CHAPITRE VI
Le progrès de la structure sociale est, nous le savons, parallèle au progrès du fonctionnement social. Il est caractérisé d'abord par une augmentation de la masse sociale, c'est-à-dire du territoire ou de la population, ou des deux à la fois, ensuite par la différenciation croissante des parties et des organes de cette masse, en dernier lieu par la coordination progressive des fonctions et des organes ainsi différenciés.
Le regrès social, suivant notre hypothèse, se ferait en sens contraire ; il se manifesterait d'abord par la dissolution des centres les plus spéciaux et les plus élevés de coordination pour finir par ceux des plus généraux et des plus fondamentaux, ensuite par un retour graduel aux formes antérieures d'indivision et d'homogénéité des unités sociales, enfin par une réduction de la masse sociale, territoire ou population, ou de l'une et l'autre à la fois.
De même contrairement à ce qui se manifeste sous le régime progressif, la variabilité, la sensibilité, la inutilité, l'intensité et la durée de la vie et de la structure sociales et leur adaptibilité deviendraient moindres; quant à
l'hérédité et à la sélection naturelle et artificielle elles continueraient naturellement à agir mais à rebours.
La réaction spontanée et naturelle se ferait régulièrement de haut en bas de l'échelle hiérarchique des phénomènes sociaux suivant leur ordre de complexité et de spécialité décroissantes.
La réaction méthodique et systématique la plus efficace serait celle qui par la politique désorganiserait la structure et la vie économiques, de manière à entraîner ainsi l'écroulement de tout le reste. Au contraire la réaction, méthodique ou non, de haut en bas serait très faible, très peu opérante, plus lente et surtout, à ses origines, tant que les lésions organiques ne sont pas profondes, susceptibles de guérison.
Ici donc, comme au point de vue progressif, l'élément modificateur, la lésion serait d'autant plus grave qu'elle atteindrait les organes les plus intimes, les moins superficiels de la société, ceux de la vie nutritive et génésique.
Les institutions supérieures les plus exposées et les plus irritables ayant successivement rétrogradé ou disparu, les institutions inférieures les plus générales, désormais directement sous l'influence des causes de variations deviendraient à leur tour plus sensibles, moins stables, d'où un inéquilibre de plus en plus général finissant comme pour les organismes individuels par des mouvements convulsifs, épileptiques, brusques, déréglés et violents pouvant entraîner la mort et la dissolution sociales.
Rappelons aussi, que, de même que pour l'ordre progressif des sociétés, nous avons à examiner le regrès social sous divers aspects en partant des cas les plus simples et les plus généraux pour arriver méthodiquement à la considération des cas les plus complexes et les plus spéciaux.
Nous aurons à étudier le problème d'abord au point de vue de chaque classe de phénomènes sociaux considérée séparément et de chacune des subdivisions de ces classes. Ce procédé, comme pour le progrès ne fournit cependant que des indices et des présomptions. Il doit être complété par un examen des rapports qui existent dans la régression entre plusieurs et puis entre toutes les classes de phénomènes sociaux. La même opération doit ensuite être effectuée en ce qui concerne les fonctions et organes sociaux relatifs à chacune des classes susdites et des appareils d'organes, des systèmes d'appareils dans chaque classe, enfin l'examen doit porter sur l'ensemble de la structure et du fonctionnement des sociétés, d'abord particulières puis en tant que constituant une civilisation spéciale et en dernier lieu la civilisation générale, l'humanité.
Il faut également vérifier si dans le regrès, contrairement au progrès, la fonction disparaît ou non toujours avant l'organe ou l'institution, le caractère commun étant d'une façon constante l'antériorité d'apparition ou de disparition par rapport à l'organe. Il faut du reste toujours distinguer dans la régression comme dans le progrès, la fonction de l'organe, le fonctionnement général de la structure générale. Dans la dégénérescence sénile, la structure générale, du moins apparente, indépendamment de celle des tissus et de la composition cellulaire, reste la même; il n'y a pas en réalité retour à l'enfance, mais le fonctionnement redevient infantile par l'oblitération successive des fonctions les plus élevées. Il n'y a plus correspondance entre la structure apparente et la vie réelle. La mort est la suite naturelle de ce défaut grandissant de correspondance. La forme survit ou plutôt persiste après le fond, l'organe après la fonction. Stanley Jevons observe,
par exemple, que « même lorsque les balances (pour peser les métaux servant de monnaie) n'étaient plus en usage, la coutume d'en apporter une se conservait encore à Rome, dans la vente de certaines choses comme une formalité légale1 ». Voici un exemple plus frappant emprunté à une grande structure sociale : nominalement et en droit, l'empire romain a duré jusqu'au 6 août 1806 ; au fond, il ne vivait plus depuis bien des siècles. Il y a ainsi nombre de momies sociales aussi anciennes que celles de l'antique Egypte. Dans chacun des cas à étudier, il y aura lieu de tenir compte de l'ordre successif de rétrogradation.
