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CHAPITRE III

L'évolution des croyances et des doctrines relatives au progrès et à la régression des sociétés nous a démontré parfaitement que la solution des problèmes qui s'y rapportent est étroitement reliée à celle des mêmes questions dans le domaine biologique et psychique. L'histoire naturelle des sociétés est en définitive la continuation, plus compliquée seulement, de l'histoire naturelle générale. La vie des sociétés se distingue de la vie universelle par des conditions spéciales. Ce sont cependant les lois les plus générales qui doivent servir de point de départ à l'explication de ces dernières. A leur tour les lois de la vie peuvent être ramenées à celles du monde anorganique. Toutefois comme il ne s'agit pas ici des premiers ■principes, mais surtout d'expliquer et non de simplifier les difficultés en faisant abstraction de celles-ci, il suffira pour l'intelligence de la question de montrer ses rapports avec ses antécédents les plus immédiats en physiologie et en psychologie.

La connexion de ces dernières sciences avec la sociologie n'a plus besoin d'être démontrée ; elle serait au besoin

suffisamment établie par le fait seul que, d'une part, une des origines de la conception darwinienne est une théorie économique et morale de même que la conception antérieure de Lamarck sur l'hérédité faisait depuis longtemps partie des croyances et des institutions sociales et que, d'autre part, les nouvelles théories biologiques et psychiques de Darwin et de M. II. Spencer ont été le point de départ d'une transformation correspondante des doctrines sociologiques. Cette transformation était, en outre, comme nous l'avons vu, préparée depuis la plus haute antiquité par la religion, la métaphysique et en dernier lieu par la philosophie de l'histoire en qui la métaphysique finit par se fondre heureusement. L'Italie, la France, l'Allemagne et l'Angleterre coopérèrent à cette grande évolution depuis la Renaissance et la Réforme.

Le xix° siècle, malgré ses défaillances, pourra dans l'ordre philosophique et dans celui des sciences particulières être caractérisé par le triomphe incontestable des doctrines positives sur les hypothèses religieuses et les systèmes métaphysiques ainsi que par les progrès décisifs de la biologie et de la psychologie dont l'influence à son tour détermine le puissant essor sociologique auquel nous assistons aujourd'hui. Ainsi, grâce au perfectionnement des sciences philosophiques et psychiques, l'œuvre de Comte aura été rectifiée et complétée dans les parties essentielles qui étaient indispensables pour la constitution de la sociologie.

Le déterminisme scientifique, dans toutes les branches de nos connaissances, et non un fatalisme aveugle, est le fond inébranlable de la philosophie positive ; c'est ce qu'ont trop souvent perdu de vue les Darwinistes en faisant de la grande loi de la sélection naturelle un principe

absolu surtout dans son extension à la science sociale. La sélection naturelle n'agit pas absolument de même en sociologie et en biologie; en déduisant simplement les lois du transformisme sociologique de celles de la sélection naturelle biologique, on commet la même erreur de méthode qui fut commise par A. Comte dans son Traité de sociologie positive où lui aussi déduisit les lois sociales de la nature des facultés humaines ; les résultats de cette méthode devaient être d'autant plus faux que la science de l'homme dont elle était déduite était elle-même inexacte. Chez les Darwinistes, il y a surtout une erreur de méthode; leurs bases biologiques sont plus scientifiques, mais ils identifient aussi d'une façon trop générale les deux sciences à tel point que si leurs théories étaient vraies, la sociologie n'aurait plus de raison d'être comme science distincte. La sélection naturelle n'a rien d'absolu ; elle est au contraire une loi, c'est-à-dire une généralisation de certains rapports, quelque chose d'essentiellement conditionné et non cette espèce de principe occulte dont certains disciples outranciers du maître et toute une littérature à prétentions savantes se sont faits une espèce de Deus ex machina, un critérium universel servant à expliquer et même à justifier tous les faits de la vie sociale. Si les théories Darwiniennes sont venues combler une lacune énorme dans l'étude et la philosophie des phénomènes naturels, elles ont de leur côté, à se débarrasser d'une méthode dangereuse et de conclusions prématurées inexactement déduites du principe de la sélection naturelle et non vérifiées par l'induction sociologique.

Cette critique s'applique notamment aux biologistes, tels que ceux de l'école de Haeckel qui ont témérairement étendu à la sociologie le principe de la sélection naturelle

en perdant de vue son caractère relatif même biologique et sans tenir compte du consensus obligatoire ou contractuel, mais dans tous les cas organique, permanent et universel qui est la condition indispensable en même temps que le trait caractéristique de toute socie'té ; elle est applicable également aux sociologistes, tels que M. H. Spencer qui, tout en ne méconnaissant pas ce dernier caractère, ne lui accordent aucune autorité comme intervention et limitation dans l'exercice de la lutte pour la vie, sauf en ce qui concerne le développement des sentiments altruistes que par une contradiction étrange, ils étouffent et suppriment dans tout ce qui concerne la vie économique et politique des sociétés c'est-à-dire d'un côté dans les modes les plus généraux, de l'autre dans les modes les plus élevés et les plus conscients de leur activité. Ces erreurs de doctrine et de méthode ont été portées au plus haut degré chez M. Gumplowciz qui, nous l'avons vu, s'est fait d'une formule vide, dépouillée de toute base même biologique, toute une philosophie de l'histoire de l'humanité à l'usage des races qui ^'attardent dans l'empire autrichien à se quereller pour des mots et au delà des disputes desquelles ne s'élèvent pas les considérations sociologiques de l'auteur.

La conciliation qui doit nécessairement s'opérer entre les théories pseudo-darwiniennes de la sélection naturelle d'un côté et la méthode ainsi que la philosophie positive de l'autre avait été parfaitement comprise par Wallace qui, comme nous l'avons vu, avait indiqué très nettement dans quelle importante mesure les facteurs sociaux, tels que la coopération et la socialité, venaient limiter et atténuer, en sociologie, les effets plus généraux de la sélection naturelle en biologie. Gh. Darwin avait aussi reconnu le caractère relatif de la loi de sélection ainsi que le prouve

la lettre remarquable qu'il écrivait à l'illustre géologue Lyell et où il émettait l'appréciation sociologique suivante, relative précisément à ce problème si intéressant mais si complexe de la supériorité ou de l'infériorité de la civilisation gréco-romaine par rapport à la civilisation postérieure : » En pensant au sujet de notre conversation, au degré élevé de développement intellectuel des anciens Grecs avec amélioration subséquente nulle ou insignifiante, ce fait qui paraissait être une grande difficulté, s'harmoniserait parfaitement au contraire avec nos vues. La difficulté serait grande s'il s'agissait de l'expliquer par la doctrine de la progression nécessaire de Lamarck ou des Vestiges, mais avec la théorie que je soutiens de la di'pendance de la progression par rapport aux conditions, ce n'est pas une objection, et cela s'harmonise avec les autres faits de la progression dans la structure corporelle chez les animaux '. »

Ailleurs il écrivait encore : « l'omission la plus importante dans mon livre a été de ne pas expliquer comment il se fait, selon moi, que toutes les formes ne progressent pas nécessairement et qu'il puisse exister encore des organisations très simples -. »

En effet, la persistance d'organismes très simples et celle des sociétés sauvages rudimentaires ne peuvent s'expliquer par la seule sélection naturelle ; d'après celle-ci le progrès serait une condition universelle et permanente, une nécessité non seulement pour la civilisation générale mais aussi pour les sociétés particulières ; or nous observons des régressions et des morts sociales dues non seulement

(1) Vie et Correspondance , n, p. 152.

(2) Ibid., p. 173.

De Greef. 24

à la concurrence de sociétés plus fortes mais sans concurrence aucune.

Ni le progrès, ni le regrès des sociétés, comme le dit Darwin d'accord avec la philosophie purement scientifique, ne sont des nécessités, pas plus que la vie et la mort en générale chez les êtres organisés. Progrès et regrès sont des adaptations à des conditions nouvelles, à un état nouveau.soit supérieur soit inférieur. Les conditions nouvelles peuvent déterminer soit un développement et un perfectionnement, soit une contraction et un défectionnement ; dans les deux cas l'adaptation est avantageuse à la conservation sinon au progrès de l'espèce ; la sélection naturelle déterminée par les nécessités de l'adaptation agit dans le sens de la fixation et de la transmission héréditaire des variations qui sont en correspondance avec ces nécessités.

La sélection naturelle est donc essentiellement une loi de relation, de correspondance à la fois statiques et dynamiques. Cela ne préjuge pas la question si, à un certain stade de l'évolution historique, la vie sociale ne parviendra pas à être tellement développée et assurée que la continuité du progrès pourrait à ce moment être considérée comme à peu près équivalente à sa nécessité, mais cette possibilité implique, et ceci constitue la grande différence entre le fatalisme aussi bien optimiste que pessimiste et le déterminisme scientifique, que cette nécessité serait comme tous les états sociaux antérieurs, une nécessité relative et conditionnée.

Voilà, semble-t-il, le point de vue essentiellement positif et relatif qui doit dominer l'étude des phénomènes de progrès et de régression dans les sociétés; ce point de vue, Darwin nous l'a dit, est aussi celui des sciences naturelles

proprement dites. S'il en est ainsi, pour nous rendre compte de ce qui constitue le progrès ou le regrès social, la méthode consisterait évidemment à rechercher tout d'abord quels sont l'ordre et l'explication des phénomènes correspondants d'intégration et de désintégration dans le monde physique en général considéré dans ses masses les plus énormes aussi bien que dans ses moindres combinaisons moléculaires. Cette étude appartient plutôt à la philosophie générale, et nous pouvons, croyons-nous, limiter nos observations, spécialement en ce qui concerne la régression sociale, aux phénomènes analogues que nous révèlent les sciences immédiatement antécédentes à la sociologie, c'est-à-dire la physiologie et la psychologie.

Des naturalistes, par exemple M. A. Lameere, le savant professeur de l'université de Bruxelles énoncent en principe que, en biologie, l'évolution n'est pas réversible. Ils basent cette affirmation sur deux ordres de considérations qu'ils croient pouvoir généraliser comme suit :

1° Une espèce disparue ne se remontre jamais;

2° Un caractère perdu par un organisme ne se reproduit plus, même s'il lui devient de nouveau favorable. Exemple : les baleines, mammifères autrefoisterrestres, rentrésdans la mer n'ont pas récupéré les branchies que possédaient leurs ancêtres les poissons et qui leur permettaient de respirer dans l'eau.

Le premier argument ne prouve absolument rien contre le principe de la réversion. Ce qu'il faudrait démontrer en effet c'est qu'une espèce disparue par suite évidemment de la modification ou de l'abolition complète des conditions qui avaient présidé à sa formation et à sa conservation ne se remontrerait pas si les mêmes conditions revenaient à concourir de nouveau dans une partie de l'espace et du

temps. La question est dès lors seulement de savoir si lesmêmes milieux peuvent se reconstituer. Cela c'est soulever le problème de la monogénèse ou de la polygénèse de l'espèce humaine par exemple, deux hypothèses historiquement invérifiables.

En admettant que, dans la morphologie biologique, le retour aux anciennes formes soit impossible, les mêmesconditions générales de milieu ne pouvant se représenter, cette réponse ne pourrait donc être étendue à la sociologie que si de même les anciennes conditions sociales qui avaient concouru à figurer un type antérieur ne pouvaient réapparaître, en tout ou en partie, pour reproduire un état plus ou moins analogue.

• Les baleines, il est vrai, n'ont pas récupéré leurs branchies ; cela prouve simplement que leur organisation n'est pas une organisation idéale mais héritée, organiquement transmise ; l'organisme humain également est défectueux dans plusieurs de ses parties ; toutefois, en général, la baleine a perdu sa structure de mammifère terrestre. Il n'y a pas correspondance absolue ; il y a des survivances comme cela se rencontre dans beaucoup d'organismes eÈ aussi, comme nous le verrons, dans les sociétés.

L'allégation géne'rale qu'un caractère perdu par un organisme ne se reproduit jamais, même s'il lui devient de nouveau favorable, semble beaucoup trop absolue, même en biologie. D'abord quand peut-on affirmer qu'un caractère est définitivement perdu et qu'il n'existe plus à l'état latent, ne fût-ce que dans le germe où il n'attendrait qu'un milieu favorable pour réapparaître ? Il est évident que s'il est absolument perdu, il ne réapparaîtra plus; mais quelque chose peut-il être considéré comme absolument perdu?

En fait, la physiologie tant végétale qu'animale semble prouver le contraire.

Si on néglige pendant quelques années la culture îles fruits et des légumes, ces produits dégénèrent, c'est-à-dire retournent à leur état de nature en perdant successivement leurs caractères acquis. Soumis à une nouvelle culture, ils récupèrent progressivement ces caractères perdus.

Gh. Darwin a observé que, dans toutes les variétés, la variation par bourgeon, la plus fréquente dans le Chrysanthemum, est celle qui produit les fleurs jaunes ; or cette couleur est précisément la couleur primitive ; elle doit donc être attribuée à un effet de retour. 11 signale le retour par bourgeon dans les hybrides ; il reconnaît les mêmes phénomènes de retour pour la pensée, les légumes, pour les animaux et plantes marrons, pour la volaille et le bétail1.

En ce qui concerne les pigeons, il constate le retour au plumage du bizet sauvage et pour les races gallines le retour, quant à la couleur, vers la souche primitive2.

En ce qui concerne les chevaux, « la similitude qu'offrent les races les plus différentes quant à la série des colorations, le pommelage et l'apparition incidente des raies aux jambes et des bandes doubles ou triples à l'épaule, tous ces faits pris dans leur ensemble rendent probable l'opinion que les races actuelles descendent d'une souche primitive unique plus ou moins rayée, à manteau isabelle, ■et vers le type de laquelle nos chevaux tendent parfois à faire retour1 ».

