémonial. En voici de plus intéressants qui se rapportent à l'évolution même du droit et de la.

(1) Hermann. Griech. Anliq., îv, 533, note 3 et aussi p. 393.

propriété ; ils prouvent qu'il y a des différences d'antériorité et de vitesse dans les fonctions sociales dont il s'agit suivant le degré d'organisation de la société au service de laquelle ces fonctions agissent et suivant l'état d'avancement et de perfection de ces fonctions particulières elles-mêmes. Gela se manifeste clairement dans le fonctionnement général du droit : le droit public et le droit privé, la procédure criminelle et la procédure civile, les diverses institutions du droit privé, ne marchent point pari passu. Le droit de famille et le droit héréditaire, si étroitement unis dans certaines parties, sont moins variables et plus lents que les droits réels en général ; le droit immobilier est plus réfractaire au mouvement que le droit mobilier, la partie commerciale de ce dernier est la plus flexible et la plus rapide de toutes. Cette observation est confirmée par von Jhering pour le droit romain, elle est applicable à l'évolution du droit dans tous les pays et a été reconnue exacte aussi pour la Russie.

A son tour, le mouvement du droit est plus interne et par conséquent moins accéléré que le fonctionnement politique ; il est par suite plus insensible, moins variable que celui de celte dernière ; ses périodes caractéristiques ou typiques sont plus longues et plus indéterminées ; de là vient que la plupart des divisions chronologiques appliquées à l'histoire du droit sont artificielles et fausses. Cette observation s'applique a fortiori à la morale, aux mœurs, aux croyances, à la vie familiale et principalement à la vie économique. Plus on pénètre dans les couches internes de l'organisme, plus prévalent les formes simples, générales, antiques, moins aussi il est facile de fixer des dates aux mouvements et aux mutations. De même les sociétés considérées dans l'intégralité de leur

système progressent plus ou moins rapidement suivant leur degré d'organisation.

M. P. Viollet signale dans son Histoire du Droit civil français que « l'ensaisinement a été jusqu'à la fin considéré partout comme indispensable en ce qui touche les propriétés féodales ou fiefs ; il avait succombé dans plusieurs coutumes quant aux alleux, alors que ces mêmes coutumes en maintenaient la nécessité pour les autres natures de biens ». Pourquoi l'ensaisinement avait-il disparu pour les alleux et s'était-il conservé pour la propriété féodale ? Evidemment parce que le régime allodial était une structure plus large, plus libérale, moins archaïque que la structure féodale. Pour les mêmes motifs, quand, en 1441, Charles VII déclara rachetables toutes les rentes dues sur les maisons de Paris et, qu'en loo3, Henri II étendit cette réforme à toutes les villes du royaume, furent cependant exceptées les rentes dues à l'Église, les biens de celle-ci étant considérés comme inaliénables, comme étaient indivisibles et inaliénables les biens des communautés anciennes; les biens ecclésiastiques, c'està-dire d'une institution qui était elle-même antique, se modifiaient naturellement moins vite dans leur régime que les formes propriétaires plus récentes. La Constituante supprima plus tard ce privilège en contradiction trop flagrante avec la nouvelle structure de la société française et généralisa le régime de Paris et des villes en l'étendant aux immeubles ruraux.

Tous ces modes d'activité de la vie des sociétés, relatives soit à leur progrès, soit à ces conditions spéciales du progrès telles que la durée de leur vie et l'accélération plus ou moins intense de cette dernière, sont des manifestations en somme concordantes des lois générales de la

variabilité. L'explication qui leur est commune est qu'une masse plus étendue et plus complexe est exposée à plus de variations qu'une masse plus petite et plus simple. Les petites sociétés homogènes rudimentaires se modifient très peu, très lentement et ont une mortalité brusque et rapide; elles connaissent très peu leur passé, voient très peu avant dans leur avenir ; en réalité il n'y a pour elles ni passé ni avenir ; ils sont identiques à leur état présent ; la notion du progrès et le progrès même sont pour elles des cimes inaccessibles.

L'étude des conditions de la durée et de l'accélération de la vie sociale nous a donc conduits à formuler les trois lois suivantes du transformisme social dans ses rapports avec le progrès :

1° Le progrès social est en raison directe de la masse sociale, de la différenciation de cette masse et de la coordination des parties différenciées, c'est-à-dire du perfectionnement de la structure sociale ;

2° La durée de la vie des sociétés est en raison directe de leur organisation ;

3° V accélération du progrès des sociétés est en raison directe de leur organisation.

Ces trois lois sont en rapport avec une loi plus générale, celle de la variabilité, d'après laquelle, comme pour tous les corps en général, la variabilité des organismes sociaux est en raison directe de leur masse, de leur différenciation et de leur coordination. Le progrès social est donc un cas spécial de la variabilité universelle ; comme l'avait compris A. Comte l'ordre et le progrès sont les deux aspects d'un seul et même phénomène dont le mot organisation exprime très bien le caractère à la fois statique et dynamique, structural et vital.

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