Après cet examen sommaire que nous nous réservons de développer dans le quatrième volume de notre introduction à la sociologie, nous pourrons enfin nous rendre compte si, conformément à certaines théories en vogue actuellement, le progrès peut constituer un retour aux formes primitives et si ce retour prétendu n'est pas au contraire plus apparent que réel, le regrès seul étant un retour à ces formes et encore non pas suivant des ressemblances absolues et rigides mais conditionnées par des circonstances spéciales en vertu de laloid'hémogénéitédes phénomènes sociaux, les caractères généraux des types régressifs étant surtout reproduits, les caractères spéciaux pas ou moins.
Nous avons déjà établi dans nos considérations relatives au progrès que ni la statistique, ni ce que M. B.-E. Tylor appelle un inventaire, d'une ou de plusieurs classes de phénomènes sociaux ne peuvent servir de mesures au regrèsdes sociétés et nous avons donné comme exemples la diminution de la natalité en France, l'accroissement de la rente
(1) La monnaie et le mécanisme de l'échange, p. 7, n.
foncière, etc., etc. Il est donc inutile d'y revenir ici. Ce que nous avons dit à propos du progrès de plusieurs classes de phénomènes sociaux et de toutes les classes considérées conjointement s'applique évidemment à leur régression. Le mètre du progrès devant être emprunté à l'organisation sociale, il ne peut y en avoir d'autre pour le regrès, c'està-dire pour la désorganisation sociale.
C'est ce que perdent de vue les économistes orthodoxes et même M. Ch. Gide, lorsqu'ils en arrivent à se demander en quoi consiste le progrès dans l'ordre économique. D'après M. Gide, « le progrès dans l'ordre économique consiste à réduire sans cesse le travail nécessaire pour un résultat donné ». L'homme peut par le progrès ou diminuer son travail en produisant la même richesse ou augmenter sa richesse en maintenant son travail ; d'après lui c'est toujours ce deuxième système qu'il a adopté. Malheureusement nous avons vu et il a été constaté que l'accroissement de la richesse peut être parfaitement parallèle à l'accroissement de la misère et nous savons aussi qu'un système nouveau tend à s'introduire qui par la réduction de la durée du travail remédierait enpartie à cetinéquilibre. Le progrès et le regrès économiques sont donc une question d'organisation non seulement économique mais intégrale, et non seulement, ajoutons-nous, nationale et sociale, mais internationale et intersociale *.
A propos du Congrès des religions, tenu à Chicago en 1893 et où M. Goblet d'Adviella voit un indice de syncrétisme religieux alorsqu'au point de vue du degré philosophique atteint de nos jours ce serait plutôt un phénomène de crétinisme régressif, le savant professeur de
(1) Ch. Gide. Principes d'économie politique, p. 378 et suiv.
théologie de l'université de Bruxelles écrit : « On peut relever trois étapes sur la route qui mène à cette synthèse des religions. C'est l'admission d'abord, que le service de l'humanité est un devoir envers la divinité ; en second lieu, qu'il est le devoir religieux par excellence et, par conséquent, que toutes les religions sont bonnes dans la mesure où elles favorisent ce dernier ; enfin, qu'on peut faire son salut dans toutes les Églises pourvu qu'on croie avec sincérité, qu'on pratique la justice et qu'on se dévoue à autrui. » Je demande où est la religion dans cette troisième étape, à moins que M. Goblet ne mette dans le même panier les croyances scientifiques et les croyances religieuses? Je n'y vois que le triomphe de la morale purement humaine. Si les adhérents au congrès veulent subordonner cette morale à une théologie quelconque, fût-elle la quintessence de toutes les religions, nous disons que c'est une régression sociale vis-à-vis des conquêtes déjà réalisées non seulement par la philosophie purement scientifique mais même par la philosophie métaphysique.