(1) De la variation des animaux et des plantes, I, p. 402; II, p. 29 à 33, 397, 422, 425, 415.

(2) Ibid., I, p. 215.254.

(3) De la Variation des animaux et des plantes, I, p. 65.

En somme, les deux ordres de preuves invoquées par certains naturalistes ne s'appliquent pas d'une façon absolue aux phénomènes d'involution régressive que nous étudions en ce moment, sauf peut-être le fait complexe qu une espèce disparue ne se rencontre jamais ; mais il y a à cela des raisons générales et suffisantes que nous connaissons : la réapparition d'une espèce disparue exigerait la réapparition concomitante de toutes les conditions qui ont favorisé sa formation et sa conservation; le germe même a été modifié.

Si on limite l'objection à la deuxième proposition, c'està-dire qu'un caractère perdu par un organisme ne se reproduit plus, cela même n'est pas absolument exact, même pour la physiologie animale et végétale ; cela sera prouvé d'une façon encore plus évidente pour la physiologie psychique.

Il faut maintenant ajouter cette observation capitale que rien, dans tous les cas, ne permettrait d'étendre à priori et par simple déduction les lois invoquées, fussent-elles exactes en biologie, à la sociologie. En effet, les organismes sociaux sont beaucoup plus complexes, plus plastiques, que les organismes ordinaires. Nous estimons cependant, quanta nous, que la biologie nous montre en germe, bien que d'une façon étroite et rigide, les principaux linéaments des lois de la régression sociale.

M. A. Weisman explique la dégénérescence ou décroissance en biologie par la sélection naturelle renversée. Il peut devenir avantageux quand l'organe devient inutile, qu'il devienne plus petit, il y a économie de nutrition au profit du reste de l'organisme, et ?a grandeur serait un impédimentum. M. H. Spencer fait toutefois observer que cela n'est vrai que si la diminution de l'organe tend à la

conservation et à la multiplication de l'espèce, par exemple si le kangourou était e'tabli dans un pays montagneux et hérissé de broussailles, sa queue massive constituerait un grand désavantage et sa réduction serait profitable à la survivance de ceux qui l'auraient petite, surtout si l'alimentation est restreinte ; encore cette économie de nutrition devrait être considérable. Mais, par exemple, l'absence d'ennemis n'exigeant pas la finesse de l'ouïe, il ne s'ensuivrait pas que les kangourous, à petites oreilles, survivraient. Autre exemple : la décroissance des mâchoires chez des chiens de luxe ; la sélection renversée ni l'économie n'ont rien à y voir, mais le non-usage. L'hypothèse du dépérissement par panmixie , d'après laquelle un organe autrefois maintenu aux dimensions nécessaires par la sélection naturelle ne conserve plus celle taille parce qu'il est devenu inutile ou parce qu'une petile taille est tout aussi utile et qu'il en résulte que parmi les variations de taille qui ont lieu d'une génération à l'autre, la plus petite sera continuellement conservée et qu'ainsi la partie diminuera régulièrement, cette hypothèse n'est pas admissible. Un autre exemple est celui des poissons aveugles et des amphibiens trouvés dans les endroits obscurs et qui n'ont que des yeux rudimentaires, cachés sous la peau1. Ces justes observations de M. H. Spencer viennent encore réduire le caractère absolu faussement attribué à la sélection naturelle aussi bien au point de vue régressif que progressif; elles restituent à l'adaptation par usage ou désuétude une part plus considérable dans les phénomènes de la vie et nous préparent à une plus "exacte appréciation des phénomènes de régression en sociologie.

(1) H. Spencer. Problèmes de Morale et de Sociologie, p. 303 et suiv.

Les réversions de structure, en biologie, sont naturellement d'autant plus rares qu'on recherche ces régressions dans les formes fondamentales les plus anciennes, transmises par un long héritage dont l'origine est tellement éloignée qu'on ne pourrait la déterminer à des centaines de siècles près. C'est là qu'on peut les rencontrer le moins. Les exemples de réversion comme ceux de progression n'apparaîtront surtout que chez les organismes les plus complexes et spécialement dans les formes les plus récentes, les moins fixées, de ces organismes. Ainsi la régression et la progression se manifestent très clairement dans la structure de la boîte crânienne et de l'encéphale ; les phénomènes de dégénérescence y sont imprimés en caractères ineffaçables. Dans ce sens déjà, en biologie, la loi de régression commencerait à se manifester pour nous comme étant en correspondance inverse avec la loi de progression. Gomme on l'a dit, la régression prouverait l'évolution. Ch. Darwin, place l'homme près des singes supérieurs ; si on parvenait à observer des réversions de structure de celui-là à ceux-ci, l'évolution serait rendue fortement probable par cette preuve contraire. C. Vogt signale à ce propos l'existence d'idiots microcéphales comme types régressifs.

Ainsi, une première observation capitale sur laquelle nous aurons à revenir est que c'est dans les formes les plus spéciales et les plus récentes de la structure, les moins fixes, que nous devons naturellement chercher et nous attendre à retrouver des exemples de mutations soit progressives, soit régressives, précisément parce qu'elles sont les moins stables, les plus mobiles, les plus sensibles, les plus modifiables. « Il semble, dit fort bien M. H. Spencer, que ce soit une loi générale d'organisation, que les parties

LA RÉGRESSION EN BIOLOGIE ET EN rSYCIIOLOGIL 377

sont stables en proportion de leur ancienneté ; que tandis que les organes d'origine relativement moderne n'ont qu'une racine relativement superficielle dans la constitution et disparaissent aisément si les conditions ne favorisent pas leur maintien, les parties d'origine ancienne, ont des racines profondes dans la constitution et ne disparaissent pas aisément. Ayant été des éléments primitifs du type et ayant continué à se reproduire comme parties de ce type pendant une période s'étendant à travers de nombreuses périodes géologiques , ils sont relativement persistants1. »

Ceci est pour ainsi dire l'explication mécanique de la loi de régression que nous allons reconnaître aussi en psychologie et en sociologie ; la régression s'opère suivant la ligne de moindre résistance ; elle s'affaiblit à mesure que les structures qu'elle parcourt sont plus anciennes et plus stables.

Ceci nous amène à une deuxième observation importante, c'est que si, en biologie, la fonction forme l'organe, c'est elle aussi qui le déforme insensiblement et graduellement; par conséquent aussi, les mutations apparaîtront tout d'abord dans le fonctionnement et seulement ensuite dans l'organisation même. Celle-ci pourra, dans certaines conditions, continuer à se maintenir dans sa structure ancienne en tout ou en partie, quand la fonction s'est déjà modifiée et tend à se créer ou s'est déjà créée de nouveaux organes, ou même encore avant que l'ancienne structure elle-même ne soit simplement modifiée. L'évolution et la régression seront donc mieux observables dans la vie que dans la structure, du moins en ce sens qu'on y rencontrera

(1) Problèmes de Sociologie et de Morale, p. 305.

moins dé causes d'erreur par suite de la persistance de formes anciennes dont la fonction est éteinte et même par suite de la formation tardive ou insuffisamment apparente d'organes dont le fonctionnement s'exerce déjà par des voies non encore exactement déterminées.

C'est dans un exemple classique emprunté aux phénomènes de la vie et de la mort que nous trouverons un premier aperçu de la loi de régression dans les corps organisés. La mort naturelle d'un organisme est en effet l'exemple le plus complet de régression que l'on puisse invoquer. Or, suivant l'heureuse expression de Haller, nous constatons que, l'organe de la circulation, le cœur, est Yorganum primum vivens, ultimum moriens. De même toutes les fonctions vitales ont déjà cessé que les organes continuent à subsister ; les plus délicats disparaissent les premiers, d'abord le système nerveux, puis le système musculaire, finalement le squelette qui est la partie la plus fixe, la charpente de notre structure, celle qui nous rattache aux formes les plus lointaines de l'organisation animale.

Le parallélisme de la loi de régression avec celle de progression, d'après ce qui précède, deviendra encore plus manifeste dans les phénomènes physiologico-psychiques.

« Si nous éthérisons des animaux, comme des grenouilles, en continuant indéfiniment l'introduction des vapeurs d'éther, nous voyons successivement s'éteindre, après la sensibilité consciente, toutes les manifestations de la sensibilité inconsciente dans l'intestin et les glandes et nous finissons par arrêter l'irritabilité musculaire et les agitations si vivaces des cils vibratiles implantés en très grand nombre, comme les poils d'une brosse, dans cer-

taines membranes muqueuses, par exemple celle qui tapisse les voies respiratoires1.

En principe, en physiologie psychique, toute réaction ou réponse à l'irritation est, toutes autres conditions égales, proportionnelle à l'irritation ; le mouvement est en rapport avec l'incitation; seulement des cellules différentes sont différemment excitables et modifiables ; leur équilibre sera plus ou moins stable. Des organismes ou des organes très stables seront donc à excitation égale, peu irritables ; ceux qui sont instables le seront beaucoup. Les plus délicats, les plus récemment acquis, seront les plus aisément modifiés soit régressivement soit progressivement.

Dans la syncope, la perte de la mémoire et de la conscience suit l'arrêt de la circulation sanguine dans l'encéphale ; celle-ci suit l'arrêt de la circulation générale et des battements du cœur. Quand le sang se remet à circuler, le cœur à battre et que l'encéphale est de nouveau irrigué, les mouvements réflexes reparaissent les premiers, puis les mouvements volontaires , en dernier lieu l'activité intellectuelle ; le progrès s'effectue en sens inverse du regrès.

Ici cependant, dans la phase décroissante, nous nous trouvons en présence d'un phénomène dynamique sur lequel nous aurons à revenir surtout en sociologie : quand le trouble organique atteint surtout les organes les plus généraux et les plus essentiels tels que le cœur en biologie, la circulation économique en sociologie, l'effondrement et la régression des fonctions plus élevées sont brusques; dans ces cas, à cause de la rapide simultanéité des mutations, il est très difficile de distinguer si la régres-

(lj Claude Rernard. La science expérimentale. Paris, F. Alcan.

sion se fait de haut en bas, ou de bas en haut ; ici cependant, c'est évidemment l'arrêt des fonctions vitales qui détermine celui des fonctions psychiques proprement dites. Nous touchons ici au problème que nous aurons à examiner plus tard, celui des régressions apparentes et des régressions réelles.

Dans l'asphyxie, les caractères primordiaux sont la suffocation et des mouvements convulsifs ; cependant, dans celte première phase, l'intelligence reste inaltérée ; à ces phénomènes succède le trouble de la vue ; les objets extérieurs cessent d'être perçus ; plus tard les représentations ou images intellectuelles de ces objets deviennent plus eonfuses ; en dernier lieu, disparaissent la mémoire, l'intelligence, la conscience et la notion du moi. Les derniers mouvements sont simplement réflexes et convulsifs comme ceux des sociétés expirantes ; le cœur continue à battre, mais ses contractions n'envoient plus au cerveau qu'un sang noir privé d'oxygène, condition incompatible avec la continuation de la vie psychique.

Il faut évidemment distinguer la régression normale de la vie organique, avec son aboutissement naturel à la mort, des lésions particulières anormales et accidentelles, et des morts brusques et violentes. Dès lors naît aussi la question de savoir quel est. l'ordre des actions exercées par un trouble fonctionnel ou organique des facteurs intermédiaires de la vie, c'est-à-dire de ceux qui ne sont ni au sommet ni à l'échelon le plus bas. La loi biologique est également en correspondance avec la loi du développement des espèces. De même , un organisme simple mourra par suite d'une variation très simple du milieu auquel il n'est adapté que d'une façon générale ; au contraire, sauf accident, l'organisme complexe n'est emporté

que par la défaite successive de ses postes avancés, c'est-àdire des développements spéciaux qui sont la prolongation et la protection de sa vie intime et fondamentale.

Dans la mort par inanition, la vie du système nerveux et l'activité psychique persistent pendant longtemps sans alimentation. Des invertébrés et des vertébrés inférieurs peuvent rester des mois sans manger. Chez les animaux supérieurs, la mort ne survient guère par inanition qu'au cours de la quatrième et même des cinquième et sixième semaines. Dans ce cas, le délire et le trouble profond de toutes les fonctions intellectuelles caractérisent la dernière période de la vie. Mais le délire lui-même est une forme de l'activité psychique, de sorte que la vie intellectuelle persiste tant qu'il y a circulation, et le seul aliment perpétuellement indispensable à la vie de la cellule nerveuse, c'est l'oxygène. Ainsi, dans l'anémie, le système nerveux périt avant le cœur, les muscles et les nerfs moteurs; de même dans l'hyperthermie. Cela prouve la sensibilité supérieure du système nerveux psychique.

A ce point de vue, M. Gh. Richet dit fort bien que : « l'intégrité de la conscience, avec attention, effort, liaison des sensations et des efforts, au passé et au présent, est l'appareil le plus fragile de l'appareil nerveux psychique. Les poisons qui respectent les appareils réflexes moteurs, les appareils réflexes psychiques et même l'idéation inconsciente, altèrent profondément, même à faible dose, lesphénomènes de la conscience et brisent l'unité du moi en pervertissant la notion de l'effort et en troublant la mémoire des états de conscience consécutifs ou présents1 >.