D'après un tableau fort intéressant annexé par le savant écrivain à son étude, l'aboutissement progressif de la théologie serait, « Dieu ramené à l'énergie » inconsciente et infinie dont tout procède, l'admission de notre impuissance à nous représenter ce Dieu autrement que par des symboles, d'où l'impuissance de l'éthique religieuse et la « conviction que la réalisation de l'idéal moral est le seul but connu assignable à la divinité et que la participation de l'homme à cet objet constitue tout le devoir Religieux ». Gela c'est la théologie même: l'énergie d'ordre purement scientifique et relatif qu'elle est devient cause première et cause finale ; on la représente symboliquement et dès lors il ne reste plus à restaurer avec M. Goblet que la liturgie et le culte, et à y
L'ORDRE RÉGRESSIF EN SOCIOLOGIE iH
faire participer également l'homme comme à « une expression esthétique» des aspirations spirituelles et morales. Les institutions religieuses ne se sont pas formées autrement ; c'est ainsi que partout « le prêtre est devenu simple fonctionnaire de la communauté des fidèles », mais c'est ainsi aussi que parlant au nom d'une énergie extramondaine il s'est transformé en une autorité et que la religion a été une des formes delà contrainte sociale inférieure à la forme de consensus volontaire que réalise la philosophie scientifique. Actuellement synthétiser les religions existantes ne savait que coordonner la régression sociale '.
Ce fut en vertu d'un syncrétisme régressif de ce genre qu'au vi° siècle la philosophie fut chassée par Justinien des écoles de l'Orient devenu chrétien ; on retomba dès lors dans les hérésies religieuses ; la scolastique grecque elle-même, plus que celle de l'Occident, devint presque tout à fait religieuse, sauf chez les classes instruites.
Parmi les régressions particulières apparentes ou réelles d'organes sociaux, il faut admettre celles de la philosophie. Ainsi M. G. Lewes note comme première crise celle qui suivit les deux premières époques de la philosophie grecque ; lapremière avait essayé de donner une explication physique du système du monde ; la seconde une explicacation psychique. Leur insuffisance pour résoudre le problème de l'existence et pour établir une base de certitude pour nos connaissances produisit le scepticisme et l'école des sophistes. Cependant la philosophie émergea de cette crise, qui, à vrai dire, ne constitue pas une régression ; cette crise a donc sa véritable place dans les régressions apparentes ; en effet, l'école des sophistes donna directe-
(1) Goblet d'Alviella. La loi du Progrès dans la Religion, 1894.
Ut LE PROGRÈS ET LE REGRÈS DES SOCIÉTÉS
ment naissance à des développements nouveaux caractérisés par l'application d'une nouvelle méthode, la dialectique, transition indispensable, bien que surtout négative et critique, pour arriver à établir les méthodes inductives. De Socrate à Platon et de celui-ci à Aristote, la logique et les méthodes de preuves, d'abord surtout subjectives, se perfectionnent de plus en plus et, avec ce dernier, la philosophie devient véritablement encyclopédique. Mais une deuxième crise naît de l'influence des méthodes subjectives et de nouveau, avec Pyrrhon, renaît le scepticisme ; puis viennent les Epicuriens, les Stoïciens, la nouvelle Académie d'Arcesilaus et de Carnéades, toutes écoles idéalistes, rationnelles, subjectives, coïncidant avec la régression générale de la civilisation gréco-romaine. Nous voyons d'abord le néoplatonisme, la raison, transiger et s'allier avec la foi clans l'école d'Alexandrie et chez Philon. Après de longs débats entre le christianisme et le néo-platonisme sur la Trinité et la doctrine de l'émanation, la philosophie ancienne fait retour à la théologie. Ceci est un cas de régression réelle d'une civilisation particulière, régression du reste confirmée par celle de chacun de ses autres organes1. 11 resterait à examiner si, au point de vue de la civilisation générale de l'ensemble de l'espèce humaine, cette régression ne fut pas une condition favorable à des progrès futurs plus étendus et plus élevés. Ce fut dans tous les cas une troisième crise dans l'histoire de la philosophie, crise nécessairement plus longue et plus profonde que celles qui avaient précédé, précisément parce qu'elle était corrélative à une dissolution de tous les autres organes de la structure d'ensemble à laquelle s'était élevée la société gréco-romaine.
(1) G. Lewes. History of j>hilosophy.