Les observations précédentes relatives aux phénomènes

(1) Gh. Richet. Essais de psychologie générale, 2° édit. Paris, F. Alcan ..

biologiques et physiologico-psychiques nous montrent que les fonctions et les appareils supérieurs sont les plus sensibles, les plus altérables, les plus mortels. Quand une atteinte directe est portée à une fonction fondamentale telle que la nutrition, la répercussion se fait sentir successivement des appareils les plus simples aux appareils les plus spéciaux ; les fonctions de ceux-ci disparaissent les dernières, sauf que certains phénomènes réflexes et convulsifs de la vie purement organique, se manifestent en dernier lieu. Quand les appareils supérieurs, notamment psychiques, sont directement atteints, la régression se fait des plus spéciaux, des plus élevés vers les plus simples, les plus bas; la vie animale persiste la dernière ; le processus régressif est le môme dans ce dernier cas que dans la désintégration normale de l'organisme, c'est-à-dire dans les cas les plus ordinaires.

Dans toutes les circonstances, le trouble fonctionnel est précédé, accompagné ou suivi d'un trouble organique correspondant. Un arrêt brusque des fonctions les plus générales, par exemple de la circulation sanguine, peut déterminer un arrêt brusque des fonctions les plus élevées.

En général, le retour au fonctionnement normal s'opère en sens inverse de l'ordre de disparition des fonctions physiologiques et psychiques. Normalement, les organes les plus élevés se détériorent plus rapidement que les appareils plus simples. Les organes subsistent dans tous les cas plus longtemps que la fonction, mais alors ils ne sont plus que des organes apparents.

Les psychologistes ont éclairé d'une façon plus spéciale encore et qui nous rapproche davantage du problème sociologique, ces lois naturelles de décroissance et de désintégration. Ce sont même leurs observations qui m'ont

tout d'abord amené à proposer, à titre d'hypothèse, une loi correspondante en sociologie ». Les observations recueillies depuis me confirment dans ces vues antérieures ; les explications et les développements nouveaux que j'apporte actuellement à l'appui de ce qui n'était d'abord qu'une induction insuffisante semblent permettre de rattacher définitivement la loi du regrès et du progrès des sociétés à la loi universelle de la variabilité d'après laquelle les parties les plus superficielles, les plus exposées, sont aussi les plus altérables de même aussi que les corps plus étendus, plus différenciés sont susceptibles de plus de variations que les corps plus simples et plus petits ; ce sont là, du reste, deux formules de la même loi.

M. Th. Ilibot2 attribue à Hughlings Jackson l'honneur d'avoir « le premier montré en détail que les fondions supérieures complexes, spéciales, volontaires, du système nerveux disparaissent les premières ; que les fonctions inférieures, simples, générales, automatiques, disparaissent les dernières ». Il expose fort bien que l'affaiblissement de la mémoire porte d'abord sur les faits récents. Les faits nouveaux cessent de s'inscrire dans les centres nerveux ou y sont de suite effacés. La cause réside dans une lésion anatomique grave : un commencement de dégénérescence des cellules nerveuses ; elles sont en voie d'atrophie ; « le nouveau meurt avant l'ancien ».

L'affaiblissement porte ensuite sur les acquisitions intellectuelles, scientifiques, artistiques, professionnelles, sur les langues étrangères, etc. ; les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé ; ceux de l'enfance disparaissent les derniers. La cause anatomique est une

(1) Les Lois Sociologiques. Paris, F. Alcan 1893.

(2) Les maladies de la mémoire. Paris, F. Alcan, 7e édit.

atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cervau, puis la substance blanche, produisant une dégénérescence des cellules, des tubes et des capillaires de la substance nerveuse.

Les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les facultés intellectuelles ; elles sont l'expression immédiate et permanente de notre organisation. Les dernières acquisitions qui résistent sont celles qui sont presque entièrement organiques, la route journalière, les vieilles habitudes appartenant à l'activité automatique, avec un minimum de mémoire consciente, forme inférieure à laquelle les ganglions cérébraux, le bulbe et la moelle suffisent.

La mémoire descend donc de l'instable au stable, du spécial au général. La vérification de la loi résulte de la preuve contraire ; en effet, la guérison ou reconstitution de la mémoire se fait en sens inverse, du stable à l'instable, du général au spécial.

Dans une lettre à L. Blomefield, Gh. Darwin écrit : « Je vois que j'ai oublié vos prénoms... Lorsqu'on vieillit, les idées se tournent plutôt vers le passé que vers l'avenir1. » En effet, les nouvelles idées ne se forment plus, les plus récentes disparaissent, les anciennes reviennent à la surface ; alors la mémoire des faits anciens devient à son tour superficielle, par conséquent la plus sensible. Les prénoms sont moins représentatifs que les noms, ceux-ci que l'image et l'image que la réalité ; aussi, après qu'on a oublié prénoms et noms, on reconnaît encore l'image de la personne ; enfin on ne reconnaît plus que la personne même sans ses autres attributs. N'est-ce pas à une régres-

(1) Vie et Correspondance, II, 558.

sion de ce genre qu'il faut aussi attribuer le retour attristant de certaines grandes intelligences aux croyances de leur enfance et les palinodies ne sont-elles pas en réalité des dégénérescences? L'Église s'enorgueillit à tort de ces conversions et de ces régressions qui constatent en vérité sa propre infériorité dans l'échelle des formes sociales.

Cette loi n'est elle-même qu'un cas particulier de la loi biologique plus simple d'après laquelle les structures formées les dernières sont, comme nous l'avons vu, les premières à dégénérer dans l'ordre inverse de leur évolution progressive.

11 en est de même pour les phénomènes psychiques volontaires. En psychologie, les représentations mentales des sensations commencent par être vives et nettes, surtout si la sensation a été longue et intense, puis, peu à peu, si la sensation n'est pas répétée ni réveillée, sa représentation s'affaiblit, se dégrade et même finit par disparaître de l'horizon de la conscience ; elle s'évanouit comme elle s'est formée, mais en suivant les mêmes stades en ordre inverse. De la sensation naît l'image, de celle-ci l'idée particulière, des idées particulières l'idée abstraite, la régression dans la dégénérescence mentale se fait en sens contraire.

Dans les Maladies de la Volonté, M. Th. Ribot conclut que : « la dissolution suit toujours Tordre inverse de l'évolution,... » ; « les manifestations volontaires les plus complexes doivent disparaître avant les plus simples, la plus simple avant l'automatisme ». La loi est : « La dissolution suit une marche régressive du plus volontaire et du plus complexe au moins volontaire et au plus simple, c'est-à-dire à l'aulomatisme '. »

(1) Paris, Alcan, 1893, 8e édit.

De Greef. 25

Dans sa Psychologie de V attention , l'éminent professeur observe que, dans l'ivresse, d'abord s'altèrent les mouvements les plus délicats, ceux de la parole qui s'embarrassent, des doigts qui perdent leur précision, ensuite les> mouvements semi-automatiques de la marche, le corps titube ; plus tard, l'ivrogne ne sait pas même rester assisr il tombe. Finalement, abolition des réflexes, il est ivremort. A l'extrême, il y a perte des mouvements respiratoires1. Taine avait du reste aussi observé la loi psychologique d'après laquelle les associations d'idées les premières formées sont les dernières à se dissoudre.

Prenons maintenant comme exemple une fonction dont l'organisation est en rapport à la fois avec la biologie, la psychologie et en partie déjà avec la sociologie, le langage. A. Comte en faisait figurer la théorie dans sa Statique sociale. Nous y constatons les mêmes lois d'évolution progressive et d'involution régressive. La mémoire du langage et des signes se perd suivant un ordre naturel, et nécessaire inverse de celui de sa formation. D'abord disparaît le langage rationnel représenté par des mots abstraits, puis en première ligne les substantifs ou noms propres et noms de choses qui sont des concepts concrets,, plus tard les verbes qui servent de lien ou de rapport entre les noms, et enfin les adjectifs qui, avec les verbes,, sont les signes indicatifs d'actes et de qualite's. Après le langage des mots, s'éteint le langage émotionnel représenté par les interjections, les phrases exclamatives. Endernier lieu s'annihile le simple langage musculaire, celui des gestes 2.

La loi de formation du langage qui procède des gestes

(1) Paris, Alcan, p. 154.

(2) Th. Ribot. Les maladies de la mémoire. Paris, Alcan.

aux paroles et de celles-ci aux signes idéaux, à l'écriture, est la contre-partie et la preuve de la loi régressive. L'évolution régressive de l'écriture elle-même, chez certains aliénés, ainsi que la décrit M. Kussmaul, est la confirmation de la même loi *.

Les premières à s'effacer sont toujours les fonctions qui se manifestent les dernières dans l'organisme mental. Si une lésion du cerveau enlève la propriété de reconnaître les couleurs, la première couleur qui s'efface est précisément la dernière parue dans l'évolution cérébrale.

M. le Dr Dallernagne, à la fois physiologiste, psychologiste et sociologiste remarquable, s'est un des premiers rallié à l'extension que nous avions proposée antérieurement de la même loi à la sociologie 2. Il constate que l'instinct de la conservation est le dernier qui se conserve chez l'individu ; par la fonction nutritive, le dégénéré se rattache en dernier lieu à l'animalité, par exemple chez l'idiot ; cet instinct survit à l'instinct génital. La conscience disparait avec l'organisation fonctionnelle précisément quand sa présence devient inutile, quand un équilibre automatique est réalisé. M. Dallernagne signale très judicieusement que l'origine positive de l'idée de dégénérescence que nous essayons aujourd'hui d'introduire dans les sciences sociales est dans les sciences naturelles ; elle remonte au xvin0 siècle, surtout en France et en Allemagne ; alors on s'efforça d'établir que les maladies mentales sont toujours en rapport avec des lésions physiques soit cérébrales, soit viscérales. L'illustre Morel surtout, au milieu du xixc siècle, établit l'influence du défaut d'alimentation sur l'abâtardissement des espèces.

(1) Kussmaul. Die slurungen der Sprache.

(2) Dégénérés et déséquilibrés. Bruxelles. Lamertin, édit., 1894.

L'étude des déséquilibrés et des dégénérés confirme la loi générale de régression. Au sommet, il y a les déséquilibrés supérieurs qui peuvent avoir du génie, et au dernier degré l'idiot, mais la dégénérescence va sans limites précises, par des déchéances successives de l'état normal jusqu'aux perturbations les plus profondes. De même que le progrès est la direction de l'évolution héréditaire, de même la dégénérescence est une involution également héréditaire. D'après M. Dallemagne, « la régression individuelle, la dégénérescence limitée aux individus, est un fait continu, permanent, même dans les sociétés en évolulution. Les dégénérés sont à la fois les traînards des armées victorieuses et les éclopés des armées en déroute. Même dans les sociétés en évolution, les déchéances particulières font partie du processus normal physiologique ». Ce dernier point est important au point de vue des phénomènes de dégénérescence et d'atrophie de certains organes sociaux et même de sociétés entières, phénomènes sur lesquels nous aurons à arrêter plus tard notre attention. Nous verrons que la régression de ces organes peut être une condition même du progrès.

Au point de vue des causes de dégénérescence, il convient de signaler le tableau dressé par Dailly «; il classe ces causes comme suit :

A. Pathologiques.

/ poisons ethniques, tels que l'alcool, l'opium, le tabac et le

i chanvre.

D. Toxiques. I alimentaires : pellagre, ergo-

/ tisme, misère.

f professionnels : mines, plomb,

\ arsenic.

(1) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1881.

/ non-acclimatement.

C. Géographiques I altitude, malaria, goitre, crétiet climatériques. à nisme.

\ froid, chaleur.

division du travail : excès cérébraux, professions.

D. Sociologiques. ' croisements ethniques. I sélection militaire.

agglomération urbaine, stérilité ethnique.

M. Dallemagne, dans son récent ouvrage, a essayé de compléter et de corrigerce tableau, nous y renvoyons le lecteur '.

La dégénérescence est en somme un déséquilibre ; c'est le contraire de l'organisation, une désorganisation; cette désorganisation implique un état normal, non pas primitif et fixe, là était l'erreur des premiers théoriciens du progrès et de la chute, mais successif et variable. Quant à l'équilibre lui-même, il est le résultat de l'adaptation ; il se manifeste dans chacune des classes de phénomènes, de fonctions, d'organes biologiques, psychiques et aussi sociaux ; il se manifeste dans l'ensemble des organismes au point de vue interne et vis-à-vis de leur milieu externe.

A la base est l'équilibre végétatif dont les centres sont dans la moelle et le bulbe ; il est automatique et stable ; au-dessus est l'équilibre affectif dont les régulateurs sont les ganglions de la base ; il est moins stable, il est sousconscient ; au sommet, est l'équilibre psychique, dont l'organe central est l'écorce ; il est caractérisé par la conscience, par la coordination , c'est le dernier venu, il est le plus irritable de tous.

(I) Dégénérés et déséquilibrés . Rruxelles, 1894, p. 158.

La (Jéséquilibration ou désorganisation commence patêtre idéale, puis émotionnelle, affective, reproductive et finalement nutritive. La stérilité est l'aboutissement de la dégénérescence chez les individus, mais encore une fois elle est antérieure à la disparition de l'instinct de nutrition. Chacun des centres d'équilibration a du reste une fonction supplémentaire ; il est en même temps an agent d'inhibition ; il arrête et modère l'évolution et aussi l'involution ; cela s'explique presque mécaniquement puisque les centres sont les points où des forces concurrentes ou antagonistes se rencontrent. 11 faut donc toujours un certain temps pour que l'involution aussi bien que l'évolution soient caractérisées.

Une aboulie générale, même inconsciente, des centres nutritifs est la caractéristique de la dégénérescence ; cette aboulie a sa plus haute expression dans l'automatisme ; elle est en rapport avec l'amnésie : le lien avec le passé est rompu, il n'y a plus continuité, plus de synthèse, mais dissociation générale ; nous avons vu que, comme toutes les régressions, la régression aboulique marche de l'écorce vers les centres sous-jacents '. Cette dissociation individuelle, dans l'aboulie, n'est pas sans analogie avec celle que nous rencontrons dans les couches les plus malheureuses de nos civilisations modernes. L'état de la masse considérable des déshérités dans les sociétés les plus avancées peut être assimilé à l'état social primitif au point de vue de l'énergie volontaire. Les primitifs et les malheureux sont également esclaves d'une fatalité contre laquelle ils ne songent même plus à réagir et à s'insurger.

Bien que la moralité, comme du reste aussi rintellectua-

(1) Dallemagne. Dégénérés et déséquilibrés, p. 430

lité, soit déjà un phénomène social, elle peut aussi, au point de vue évolutif et régressif, être considérée dans l'individu. Nous constatons que le sens moral disparait un des premiers chez l'individu parce qu'il est de formation récente, quelque chose de plus complexe que l'organisation intellectuelle, de supérieur aux acquisitions simplement scientifiques ; de très grands savants, notamment les spécialistes, peuvent perdre et même ne pas avoir le sens moral.

La morale implique un idéal de conduite ; elle est ellemême en rapport avec les phénomènes volontaires et, quand la volonté devient malade, la vie morale à son tour devient malade et décline en commençant par ses formes les plus hautes. La guerre n'est-elle pas pour les masses armées l'abolition de la volonté, le retour au système de l'obéissance automatique et passive et n'est-elle pas caractérisée par l'anéantissement des vertus sociales les plus élevées telles que l'altruisme et la justice? Défendre sa patrie et sa famille sans être revêtu d'un uniforme officiel ne devient-il pas un crime puni de mort?

La volonté peut s'affaiblir ou se perdre suivant diverses conditions. Elle peut être l'objet d'impulsions excessives : alors les organes régulateurs existants ne suffisent pas à refréner et à modérer certains actes. Il peut y avoir aussi insuffisance ou même défaut d'impulsion ; dès lors aussi, il y a soit affaiblissement, soit suppression de la volonté motrice, aboulie, disparition de la volonté : l'intelligence reste intacte, mais il n'y a plus de stimulation du centre moteur, sauf dans des cas extraordinaires sous l'impulsion violente d'un choc extérieur ; dans ces conditions, comme dans le cas de parésie, c'est-à-dire d'affaiblissement de la volonté par suite d'émotions extrêmes,

ce qui rétrograde, c'est la conduite et par-dessus tout les formes les plus élevées de la conduite, la moralité. Les individus dont la volonté est malade continuent à raisonner parfaitement, mais leurs actes cessent d'être en conformité avec leur intelligence, ils la dépassent ou ne l'atteignent pas ; ils peuvent aboutir au crime par simple maladie de la volonté.

Dans des civilisations et des races très élevées, la psychologie peut observer ces phénomènes de désorganisation morale, phénomènes en grande partie sociaux, mais qui se manifestent chez les individus par une désorganisation de la volonté. Avec la dégénérescence intellectuelle se montrent non seulement le retour aux états antérieurs de l'individu mais encore la reviviscence des états antérieurs de la race, de l'espèce et même de l'animalité en général ce qui tendrait à prouver notre descendance de cette dernière. M. Laycock a donné plusieurs exemples intéressants de cette reversion chez des hommes de la plus haute culture intellectuelle atteints de certaines affections cérébrales1. La lycanthropie, le vampirisme sont des cas analogues.

Ainsi, à la suite d'une désorganisation individuelle ou de crises sociales, l'équilibre moral disparaît d'abord, puis les volontés individuelles se dissolvent soit sous le coup d'impulsions et d'oscillations excessives que ne peut supporter leur organisation trop faible ainsi qu'on le remarque dans les émotions populaires où des individus très pacifiques et très humains dans les circonstances normales, sont entraînés aux actions les plus violentes et les plus cruelles, soit, si la volonté elle-même, déjà anté-

(J) T. Laycock, La mémoire ancestrale, Revue scientifique, 19 août 1876.

rieurement affaiblie comme chez les individus, les classes ou les peuples décadents, ne sait pas résister même à une excitation ordinaire. Alors, dans tous les cas. la vie morale n'est plus réglée par la volonté qui successivement la réduit et se réduit à son tour à des formes purement automatiques.

Nous voilà préparés par l'étude des doctrines et des croyances relatives au progrès et à la régression des sociétés et par l'interprétation des phénomènes et des lois . analogues en biologie et en psychologie, c'est-à-dire dans les sciences qui concourent le plus directement à la constitution de la sociologie, à aborder le même ordre de problèmes au point de vue spécial de cette dernière. S'il est vrai que la socialité n'est autre chose qu'une propriété spéciale, la plus élevée de certaines espèces animales agglomérées dans de certaines parties de l'espace, nous serons aussi moins étonnés d'arriver à constater comme nous pouvons déjà le prévoir, que les lois du progrès et du regrès des sociétés ne sont en réalité que des applications plus complexes et plus originales des mêmes lois qui règlent l'ordre d'évolution et d'involution des autres phénomènes naturels. Toutefois ce point de vue général ne doit jamais nous faire oublier que les corps sociaux sont en partie dissemblables des organismes ordinaires en vertu de propriétés spéciales qui ne se rencontrent nulle part ailleurs tout en ne résultant que d'une combinaison supérieure d'éléments plus simples dont les plus fondamentaux sont empruntés à la nature anorganique.

Quel est le mètre du progrès ? Comment peut-on affirmer qu'une civilisation est supérieure à une autre ? C'est le problème dont nous allons nous occuper avant d'étudier plus spécialement les lois de la régression en sociologie Celles-ci pourront dès lors servir de preuve contraire aux solutions que nous croirons pouvoir donner aux problèmes soulevés parla question ci-dessus.

D'après nous, le problème ne peut être élucidé que par l'application préalable de la méthode analytique. Il faut tout d'abord renoncer, au moins provisoirement, aux conceptions générales sur le progrès et étudier ce phénomène particulier et complexe de la structure et de la vie des sociétés, comme nous avons étudié les sociétés ellesmêmes, c'est-à-dire en commençant par les analyser et les disséquer.

Nous rappelons donc ici, pour mémoire seulement, que notre analyse des sociétés a abouti à la constatation de l'existence de sept classes de propriétés particulières suivant lesquelles les sociétés manifestent leur existence et leur activité : propriétés économiques, génésiques, artistiques, scientifiques, morales, juridiques et politiques. Ces propriétés embrassent toutes les modalités sociales et

chacune des classes de ces phénomènes, tout en se distinguant des autres, présente avec elles des caractères communs qui les relient entre elles. En outre, ces classes de propriétés suivent un ordre hiérarchique ascendant de complexité et de spécialisation, les propriétés économiques étant les plus simples et les plus générales, les propriétés politiques les plus complexes et les plus spéciales, les autres occupant les places intermédiaires suivant le rang que nous leur avons assigné ci-dessus1.

Si l'on pousse l'analyse sociologique à son extrême limite au delà, de laquelle elle ne peut aller sans empiéter sur les domaines privés de la physiologie et des sciences physiques et mathématiques, on aboutit à la constatation de deux éléments sociologiques irréductibles qui forment les matériaux de toute société et le substratum de toutes les propriétés sociales, le territoire et la population ; dans le sens large que j'attache à ces mots, le territoire notamment comprenant tout le milieu physique et naturel y compris la flore et la faune, la population comprenant toute l'espèce humaine.

La sociologie peut donc et doit même commencer par demander à chacune des sciences antécédentes, tant abstraites que concrètes, si le milieu, que nous désignons sous le nom de territoire s'est perfectionné ; dans l'affirmative, si ce perfectionnement a été continu et régulier, s'il a ou non subi des cataclysmes et des rétrogadations, s'il est destiné à en subir de nouveaux, et en général, si de même qu'elle a euun commencement, notre planète n'est pas condamnée à avoir une fin, une période de dissolution après une période de formation. Il est évident que ces conditions d'évo-

(I) Introduction à la Sociologie, t. I, 1886.

lution du milieu physique doivent exercer une influence générale dominante sur cette évolution d'ordre spécial qui se rapporte aux sociétés et que la théorie du progrès social ne peut plus, dans tous les cas, revêtir le caractère absolu qu'on lui attribuait généralement au xvme siècle et qu'un certain optimisme officiel et vague continue encore à proclamer avec une imperturbable sérénité.

Si, au point de vue abstrait, aucune force ne se perd, il n'en est pas moins vrai que, dans un avenir lointain, notre planète, forme concrète, se désintégrera et que cette régression coïncidera nécessairement avec une régression correspondante des formes vitales et sociales.

De même, les sciences sociologiques et psychiques immédiatement antérieures à la sociologie, tout en tenant compte et sous réserve des lois physiques plus générales, nous renseigneront si les caractères anatomiques, physiologiques et psychiques de la population, c'est-à-dire de l'espèce humaine, se sont améliorés d'une façon régulière, continue et uniforme, avec ou sans régression lente ou brusque ; l'anthropologie surtout possède à cet égard des instruments de mensuration qui fourniront de plus en plus des éléments précieux pour l'exacte appréciation du problème sociologique ; les sciences spéciales et auxiliaires de l'anthropologie, telles que l'ethnographie et la linguistique y contribueront delà même manière.

Dans la Structure générale des sociétés, j'indiquerai les caractères anatomiques et psychiques qui distinguent les membres les plus civilisés de l'espèce humaine des types inférieurs. Il y a donc en somme, au point de vue physique général comme au point de vue anthropologique, des conditions et des rapports qui peuvent servir de commune mesure aux deux facteurs élémentaires de toute société : le milieu

physique d'un côté, la population de l'autre. Pour le premier c'est le degré d'intégration ou de désintégration ; pour le second, c'est une mensuration et une évaluation, qui tendent à devenir de plus en plus précises et exactes, des caractères physiologiques et psychiques de l'espèce ; ceux-ci sont de mieux en mieux suceptibles d'être comptés, pesés et mesurés, non seulement dans leur structure, mais dans leur fonctionnement, et par conséquent évalués d'après un dénominateur commun.

Toutes les conceptions sociales, y compris les plus grossières, ont toujours été basées sur une systématisation générale du monde physique et vivant ; l'Australien le plus ignorant ne diffère sous ce rapport de l'Européen le plus instruit que parle degré de généralisation et d'exactitude de la conception. La méthode à suivre dans les recherches sociologiques sur le progrès et le regrès des sociétés et la mesure de leur civilisation nous sont indiquées par la méthode constante et naturelle de l'esprit humain. 11 s'agitd'appilquer à l'étude d'un cas spécial de la vie, la vie en société, et à un cas particulier de cette dernière, le progrès ou le regrès, les règles et les méthodes d'étude de la vie en général. Nous avons à rechercher tout d'abord la mesure et les conditions du progrès dans les facteurs généraux et primordiaux de toute société : l'homme et son milieu, dans l'espace et dans le temps.

Toutefois, dans les sociétés, le milieu physique et la population, du moins en ce qui concerne l'évaluation de la valeur sociale, ne peuvent plus être envisagés isolément, car c'est précisément la' combinaison étroite de ces deux éléments qui constitue les corps sociaux et les phénomènes qui s'y rapportent. Qu'importe que le milieu physique ambiant se soit progressivement amélioré, si entre ce

milieu et les êtres humains qui le couvrent ou en sont enveloppés il n'y a pas connexion sociale? Qu'importe que, par la sélection naturelle ou autrement, la population se soit perfectionnée, si cette amélioration ne correspond pas à une adaptation supérieure au monde ambiant ? La commune mesure du progrès territorial et de celui de l'espèce humaine ne peut être empruntée à aucun de ces deux éléments considérés isolément ; la société est le fruit de leur contexture et le mètre cherché ne peut être demandé qu'à cette contexture même. Cependant, nous ne pouvons connaître si une société, c'est-à-dire un organisme complexe, est supérieure ou inférieure à une autre, ou, à un autre moment, à elle-même, qu'en dissociant ses divers modes d'activité, ses divers organes, pour les apprécier d'abord séparément avant d'émettre une opinion d'ensemble. Un inventaire général, suivant l'heureuse expression de M. B. Ed. Tylor est nécessaire. Mais ici se présente cette difficulté. Un inventaire commercial ou autre se résume en un bilan, en une balance. Des bilans périodiques comparés résulte si la firme est en progrès ou en déclin ; cela est clair et aucune controverse n'est possible quant à l'appréciation de la situation. Mais peut-il en être de même quand il s'agit d'évaluer un organisme vivant comme une société ? Gomment évaluer, additionner et comparer des éléments aussi dissemblables que ceux qui entrent dans leur texture ? Ici nous sommes de l'avis de P. von Lilienfeld, la statitisque ne peut être que l'auxiliaire de la soeiologie et nous sommes convaincus que le progrès et le regrès des sociétés ne peuvent être mesurés que par le degré de perfection de leurs organes, et surtout, car ces mesures particulières elles-mêmes sont encore insuffisantes, par l'ensemble de leur organisation.

Tous les phénomènes sociaux ont des caractères communs et d'autres qui leur sont spéciaux. Si nous ne faisons pas la distinction des uns et des autres, quelle pourra être leur commune mesure, et si nous la faisons comment pourrons-nous mesurer des facteurs spéciaux par les facteurs généraux ? Où est le mètre du degré de civilisation, du progrès ou de la décadence ?

A ne considérer que les phénomènes sociaux en euxmêmes, si nous admettons, ne fût-ce qu'à titre de base provisoire, leur répartition en sept classes hiérarchiquement superposées d'après leur ordre de complexité et de spécialité croissantes, nous reconnaissons que les phénomènes les plus généraux, ceux qui résultent de la combinaison la plus simple et la plus immédiate du milieu physique et de la population, sont ceux relatifs à la vie de nutrition et à la vie de reproduction des sociétés. Gomme ces phénomènes se rencontrent à l'état bien distinct dans toutes les sociétés quelconques, alors que les autres, plus spéciaux, n'y figurent, primitivement au moins, qu'à l'état confus, il semble raisonnable de commencer par eux l'examen de la question de savoir, si les phénomènes soit économiques soit génésiques peuvent servir de commune mesure de la civilisation.

Le développement de la richesse économique et celui de la population sont évidemment des éléments d'appréciation qu'il n'est pas possible de négliger. Toutes autres conditions égales, une société dont le territoire est étendu, dont la richesse est considérable et dont la population est dense, sera supérieure à une autre qui ne jouit pas du même développement. La masse considérée en elle-même est évidemment un facteur du progrès. Malheureusement, cela ne suffit pas ; elle pourra êlre inférieure à une société

moins étendue, moins riche, moins populeuse, si cette dernière est mieux organisée au point de vue des institutions économiques et familiales et surtout au point de vue des formes plus élevées encore telles que les organes artistiques, scientifiques, moraux, juridiques et politiques. Cette branche de l'économie sociale qui a pour objet la statistique peut aussi nous renseigner en partie sur la valeur de ces dernières, mais au point de vue de la quantité et à ce point de vue seulement. Sous ce rapport donc, pas de difficultés ; une société dont la richesse, la population seront plus considérables que la richesse et la population d'une autre sera supérieure à celle-ci et elle le sera vis-àvis d'elle-même si ce développement successif est interne ; accessoirement la statistique pourra porter sur les autres phénomènes spéciaux de la vie sociale, principalement, au point de vue quantitatif et, dans ce cas, la statistique numérique ou graphique appliquée à ces calculs d'éléments simples pourra fournir des mesures d'appréciation précieuses pourvu que ces éléments soientde même nature et comparables.

Les aborigènes australiens, comme ceux d'Amérique disparaissent insensiblement comme population ; leurs anciennes et rudimentaires sociétés ont elles-mêmes rétrogradé ; cela paraît incontestable. Ainsi, en Amérique où des populations s'étaient élevées à des structures sociales centralisées très considérables, comme au Pérou, au Mexique, au Yucatan et dans le Nicaragua, et même à de grandes confédérations comme certaines tribus du Nord, la population et le bien-être de celle-ci ont décru parallèlement à la structure sociale. La Grèce ancienne nous offre le même spectacle. A Sparte, et généralement dans tout le reste de la Grèce, la diminution de la population et la misère du

LE MÈTRE DE LA CIVILISATION loi

plus grand nombre furent l'indice d'une évolution rélrograde. Dès les commencements de son existence historique, Sparte était déjà sortie de la forme communautaire primitive et était arrivée, au point de vue économique et politique, au régime du domaine collectif des clans cômal et des tribus phulai. Sous la période royale, elle avait évolué vers la constitution de grands domaines princiers et religieux, avec des concessions aux particuliers moyennant certaines redevances. Un premier partage en lots semble avoir eut lieu lors de l'invasion dorienne. A son tour Lycurgue répartit le domaine foncier en neuf mille parts égales pour les Doriens et trente mille pour les Laconiens. Un troisième partage a lieu sous Polydor, après la conquête de la Messénie, vers l'an 700. A ce moment, et pendant toute cette période, la population est croissante, à preuve le dernier allottissement.

Cependant l'évolution générale de Sparte continue dans le sens des guerres, des rapines, de l'accroissement des fortunes d'abord immobilières puis mobilières, c'est-à-dire de l'inégalité. L'éphore Epidadeos parvient à faire voter une loi permettant de disposer de son bien soit par donation, soit par testament ; dès lors, les ventes interdites en principe se déguisent sous ces formes légales comme l'observe Plutarque dans sa Vie d'Agis et de Cléomènes. La natalité diminue malgré les lois pour la favoriser, -comme celle qui exonérait du service militaire les pères de trois enfants et cette autre qui exonérait de toutes charges publiques ceux qui en avaient quatre. Les riches restreignent leur fécondité ; quant aux pauvres la misère se charge de ce soin ; pour les uns et les autres, la guerre -agit dans le même sens. Du temps d'Aristote, il existe à De Greef. 2G

Sparte une effrayante inégalité des conditions ; l'illustre philosophe reproche en effet aux législateurs de Sparte de n'avoir pas pris de mesures pour maintenir l'égalité. La richesse était devenue le monopole de quelques individus qui avaient des fortunes énormes. Du temps d'Agis III, la Laconie était devenue la propriété de cent personnes. La chute de la population est d'une rapidité extrême; le nombre des hommes en état de porter les armes, primitivement de dix mille, tombe à mille du temps d'Aristote et à sept cents du temps de Plutarque. Tel était le despotisme anarchique de la classe possédante que, dans plusieurs villes, d'après Aristote, les riches avaient fait entre eux ce serment : « Je jure d'être l'ennemi du peuple et de lui faire tout le mal que je pourrai1. » En dernier lieu, les rois de Sparte s'étaient mis du côté du peuple contre l'aristocratie ; mais Agis IV qui veut opérer un nouveau partage des biens est tué en 238 avant Jésus-Christ, son programme comprenait l'abolition des dettes et le partage de la Laconie entière en 19.500 lots dont 15.000 pour les Laconiens en état de porter les armes et 4.500 pour les Spartiates, soit la moitié de la population du temps de Lycurgue ; il voulait aussi former un corps de citoyens plus étendu au moyen de ces 4.500 propriétaires à la place des 700 citoyens qu'il y avait seulement alors. Le roi Cléomènes (238-221) reprit ce programme et parvint à le réaliser, mais trop tard; il est renversé par la guerre étrangère. Après lui, il y a des tyrans qui, de temps à autre, dépouillent les riches ; le tout finit par la conquête romaine.

Telle était la dépopulation de la Grèce entière du

(1) Polit., 1., VIII, 7.

temps de Plutarque, qu'elle ne pouvait plus mettre sur pied les 3.000 hoplites que Mégare seule envoyait autrefois à la bataille de Platée. Voilà où en était la Grèce vers la dernière moitié du icr siècle et au commencement du ne siècle après Jésus-Christ.

Les mêmes phénomènes se produisirent dès la fin de la république romaine, pendant toute l'évolution impériale et pendant une grande partie du moyen âge. Ce sont là évidemment des faits de régression ; ce ne sont pas simplement des institutions qui reculent pour faire place à des organes plus parfaits; il y a rétrogradation générale de sociétés particulières et même de civilisations, car ces sociétés représentaient les plus hauts sommets de la culture universelle. Un nouvel équilibre s'établit certainement, mais à un niveau inférieur.

De ce qui précède il résulte que la statistique en général, et tout d'abord la statistique économique peuvent être certainement des éléments précieux pour l'appréciation du progrès ou de la régression, mais que cependant les renseignements qu'elle fournit ne reçoivent toute leur signification, même pour la partie spéciale qui en est l'objet, que de la mise en rapport de ces renseignements avec les institutions auxquelles ils s'appliquent et surtout avec l'agencement général de ces institutions sociales et de leur fonctionnement. Dans une structure d'ensemble, c'est l'organisation sociale tout entière qui donne aux constatations spéciales de la statistique son véritable sens en ce qui concerne la mesure du progrès ou du regrès des sociétés. Les traités d'économie politique consacrent généralement un chapitre au progrès ; tous contiennent l'aveu que les progrès de la richesse, de la production, de la consommation, de la circulation, etc., ne constituent point

40i LE PROGRÈS ET LE REGRES DES SOCIETES

par eux-mêmes un critérium de la civilisation1. Quelques faits vont l'établir de plus près.

Voici quelle a été la proportion des naissances par mille habitants, en Belgique de 1830 à 1890 :

Quelle est la signification par elle-même de ces chiffres? Si on divise l'évolution par périodes égales de trente ans, la proportion moyenne des naissances dans chacune d'elles est à peu près la même, de 31.41 dans la première, de 31.48 dans la seconde. On ne peut arriver à une appréciation convenable qu'en mettant ces faits en rapport avec d'autres de même nature tels que les décès dont voici le tableau également par 1.000 habitants.

Alors on commence à comprendre, ce que le premier tableau indiquait insuffisamment, que les périodes de faible natalité et de forte mortalité correspondent à des périodes malheureuses pour le reste, par exemple au point de vue du prix du froment, du taux des salaires. Ces faits s'éclairent encore davantage si on constate que les périodes de dépression économique et génésique correspondent à des périodes de dépression intellectuelle, morale et politique, à un accroissement des infanticides, de la criminalité en général, des suicides et même à des gouvernements et à

(1) Cournot. Revue sommaire des doctrines économiques. — Gh. Gide, Principes d'économie politique.

de> ministères plus réactionnaires ou conservateurs. En Belgique cependant, on remarque qu'il y a des causes constantes qui tendent à diminuer la mortalité et qui luttent presque toujours victorieusement contre les causes déprimantes.

La natalité en France diminue d'une façon inquiétante, elle en est arrivée à être inférieure à la mortalité ; cependant celui qui s'en tiendrait exclusivement à ce mètre risquerait de se tromper; la vie moyenne augmente en France, elle est d'environ quarante ans et l'âge moyen des vivants est de trente-un ans.

En 1730, il y avait à Londres 17. 118 naissances, mais 10.368 décès pendant les deux premières années de la vie, soit presque les deux tiers ; aujourd'hui, cette mortalité n'est plus que de un cinquième ou comme 3/lo est à 10/15. Cependant il en est de même chez un grand nombre de populations sauvages dans des contrées saines où l'alimentation est suffisante. Cela ne suffit donc pas pour dire qu une société est en progrès. Aussi est-ce avec raison que le docteur Bordier et le docteur Dallemagne, à la suite du reste, comme nous l'avons vu, d'un grand nombre d'écrivains qui ont traité de la philosophie de l'histoire, divisent les états de civilisation en plusieurs phases suivant la prédominance de certains caractères plus ou moins élevés : phases nutritive, sensitive, psychique, scientifique. Cependant un grand développement intellectuel n'est pas un signe décisif du progrès, en effet du temps d'Aristote, par exemple, la société grecque était économiquement condamnée et sa ruine politique inévitable.

La densité de la population est aussi un facteur du progrès, mais elle peut l'être également de la misère et de la

'Il

décadence. La Belgique, la Hollande, les îles Britannique et l'Inde ont également une population qui varie de 200 à 100 habitants par kilomètre carré. Les sociétés qui y vivent sont-elles toutes supérieures à l'Italie, à l'Allemagne, à la France, à la Suisse, à l'Austro-Hongrie, au Danemark et au Portugal dont la population kilométrique est de 99 à 50 seulement?

Il y a moins d'enfants et de vieillards à Paris que dans le reste de la France ; en lui-même le fait peut être considéré comme malheureux, mais au point de vue de l'intensité de la vie sociale parisienne il peut être apprécié autrement. Cependant, d'un autre côté, à Paris l'âge moyen des décès est de trente ans trois mois et quatorze jours tandis qu'il est de trente-cinq ans dix mois et neuf jours en France ; ici l'avantage est pour cette dernière, surtout si l'on observe que, pour les natifs mêmes de Paris, l'âge moyen des décès n'est que de vingt-quatre ans trois mois et onze jours. Laissés à eux-mêmes dix mille natifs de Paris disparaîtraient après la dix-huitième génération.

Pour mille femmes mariées de plus de quinze ans, il naît, mort-nés exclus, par an :

Dans les Pays-Bas 208 enfants

En Angleterre et Galles. . . . 190 —

Belgique 184 —

Italie 184 —

France 115 —

La civilisation des Pays-Bas est-elle environ deux fois supérieure à celle de la France, lui est-elle supérieure ? Le mètre est insuffisant.

En 1786, dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne,

il y avait 250.000 propriétaires fonciers ; actuellement M. Caird estime qu'il n'y en a plus que 180. 0001. On dit cependant que la Grande-Bretagne a progressé depuis un siècle. Où est le mètre ? Serait-ce par hasard dans le développement du revenu foncier, qui en Angleterre s'est élevé de 35.4 millions de livres sterling qu'il était en 1815, à 47.0 en 1871 et à 69.3 millions de livres sterling en 1880? En Irlande, il a aussi augmenté de 57 p. 100 de 1850 à 1880. L'Irlande est-elle en progrès ?

En France le revenu foncier est de 1 milliard 905 millions en 1851 et de 2 milliards 645 millions en 1879, mais la dette hypothécaire a suivi la progression suivante :

1820 8 milliards.

Voici maintenant pour quatre pays qui sont considérés comme étant à la tête de la civilisation européenne, l'évolution du salaire et de la rente :

Autorités. Pays. Années. Accroissement Accroissement

du salaire. de la rente.

Boiteau. . . France. . . 1789-1866 100 p. 100 1 50 p. 100

Léonce de

Lavergne. . France. . . 1812-1872 30 — 75 —

Caird. . . . Angleterre . 1770-1851 14 — 100 —

Quetelet . . Belgique . . 1830-1856 10 — 45 —

Kôron . . . Suisse. . . 1805-1865 100 — 130 —

Certes il y a développement au point de vue absolu et particulier de chacune des classes de la population qui

(I) Caird, Landed Inlerest. Cette statistique ne s'applique qu'au sol arable.

reçoit le salaire ou jouit de la rente. Mais y a-t-il progrès social ? N'y a-t-il pas plutôt tendance à l'inégalité' et à l'inéquilibre ? Quel est l'individu qui se réjouirait d'avoir la jambe droite quatre ou cinq fois plus forte ou plus longue que la jambe gauche?

Je pourrais passer ainsi en revue tous les prétendus progrès invoqués dans les autres classes de phénomènes sociologiques, les arts, les sciences, la morale, le droit, la politique et montrer que, considérés isolément, ils ne peuvent servir de mesure au progrès social. Pour ne citer qu'un seul exemple emprunté aux organes les plus élevés des sociétés, les institutions politiques d'Athènes, ainsi que le remarque Aristote, ne furent-elles pas les plus démocratiques et les plus égalitaires au moment même où pour tout le reste il n'y avait plus que l'ombre de la démocratie et de l'égalité?

Les faits statistiques fournis par l'observation de phénomènes sociaux isolés ou même de classes de phénomènes envisagées séparément ne peuvent être que des indices, des présomptions, souvent trompeurs, du progrès et du regrès. Leur valeur, au point de vue du Standard of civilisation, réside dans l'interprétation des relations de tous ces facteurs. Or, c'est précisément dans des centres organiques, c'est-à-dire clans les institutions et surtout dansles centres organiques de coordination de toutes les institutions particulières que ces rapports se réalisent. La statique et la statistique abstraites n'ont pour objet que les. éléments du tissu social et non ses organes et ses systèmesd'organes ; elles ne sont pas plus la sociologie que l'histologie n'est la biologie ; pour mesurer la valeur d'une cellule,. aussi bien que celle d'un monde, il faut tenir compte de leur composition et de leur agencement intégral. Le

mètre, ou si l'on veut, l'unité monétaire de la civilisation doit être un alliage de tous les éléments sociaux combiné dans des proportions définies comme le sont les civilisationsmêmes.

La méthode à suivre reste donc en tout conforme à la méthode inductive et synthétique naturelles. On commencera par étudier l'évolution des phénomènes sociaux particuliers de chaque classe en commençant par les plus généraux de la classe la plus générale ; puis l'on considérera ces phénomènes dans leur agencement d'ensemble, c'est-àdire dans leur organisation ; on procédera de même pour tous les phénomènes et pour toutes les classes consécutifs ; ainsi successivement on passera à la considération de l'agencement et de la combinaison des organes d'une classe avec ceux de la classe suivante et enfin des organes de toutes les classes, de leurs appareils d'organes, de leur& systèmes d'appareils, pour finir par mesurer exactement des sociétés intégrales par rapport à d'autres sociétés également intégrales, et des civilisations englobant diverses sociétés particulières avec des civilisations englobant d'autres sociétés particulières, et en dernier lieu par mesurer l'état de l'humanité entière comparée à elle-même aux divers moments de son évolution. En ce qui concerne les sociétés, les civilisations et l'humanité, nous sommes donc d'accord avec M. B.-Ed. Tylor pour dire que pour décider si elles ont progressé d'une façon continue ou non, il faut dresser un inventaire et un bilan de tous les facteurs sociaux ; pour le passé cet inventaire et ce bilan seront toujours plus ou moins incomplets, mais il n'en sera sans doute pas de même dans l'avenir, grâce aux offices centraux destatistique locale et internationale dont la nécessité est demieux en mieux reconnue. Nous différons toutefois du

savant anglais en ce que nous considérons seulement cet inventaire comme l'auxiliaire de la sociologie en ce sens que le mètre du progrès ne peut se trouver dans une simple addition de tous les biens sociaux avec une soustraction des maux ; le résultat ainsi obtenu ne donnerait pas la solution cherchée, le progrès étant, comme nous l'avons déjà constaté dans un chapitre antérieur, un perfectionnement de l'organisation, de même que le regrès en est la dissolution.

La classification méthodique des phénomènes sociaux, indispensable à l'organisation de nos connaissances et de toute théorie sociologiques et le fait même que le phénomène dit société n'apparaît que lorsqu'il y a combinaison, c'està-dire un certain agencement supérieur et vivant de ces facteurs élémentaires embrassés sous la désignation de territoire et population et des facteurs dérivés de cette combinaison et de cet agencement, prouvent que toute société étant un organisme, toutes les mensurations, tous les calculs qui peuvent être faits des conditions particulières de leur structure et de leur vie sont insuffisants par eux seuls pour apprécier ces dernières. Une population nombreuse peut se développer sur un territoire et dans un milieu alimentaire favorables et cependant une telle société peut-être inférieure à une société dont la population non seulement absolue mais relative est moins nombreuse et le milieu alimentaire moins avantageux. La Chine, par exemple, n'est pas supérieure en civilisation à la Hollande ou au Danemark.

Dans les organismes sociaux, la supériorité se mesure, comme dans les organismes en général, plus par le degré de perfectionnement de la structure que par la masse des deux éléments constitutifs ; comme le fonctionnement est

inséparable de l'organisation, comme le progrès est une certaine direction en mieux de ce fonctionnement de la structure coïncidant avec une amélioration de cette dernière, le progrès du fonctionnement servira à contrôler celui de la structure, et vice versa. Dans tous les cas, le mètre qui convient le mieux pour mesurer le progrès ou le regrès des sociétés est lui-même un composé dans lequel entrent les diverses parties constitutives des sociétés dans la proportion de leur importance et conformément au même agencement ; c'est un rapport fixe et constant entre toutes les structures sociales variables qu'il s'agit d'apprécier.

Toutes autres choses égales, la Chine serait certainement supérieure à la Hollande ou au Danemark ou à la Belgique, puisqu'elle englobe dans sa structure une communauté de trois cents millions d'individus répartis sur un territoire incomparablement plus considérable. Cependant la Belgique, la Hollande, le Danemark lui sont, à n'en pas douter, supérieurs autant qu'une fourmi et une communauté de fourmis sont supérieures à une monère ou à une communauté de monères, et l'homme civilisé, malgré sa taille moindre, à l'éléphant. D'où provient cette supériorité? Du degré d'organisation. La diminution de la population ou celle du territoire et même la réduction des deux à la fois dans une société donnée seront certainement des indices d'une rétrogradation possible ; elles n'en seront pas la preuve. Ainsi, dans telle société primitive et guerrière, le petit nombre des enfants, des femmes, des vieillards pourra constituer une supériorité vis-à-vis des sociétés concurrentes, tandis qu'il serait un signe de rétrogradation dans des sociétés pacifiques et industrielles. Aussi les unes agiront-elles à l'inverse des autres en ce qui concerne la

production de ces catégories d'individus ; ici elle sera favorisée et honorée, là on s'y opposera au besoin par le meurtre ; vivre vieux ou naître fille seront assimilés à des crimes antisociaux et punis de mort comme tels.

Ce n'est donc que par leurs institutions et surtout par l'ensemble de leurs institutions, c'est-à-dire par leur organisation intégrale, que nous pouvons avec précision mesurer le degré de civilisation, le progrès et le regrès des sociétés. Ni l'économie politique abstraite, ni aucune autre science sociale abstraite ne peuvent, isolément, nous fournir cette mesure exacte. Ceci est important et vrai au point de vue de la morale et du bonheur collectifs, par exemple, aussi bien que de la morale et du bonheur individuels ; en effet, comme l'a mis depuis longtemps en

-proverbe la Sagesse des nations, organe plus ou moins conscient de la pensée collective, la richesse ne fait pas

-le bonheur ; elle ne fait pas davantage la dignité et la vertu; une société riche comme la société américaine des États-Unis du Nord pourrait en réalité être une structure sociale inférieure à la société suisse, par exemple, au point de vue du bonheur et des qualités morales.

Ma conclusion, tant pour les diverses classes de phénomènes sociaux que pour l'ensemble de ces derniers est que leur étude est le point de départ de toute investigation sur le progrès et le regrès des sociétés, qu'elle doit être complétée par la connaissance la plus exacte possible de la structure et de l'évolution de chacune des fonctions sociales, de leurs appareils et de leurs systèmes, mais que la civilisation générale d'une société, sa place dans l'échelle des sociétés, ne peuvent être déterminées que par son organisation intégrale comparée. Les sociétés sont des

organismes bien réels; c'est le degré de perfectionnement

de leurs organes spéciaux, de leurs appareils, de leurs systèmes et de leur structure intégrale, qui est surtout de nature à nous faciliter d'une façon concrète, surtout au point de vue descriptif, qualitatif et synthétique, le rang de chaque société dans l'ordre hie'rarchique et naturel des civilisations. C'est ainsi qu'on a procédé en zoologie pour la classification hiérarchique des espèces, d'après les caractères distinctifs de leur organisation générale depuis la simple monère jusqu'à Yhomo sapiens, le type le plus élevé des vertébrés1.

D'après ce qui précède, le progrès ou le regrès de l'espèce humaine en géne'ral en tant que ne formant ou tendant à ne former qu'une société universelle, une humanité, auront pour élément d'appréciation l'inventaire général dont nous avons parlé ci-dessus mais comme mètre, une commune mesure empruntée à tous les organes, appareils, systèmes et sociétés particulières dont le développement ou la disparition sont de nature à favoriser ou à empêcher l'avènement d'une structure et d'une vie internationales auxquelles les sociétés particulières de l'avenir seront subordonnées de la même manière que les individualités et une foule de divisions sociales particulières, primitivement indépendantes, se sont déjà antérieurement dans l'histoire de nos civilisations successivement surbordonnées à des centres de plus en plus élevés. A ce point idéal, l'humanité ne pourra plus être comparée qu'à elle-même et mesurée par elle-même.

Les organismes sociaux n'ont pas seulement avec les organismes ordinaires une analogie formelle, mais des

(1) Nous réservons pour le troisième volume de notre Introduction à la Sociologie, consacré à la Structure générale des sociétés la classification hiérarchique des variétés et des types sociaux.

ressemblances réelles ; ils sont la continuation naturelle, un mode spécial et plus compliqué des phénomènes vitaux y compris les phénomènes psychiques. La méthode d'étude de la régression des sociétés ne peut en définitive différer des méthodes et des modes d'appréciation en usage dans les sciences naturelles en général. Ce sont aussi ces dernières, qui, comme nous l'avons montré par des exemples, nous préparent le mieux à reconnaître les lois régressives des sociétés.

Au commencement de cette étude, nous avons rattaché la conception et le phénomène du progrès à leur condition la plus simple, celle d'une mutation ou variation; nous avons en outre montré que le progrès impliquait une continuité réelle, une causation entre l'état précédent et l'état nouveau. Comme les sociétés sont des organismes, cette continuité dans leur transformisme revêt le caractère spécial d'hérédité en tant que cette dernière fixe dans les formes nouvelles les formes antérieures avec tout ou partie des acquisitions intermédiaires. Ces variations et ces transmissions héréditaires ont dans les sociétés comme dans les autres organismes pour facteurs principaux l'adaptation, la sélection naturelle et, plus que dans tous les autres organismes, la sélection et l'adaptation artificielles, conscientes, raisonnées et méthodiques des formes sociales les plus avantageuses telles que primitivement la coopération esclavagiste, servile, par la contrainte et finalement la coopération volontaire par le consentement mutuel, modes distincts d'un même lien organique, et qui peuvent du reste, à mesure qu'ils s'intègrent dans l'organisme, devenir insconscients et automatiques.

La sélection naturelle et artificielle est elle-même un

des procédés de l'adaptation des organismes à leur milieu; cette adaptation se fait directement par les variations organiques produites par les variations du fonctionnement, lesquelles sont en rapport avec tout le milieu externe et interne, ou indirectement par la rétrogradation ou l'élimination des individualités ou des organes sociaux que leur état d'infériorité condamne à se réduire ou à disparaître.

Tout progrès suppose une croissance et en outre une mutation ou variation, c'est-à-dire une différenciation ; la différenciation constitue une adaptation qui n'est progressive que parce [qu'elle est une différenciation ; car une régression vers des formes plus homogènes peut dans certaines circonstances être une condition favorable à la conservation de l'organisme sans constituer un progrès, par exemple la contraction de tout l'organisme social qui s'opère en temps de guerre ; l'hérédité transmet et fixe la croissance et la différenciation; l'imitation n'en est qu'un agent auxiliaire. Quant à la sélection elle agit aussi bien dans le sens du progrès que dans celui du regrès puisqu'elle n'a pour objet que la conservation et la production des formes les plus avantageuses à la conservation des sociétés, que ces formes soit progressives ou régressives, peu importe. Ceci a été généralement perdu de vue. Certes les progrès de la puissance psychique par exemple, se font par la sélection naturelle; ils se fixent et se transmettent par l'hérédité. Les êtres simples ont été suivis d'êtres de plus en plus compliqués dans la série des âges géologiques 4e sorte que le progrès, quand il y a progrès, consiste en une complication de plus en plus grande avec une coordination de plus en plus parfaite. Mais la sélection n'implique pas le progrès, mais seulement la correspondance la plus

avantageuse, suivant les circonstances, des êtres avec leur milieu ; dans un milieu hostile, une sélection sociale dans le sens d'une régression militaire et despotique, peut constituer un avantage sans être un progrès. La correspondance, la vie sont des effets ; la vie n'est ni cause première, ni cause finale, elle est un rapport.

La confusion du progrès et de la sélection naturelle a été exagérée aussi bien en psychologie et en physiologie qu'en sociologie. D'après M. IL Spencer, contrairement à M. Wallace qui admet que la sensibilité de la peau est due à la sélection naturelle, ni sa sensibilité générale, ni sa sensibilité spéciale, au point de vue de la distribution locale, ne sont dues à la sélection. Pour M. H. Spencer, la genèse du système nerveux ne peut être due à la survivance du plus apte l, mais aux effets directs de réciprocité entre la surface et le milieu ; la preuve en est, qu'au cours du développement, les centres nerveux commencent par être superficiels et émigrent vers l'intérieur dans la suite 2.

Des variations fortuites peuvent aussi se transmettre, qu'elles constituent ou non un avantage ; la sélection naturelle agit pour favoriser les organismes qui présentent des variations avantageuses soit progressives, soit régressives. Quant aux caractères acquis, ils ne se transmettent que quand ils sont intégrés dans l'organisme, avant il n'y a que des tendances favorisées ou non pas la sélection.

La conception de l'hérédité organique et sociale n'a été de son côté bien comprise que très tard ; il s'y attacha d'abord naturellement une idée de fixité et d'accumulation avant qu'elle ne fût conçue surtout comme une fonction

(1) Problèmes de Morale et de Sociologie : Les faeteurs de l'évolution organique.

(2) Ibid. L'insuf fisance de la sélection naturelle.

De Greek. 27

dynamique de transmission ; elle peut agir aussi dans un sens aussi bien néfaste que favorable. Elle capitalise lesfolie's des ancêtres aussi bien que leurs expériences ; elle transmet le tout en bloc et aggravé à leur descendance.

Au point de vue involutif, nous avons constaté antérieurement, mais il est utile de rappeler que toutes les régressions constituent nécessairement une désorganisation, une dissociation. L'épilepsie est une dissociation des centresmoteurs, l'hystérie en partie des centres nerveux et moteurs, la neurasthénie, des centres nerveux et principalement de l'écorce, elle est superficielle à la différence de l'idiotie et de l'imbécillité qui constituent une dissociation générale. Nous avons vu que d'abord s'affaiblit la volonté,, puis l'intelligence, ensuite les sentiments, enfin la sensation. Plus la lésion atteint un organe essentiel, plus la dégénérescence est rapide. Il y a une hiérarchie naturelle dans la dégénérescence comme dans le progrès. L'atavisme est un cas d'hérédité régressive. La personnalité dessociétés aussi bien que celle des individus est un faisceau de sous-personnalités coordonnées ; elles se dissocient quand il y a régression; elles se socialisent quand il y a progrès. Du reste, que l'hérédité soit progressive ou régressive, elle peut agir dans les deux cas en enlevant à la vie une partie de ses phénomènes conscients, en annihilant ou en renforçant des influences inhibitoires et régulatrices, en empêchant ou en favorisant des irradiations vers des centres voisins, en raccourcissant on en prolongeant une partie du temps nécessaire à la réaction contre l'excitation, en favorisant ou en comprimant la décharge nerveuse ou l'action sociale ; généralement elle est favorable aux actes réflexes c'est-à-dire qu'elle est plus conservatrice que novatrice. C'est ainsi, qu'avec la plus grande facilité et

malgré tous les arguments d'une raison consciente, les plus anciennes institutions sociales, la royauté par exemple, se transmettent à la lettre héréditairement dans les sociétés les plus avancées.

Au point de vue sociologique, il y a aussi lieu de tenir compte de la loi biologique que l'ontogenèse reproduit la phylogénèse ; cette loi est la confirmation de l'évolution ou du transformisme aussi bien biologique que social. Les embryons et les larves des représentants les plus élevés de chaque groupe se développent suivant une série de stades dans lesquels ils ressemblent plus ou moins aux représentants inférieurs de même groupe. L'explication en est aussi dans les lois de l'hérédité et de la variabilité. L'hérédité l'ait que les caractères d'un organisme, à chacun des stades de son existence, sont reproduits chez ses descendants à des stades correspondants ; la variabilité fait que les descendants ne ressemblent jamais de tout point aux parents. De ces deux lois combinées, il résulte qu'une variabilité continue d'un même type primitif peut s'accentuer, chaque variation acquise tendant a se fixer par l'hérédité. Une loi dérivée et connexe est que tout organisme reproduit les variations héritées de tous ses ancêtres aux stades successifs de son développement individuel, stades qui correspondent à l'ordre successif de ces variations chez ses ancêtres. Mais cette loi, comme toutes les lois n'est que tendancielle ; elle est en réalité déformée par d'autres influences ; cette reproduction ou récapitulation est toujours abrégée; les stades sont franchis grâce à l'économie réalisée par la nature par la survivance des êtres mieux constitués qui se développent plus directement; ainsi l'ordre et l'époque du développement et en outre des caractères organiques accessoires, mais utiles à l'embryon

et à la larve, peuvent modifier la loi. En biologie également des organes au cours de leur développement passent dans des formes inférieures l.

Toutes ces considérations, toutes ces lois générales et spéciales sont, sous re'serve de certaines circonstances plus complexes et plus spéciales, applicables à la sociologie. Il faut y ajouter la loi d'hétérochronie, signalée déjà par H. Spencer et d'après laquelle, surtout dans les sociétés très avancées, de nouvelles sociétés peuvent se différencier par colonisation, par exemple en instituant tout d'abord leurs organes les plus spéciaux et les plus élevés ; c'est ainsi aussi que le cerveau de l'embryon humain, au point de vue surtout de la masse, atteint un développement disproportionné et antérieur à celui de l'ensemble.

En sociologie comme en biologie, des variations se produisent par usage ou non-usage, ce sont des variations fonctionnelles ; elles affectent généralement les fonctions les plus récemment acquises, celles-là se perdent très facilement par non-usage. La loi générale de ces variations dans les deux ordres de phénomènes est que plus les fonc tions se spécialisent et deviennent élevées et superficielles, moins aisément elles sont transmissibles ; elles sont en effet les plus exposées à toutes les influences perturbatrices, elles sont les plus fragiles, les plus malléables, précisément parce qu'elles sont les dernières acquises. Quand elles se transmettent, ce n'est en général pas dans les mêmes conditions que les plus anciennes. Cela est conforme à la loi de stabilité décroissante des fonctions et des organes supérieurs. L'adaptation à des conditions nouvelles, aussi bien en biologie qu'en sociologie, ne constitue pas nécessaire-

(1) F. Balfour. Traité d'embryologie, t. I.

ment, un progrès ; ces conditions elles-mêmes peuvent en effet être plus simples et plus générales ou plus complexes et plus spéciales. Par exemple, l'épuisement de la terre, exige l'application d'engrais artificiels très coûteux, mais il n'y a pas dans ce procédé un progrès nécessaire, au point de vue sociologique, sur les sociétés où les terres sont naturellement fertiles. Mais si les conditions spéciales sont préexistantes, si par exemple la civilisation, avec tous les progrès réalisés ailleurs, parvient à s'implanter et à s'acclimater dans des milieux antérieurement inabordables, soit en modifiant ces milieux, soit en s'y pliant, alors il y a extension de la civilisation par adaptation à des milieux spéciaux, il y a progrès.

En terminant son étude sur l' insu ffisance de la sélection naturelle, M. H. Spencer dit fort bien que « la réponse correcte à la question de savoir si les caractères acquis sont ou non héréditaires, décidera de la correction des croyances, non seulement en biologie et en psychologie, mais aussi en éducation, en morale et en politique1 ». C'est là un bel exemple de la loi d'interdépendance des fonctions sociales et aussi de l'action régulatrice de la science sur les fonctions sociales les plus hautes, telles que celles indiquées par l'illustre écrivain. Son observation confirme la conclusion de toute la première partie de notre travail, que ce sont les sciences immédiatement antécédentes à la sociologie, la biologie et la psychologie, qui ont transformé nos croyances et nos doctrines relativement au progrès et au regrès des sociétés.

Pour finir en ce qui concerne la sélection naturelle et l'hérédité, nous croyons également pouvoir dire avec

(1) Problèmes de morale et de sociologie. Paris, p. 376.

M. H. Spencer : « La sélection naturelle ou la survivance du plus apte est presque uniquement à l'œuvre dans tout le monde végétal et dans le monde des animaux inférieurs qui est caractérisé par une passivité relative. Mais, en s'élevant vers les types d'animaux supérieurs, ses effets se fondent de plus en plus avec ceux que produit l'hérédité des caractères acquis, jusqu'à ce que chez les animaux à structure complexe, l'hérédité devienne une cause importante, sinon la principale cause d'évolution1. »

Le progrès social, d'après tout ce qui précède, implique donc une variation telle que l'état social présent est la continuation de l'état antérieur dont les caractères lui sont transmis héréditairement avec en plus cette variation résultant de l'adaptation de cet état antérieur à des conditions nouvelles ; la société continue avec ce changement parce que celui-ci constitue un élément avantageux dont la sélection naturelle entre sociétés et aussi la sélection artificielle par le fait de l'intervention relative de la société même dans sa propre organisation, expliquent la formation et le développement. Cependant, comme nous l'avons vu, les formes sociales les plus avantageuses pour la lutte entre sociétés ne sont pas nécessairement progressives ; des formes inférieures régressives peuvent être, à certains moments, plus avantageuses; pour qu'il y ait progrès, il faut qu'il y ait perfectionnement de l'organisation et de la vie sociales ; sous ce rapport, M. H. Spencer semble être dans le vrai lorsqu'il trouve la simple explication darwinienne insuffisante et lorsqu'il croit qu'on a peut-être trop perdu de vue les conceptions de Lamarck, de Goethe et de Geoffroy Saint-Hilaire ; à ce point de vue,

(1) Problèmes de morale et de sociologie. Paris, p. 345.

l'école a du reste été plus exclusive et absolutiste que le maître. Le perfectionnement des animaux et des sociétés consiste dans une adaptation à des milieux de plus en plus spéciaux; l'usage et le non-usage expliquent donc aussi, au moins en partie, l'organisation et la désorganisation, c'est-à-dire le progrès et la régression qui sont les deux pôles du transformisme biologique et social ; la sélection naturelle ne suffît pas à expliquer le progrès, elle opère seulement dans le sens de la survivance des formes les plus avantageuses; or, la simplification régressive peut •constituer un avantage de ce genre ; tel un Parisien retourne à la vie simple pendant deux mois de villégiature pour refaire son système nerveux ébranlé.

Dans tous les cas, une variation est la condition primaire d'un progrès ou d'une régression. Chez les êtres vivants et chez les sociétés qui sont les êtres vivants les plus vastes et les plus complexes, ces variations sont en rapport avec leur sensibilité. Nous savons, par nos études antérieures, que les organismes sociaux sont les plus sensibles de tous les organismes, puisque toutes leurs unités constituantes sont plus ou moins sensibles et conscientes, ce qui n'est pas le cas des unités constituantes des organismes individuels.

Cette sensibilité organique est en rapport avec la mobilité organique. En biologie, plus les parties de notre corps •sont mobiles, plus leur sensibilité est exquise ; au contraire, plus leur motilité est pauvre, plus leur sensibilité est obtuse. Il en est ainsi entre les divers organismes comparés et la même loi s'observe entre les. diverses parties des sociétés et entre les diverses sociétés, suivant leur degré de structure.

M. Durckheim observe l'extrême lenteur avec laquelle

le droit pénal évolue ; d'après lui, il se modifie plus difficilement que les mœurs et il est la partie du droit positif la plus réfractaire au changement. Cette observation est exacte, sauf en ce qui concerne les mœurs ; celles-ci sont plus stables que la morale, laquelle l'est plus que le droit1. Dans les sociétés inférieures, le droit est presque entièrement pénal, et dès lors peu sensible, très stationnaire ; cette fixité est en rapport avec la fixité des formes de la conscience collective auxquelles le droit correspond ; il s'applique du reste à des cas plus spéciaux que la morale et les mœurs et dès lors naturellement il varie dans des circonstances également spéciales, tandis qu'une transformation de la morale et des mœurs exige pour ainsi dire une transformation générale des bases sociales ; mœurs et ^^fiorale sont plus vagues, plus diffuses, plus communes, surtout les mœurs.

Plus nous nous rapprochons des phénomènes sociaux qui se rapportent à la vie matérielle ou nutritive des sociétés, plus la stabilité et la fixité, c'est-à-dire l'insensibilité relative, augmentent. Nous avons déjà constaté, d'après M. P. Viollet, qu'il en est ainsi, notamment pour les formes juridiques d'acquisition de la propriété. A l'origine toute propriété s'acquérait par l'occupation ou prise de possession. On met des milliers d'années à concevoir que la propriété se puisse acquérir par le seul consentement et on n'y arrive même que par la voie, habituelle en pareil cas, de la fiction et du symbole. En effet, la notion matérielle de l'occupation persiste dans la théorie de la tradition romaine. Au fait naturel, déjà en voie de décadence, se substitue la fiction d'occupation, car on n'eût générale-

(1) Durckheim. De la division du Travail social. F. Alcan, édit., p. 82.

ment pas osé s'avouer que la propriété pût être transmise par la seule volonté. Cette fiction ménage la transition vers l'idée nouvelle d'acquisition de la propriété par la seule volonté, par le seul consentement, c Ainsi s'élabore en quelque mille ans une idée nouvelle f. »

Combien moins sensibles encore sont les mutations du droit même de propriété et des formes de la propriété!

La première loi de la variabilité ou du transformisme social est donc que les phénomènes les plus spéciaux, les plus extérieurs, les derniers acquis sont aussi les plus sensibles et les plus exposés à des mutations. Ce sont aussi ceux-ci qui se transmettent le plus difficilement par l'hérédité collective. Cette loi a pour contre-partie que plus les arrangements sociaux sont complets, plus les réarrangements deviennent difficiles. Ceci s'applique à tous les organismes et doit être mis en rapport avec les autres lois de l'hérédité qui tendent à fixer les variétés et les espèces. Des variations importantes sont devenues très difficiles notamment chez les vertébrés supérieurs malgré certaines défectuosités désavantageuses et, dans tous les cas, inutiles de leur structure ; il en est ainsi précisément parce que ces défectuosités actuelles sont le résultat d'une longue évolution héréditaire et que pour modifier maintenant l'une ou l'autre partie, il faudrait aussi modifier tout le reste et tout d'abord faire rebrousser chemin par tout l'organisme le long de toute la route parcourue par lui pour lui en faire suivre une autre réputée meilleure. Telle est la conception de M. de Roberty d'après laquelle le progrès est souvent le retour vers les formes primitives par l'humanité quand elle reconnaît qu'elle a erré. Certains retours partiels sont incontestables, d'autant que les structures sociales sont

(1) Paul Viollet. Histoire du Droit civil français, p. 522.

-en général plus plastiqnes que toutes les autres, mais la loi de difficulté croissante des réarrangements sociaux complets n'en reste pas moins une règle constante du transformisme social.

Cette loi de la difficulté progressive des organismes sociaux à subir des réarrangements à mesure précisément que leur organisation est plus complexe et, en un certain sens, plus complète, doit être admise bien que les agrégats sociaux soient plus aisément modifiables que les organismes individuels. Les types sociaux doivent donc être considérés comme moins fixés que les types individuels, mais comme ayant cependant une tendance à se fixer. Cette tendance à la fixation apparaîtra naturellement surtout dans les phénomènes les plus simples, les plus généraux et, dans chacune des fonctions sociales, suivant qu'elles sont aussi plus générales et plus anciennement organisées. En somme, chaque addition à la structure sociale est un pas fait dans le sens de la fixation des acquisitions antérieures.

Cependant, dans les sociétés, l'achèvement et la perfection du type sont beaucoup moins concevables et réalisables que dans les organismes ordinaires ; l'arrêt dans leur structure ne peut actuellement être encore entrevu comme pouvant résulter de ce que le type social serait complet et cela pour deux raisons fondamentales : d'abord la masse et l'étendue des phénomènes sociaux et de leurs unités composantes sont tellement vastes que la formation d'un type social complet embrassant toute la planète et toute l'espèce humaine qui la recouvre, suppose une évolution dont la durée n'est pas déterminable ; ensuite, -chacune des variétés sociales particulières actuelles et surtout la société universelle dont les premiers linéaments

commencent à peine à se dessiner sont encore susceptibles d'un nombre incalculable de combinaisons ultérieures dont, loin de pouvoir entrevoir actuellement la fin, nous ne concevons que très difficilement la transfiguration la plus rapprochée et le commencement. En fait, mais cette image même est insuffisante, car aucune image ne peut figurer ce qui est indéterminable, l'espèce humaine est encore, relativement à son avenir, dans les langes de son enfance ; la coordination de tous ses membres est encore loin d'être entièrement effectuée; l'humanité n'est encore que la terre promise et c'est lorsqu'elle n'existe pas encore que l'on parle et que l'on s'inquiète déjà de l'arrêt de sa croissance et de sa fin !

M. II. Spencer admet que « la différenciation et la croissance sociales s'arrêtent, comme chez l'individu, lorsque Torganisme a réalisé complètement le type qui marque la maturité et précède le déclin ». La formule est exacte in abstracto ; mais il est impossible de fixer ces époques de maturité et de déclin pour les sociétés à venir et surtout pour le type humanitaire futur; nous ne pouvons tout au plus les déterminer que pour les sociétés historiques particulières réellementéteintes et encoredevons-nous tenir compte de ce que, pour les plus élevées, le déclin apparent n'a été généralement qu'une transformation sans discontinuité réelle entre les formes anciennes et les formes nouvelles. Les phénomènes de discontinuité, d'arrêt et de mort complets et définitifs se rencontrent surtout dans les formes les plus rudimentaires de la vie sociale, de même que les phénomènes de régression. Plus les formes sont vastes et élevées, plus il y continuité de la vie, stabilité et régularité du fonctionnement dans le temps et fixation de la structure dans l'espace.

En biologie et en psychologie, les parties dont le développement est le plus tardif ont aussi la destination fonctionnelle la plus haute. Les organismes mettent d'autant plus de temps à se développer, qu'ils sont plus grands et plus complexes. Les sociétés sont donc naturellement plus durables que les individus ; elles impliquent plusieurs générations successives au moins ; certaines fonctions sociales ne peuvent apparaître que par la coexistence et la succession de plusieurs individus. Les races et les sociétés supérieures arrivent plus tard au bout de leur développement mental et social que les inférieures ou, tout ou moins, elles sont conditionnées pour avoir, sauf accident, une plus longue durée de développement.

Cette loi doit être mise en rapport avec celle de l'accélération du progrès par le progrès même, loi que nous avons déjà indiquée antérieurement et qui a été signalée par divers sociologistes et notamment par M. J. Novicow1; elle est l'application en sociologie d'une loi physique, biologique et psychique plus générale. Toute force agissant d'une façon continue produit une accélération de mouvement ; il en est ainsi en astronomie, en mécanique et dans toute la série des sciences naturelles ; l'exercice répété facilite la fonction ; de là la transformation de certains actes d'abord conscients en actes inconscients et réflexes. Celte loi d'accélération s'observe jusqu'en géologie : les couches des terrains primitifs atteignent vingt-cinq kilomètres, celles des terrains primaires quinze ; secondaires, cinq ; tertiaires, un. Les peuples primitifs sont les plus conservateurs. Les Somalis d'aujourd'hui sont encore identiques à ceux d'il y a trente-huit siècles et dont les bas-reliefs nous

(1) La lutte des Sociétés. Paris, F. Alcan, p. 188 et suiv.

font connaître les traits, les mœurs et les costumes. L'art égyptien ne se distingue guère de lui-même à deux mille ans d'intervalle. En Grèce, les mutations sont rapides, plus encore en Italie et dans les temps modernes. Or ces dernières civilisations sont moins longues en durée absolue que celles d'Egypte et de la Chine. En sens inverse de la loi d'accélération, il y a une loi de ralentissement du progrès et aussi une loi d'accélération du regrès à mesure que celui-ci continue.

D'après M. Novicow, les rythmes progressifs et régressifs sont plus longs dans les sociétés primitives; ils Boni plus courts dans les sociétés avancées ; il faut ajouter plus réguliers.

L'observation est vraie également en ce qui concerne le mouvement des fonctions générales par rapport aux plus spéciales. Ainsi les frontières ethniques, linguistiques, économiques se déplacent lentement, insensiblement, les frontières politiques brusquement.

Il faut aussi combiner les deux lois ci-dessus avec la loi dynamique générale et commune à tous les corps, qu'une quantité plus grande de changements est produite à la surface externe que dans la masse interne. De même, en sociologie, nous constatons l'instabilité supérieure par exemple, des industries de luxe, du goût, de la mode et de toutes les professions en raison directe de leur spécialité croissante. En outre, il faut se rappeler que plus une masse est vaste et complexe, plus elle est variable.

Le progrès par sa continuité assure de plus en plus la stabilité des acquisitions nouvelles, c'est-à-dire du progrès. Cette loi consolante et encourageante se manifeste spécialement aujourd'hui précisément dans l'institution successive des formes internationales, destinées à régler la

vie collective de toute l'espèce humaine, en subordonnant de plus en plus les sociétés particulières actuelles, royaumes, empires ou républiques à une structure d'ensemble ayant ses organes supérieurs de relation et de coordination. Cette formation d'un grand corps social unique se fait et se fera de mieux en mieux suivant les mêmes modes qui ont présidé à la formation des grandes civilisations anciennes et des Etats modernes, mais avec une prépondérance croissante des moyens pacifiques sur les procédés violents. La Suisse, les Etats-Unis, l'Angleterre avec son cortège de colonies, nous montreront de plus en plus les extensions possibles des formes fédératives qui nous permettront de nous élever à un stade supérieur à celui des nationalités. Ces dernières ne sont-elles pas déjà constituées par l'union, il est vrai généralement violente, mais consolidée par la paix, des éléments les plus disparates à l'origine? M. Novicow observe fort bien que l'un des organes spéciaux de cette extension de la vie internationale a passé par les mêmes phases : « les Etats ont commencé par envoyer des ambassadeurs en des occasions extraordinaires seulement. Plus tard, leu légations sont devenues permanentes. Ce fut un immense progrès. La permanence de la représentation diplomatique marqua la permanence des rapports juridiques. Les congrès internationaux sont maintenant intermittents, ils deviendront périodiques, comme les ambassades sont devenues permanentes. Ce dernier fait s'est accompli non pas parce que les hommes sont devenus meilleurs, mais parce qu'ils y ont trouvé un intérêt. De même l'assemblée législative internationale s'organisera, non pas pour l'amour du prochain, mais pour l'amour de soi1. »

(1) Les luttes entre les Sociétés humaines, p. 622. Nous faisons des réserves en ce qui concerne la recherche métaphysique des causes

Ces transformations progressives dans le sens de l'extension, de la fixité, de la stabilité et de la régularité des relations soeiales se manifestent dans les diverses catégories de fonctions nationales et internationales et surtout dans l'organisation de la monnaie, des banques, des chemins de fer, des services maritimes, des postes, des télégraphes, des expositions, des offices de renseignements, etc., etc., tontes organisations qui, devenues collectives, régulières et iixes d'abord dans des sociétés particulières, tendent à le devenir aussi maintenant dans la vie d'ensemble des sociétés. Ainsi se modèlent successivement depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes, les formes de ce grand corps social unique auquel les membres épars de l'espèce humaine ont, dans la longue série des temps, apporté leur contribution consciente ou non de matériaux et d'efforts.

Ces phénomènes de la constitution d'une vie intersociale collective confirment la loi de sensibilité croissante des formes supérieures les plus récemment acquises. Ce sont les plus mouvementées mais aussi les plus exposées à des variations régressives; elles sont les plus sensibles, mais, précisément à cause de cela, elles élèvent la conscience collective d'un degré, car c'est en elles que se représentent les besoins nouveaux, les idéaux, les hésitations, les troubles et les crises qui caractérisent naturellement le passage de formes sociales inférieures et devenues habituelles vers des formes supérieures inaccoutumées. Si aujourd'hui la sujétion des peuples à une loi et à une foi communes ne s'opère plus, comme sous le catholicisme et l'islamisme, par des

sociales, intérêt, amour de soi, etc., qui déparent les justes réflexions du savant écrivain russe et pour l'évolution des faits internationaux du même ordre nous renvoyons le lecteur au livre si rempli d'érudition de M. le professeur E. Nys sur Les origine? du droit international, Paris, 1894.

procédés systématiquement sanguinaires, les souffrances qui accompagnent les transformations actuelles n'en sont peut-être que plus vives. Elles échappent dans tous les cas de plus en plus à des diagnostics et à des remèdes locaux. C'est ainsi, par exemple, qu'individus, Etats et continents particuliers sont entraînés dans des crises monétaires internationales qui, comme un cyclone, bouleversent à de certains moments sur leurs parcours les structures et architectures particulières en apparence les plus solides et proclament par l'égalité devant la destruction cette unité de la vie mondiale dont les troubles mêmes appellent nécessairement l'intervention d'institutions régulatrices supérieures aux organes de nos civilisations exclusives et locales.

Le fait que tout progrès s'effectue dans le sens de la fixité et de la régularité par cela même qu'il consolide les formes anciennes en les complétant et en les perfectionnant par l'adjonction et la superposition de formes nouvelles, est en somme une application particulière de la loi générale d'évolution qui se manifeste progressivement par l'intégration, régressivement par la dissolution. En France, par exemple, et ailleurs, une organisation nationale, c'est-à-dire interprovinciale, a successivement modéré et régularisé les rapports locaux en les rattachant et en les subordonnant à une vie d'ensemble ; de même, en Suisse et aux Etats-Unis, cette coordination s'est opérée entre divers Etats; de même, si nous savons progresser, les relations internationales actuelles se consolideront par des institutions correspondantes qui, à leur tour, deviendront de plus en plus fixes, stables, régulières et permanentes. Ce progrès continuera à s'effectuer comme il s'effectue dès maintenant, dans les rapports intersociaux

les plus simples et les plus généraux d'abord, ceux de la vie économique et de la reproduction de l'espèce ; un typé unique tendra à émerger par la formation des liens économiques résultant notamment de la division croissante du travail social et par le mélange des races comme en Amérique, en Australie et dans tous les grands centres de civilisation; les arts et les sciences créeront de plus en plus des croyances et des sentiments communs et universels ; il se formera une morale commune déterminée par des convictions communes; les cas les plus spéciaux, les moins intégrés dans la conscience, seront réglés par un droit international de procédure, de défense sociale, par une législation commerciale, civile, etc. ; en dernier lieu se formeront des organes centraux de représentation, de délibération et d'exécution. Là se manifesteront d'une façon consciente les troubles les plus vifs de la sensibilité collective, mais sous une forme atténuée et pacifique, comme ils se manifestent déjà dans nos organes nationaux de représentation et d'exécution du reste eux-mêmes encore si imparfaits et par cela même si excitables, si sensibles, si agites.

Est-ce à dire que, lorsque le monde sera ainsi doté de ses organes sociaux et politiques les plus élevés, la perfection sera atteinte, la loi de variabilité cessera d'exercer ses effets et qu'il se produira un arrêt par suite de la réalisation et de l'achèvement du type international ? Non, pas plus que dans nos sociétés particulières, l'organisation des formes juridiques et politiques les plus hautes ne ferme la voie à des progrès ultérieurs, soit au point de vue du perfectionnement même de ces formes, soit au point de vue d'une spécialisation et d'une différenciation croissantes dont les limites sont indéterminables et exigent toujours De Greef. 28

des coordinations nouvelles, pas plus, au point de vue de l'organisation internationale, il n'est encore possible d'entrevoir des limites à l'intensité de la différenciation organique et par conséquent à la production correspondante et nécessaire de centres de coordination de plus en plus élevés.

L'arrêt social est inconcevable d'une façon absolue ; l'état stationnaire ne se comprend que comme un moment du progrès ou du regrès des sociétés en tant que tout mouvement social correspond toujours et nécessairement à un équilibre ; l'état social n'est jamais que l'équilibration constante de la vie sociale.

Examinons maintenant les phénomènes sociaux de régression, et voyons si réellement, leur ordre est inverse de leur ordre de progression, comme nous en avons soulevé l'hypothèse par déduction des lois analogues en biologie et en psychologie.

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