A la fin du moyen âge le progrès se refit par la scolaslique, c'est-à-dire en sens inverses du regrès. Celui-ci avait rétrocédé de la philosophie à la scolastique, de la scolastique à la religion ; le progrès procéda de la religion à. la scolastique, de la scolastique à la philosophie. Grâce à l'influence des Arabes et de la renaissance italienne, la philosophie purement scientifique reprit insensiblement le dessus reconstituant pour ainsi dire l'écorce cérébrale de la civilisation européenne; avec Bacon et Descartes, elle se rendit indépendante de la théologie; depuis lors elle se développa en suivant pas à pas et en s'incorporant les acquisitions progressives des sciences particulières. Il y eut encore, il est vrai, des crises analogues à celles qui concoururent à la dissolution du monde gréco-romain, mais elles furent momentanées, de moins en moins intenses, de plus en plus courtes. Ces crises superficielles survinrent chaque fois que les méthodes subjectives et l'idéalisme prenant le dessus conduisirent les sociétés au scepticisme. Il en fut ainsi par exemple, après l'idéalisme subjectif de Descartes et l'idéalisme panthéistique de Spinoza. Des régressions semblables mais plus faibles se produisirent de nouveau après l'idéalisme de Berkeley avec le septicisme de Hume et enfin après l'idéalisme de Kant, de Hegel, de Fichte et de Schellingr quand le pessimisme et le scepticisme de Schopenhauer coïncidant avec des crises sociales plus graves parvinrent pendant quelque temps à entraîner les dilettanti de l'art et de la littérature. Ces crises finales n'exercèrent du reste pas la moindre influence sur le progrès scientifique et sociologique, si ce n'est indirectement et sans le vouloir en montrant l'inanité des classes officielles et dirigeantes. En dernier lieu, la constitution définitive de la physiologie et de la psychologie en complétant la série hiérarchique des
sciences assura le triomphe de la philosophie positive, c'est-à-dire de cette foi scientifique collective à laquelle pourront se rattacher successivement et de mieux en mieux les diverses parties de l'humanité.
La fin de la civilisation gréco-romaine coïncide avec une régression incontestable de l'art ; la régression se fit de la peinture à la sculpture, de la sculpture à l'architecture; celle-ci se maintient la dernière avec quelques artsindustriels plus rapprochés des simples besoins de la vie nutritive ou économique. Le progrès se refit en sens inverse. Toutes les fois cependant qu'il s'agit de régressions de socie'tés particulières et plus ou moins locales, il faut tenir compte que les formes surtout dépérissent, mais qu'à côté des organes anciens qui déclinent, d'autres naissent très souvent susceptibles de développements supérieurs. Une régression organique particulière ou même d'une société particulière n'est pas nécessairement un recul au point de vue de l'ensemble de l'évolution sociale.
Si nous examinons les modes de régression des formes ou organes directeurs des sociétés et des fonctions correspondantes, nous observons les mêmes lois de décadence.
Avant la conquête romaine par César, la Gaule était divisée en civitates indépendantes au point de vue de la souveraineté et de l'existence politiques; ces civitates formaient des organismes complets ayant une vie sociale relativement autonome. Nous disons relativement, parce que l'indépendance sociale absolue n'est qu'une abstraction. L'absence même de rapports intersociaux influe sur la structure réciproque des sociétés ; nous l'avons montré ailleurs par l'exemple de l'Europe et de l'Amérique avant la découverte de cette dernière et depuis ; l'absence de rapports conscients entre l'une et l'autre détermina la
structure et la vie des deux continents ; cette structure et cette vie corrélatives furent seulement modifie'es par les relations d'abord irrégulières, puis fixes et permanentes qui s'établirent.
Antérieurement à la conquête romaine, les cités gauloises avaient donc une direction propre. Après la conquête, l'assimilation amène la création de rapports de différenciation et de subordination. Auguste ne détruisit pas les organismes anciens ; il les conserva au contraire presque absolument, seulement il les subordonna à l'organisation centrale ; ils devinrent des organes administratifs et judiciaires. La même organisation se conserva avec le christianisme ; les anciennes cimtales devinrent presque exactement les circonscriptions ecclésiastiques des évêcbés et il en fut ainsi jusqu'à la révolution. Toutefois une nouvelle différenciation s'est ainsi accomplie entre la fonction spirituelle et la fonction temporelle, d'où des coordinations nouvelles qui, coïncidant avec des transformations économiques ont produit des formes nouvelles, . un Etat nouveau, l'ancienne France fortement indépendante au point de vue de la direction politique surtout après la féodalité et le moyen âge, mais beaucoup moins indépendante au point de vue de la coordination religieuse.
Nous observons ici le développement de deux États, la puissance romaine qui croît par la subordination des civitates gauloises ; le royaume de France qui se constitue par la désorganisation et la dislocation de la puissance romaine. Gomment et dans quel ordre s'effectuent cette désorganisation et cette régression.
L'Empire romain se démembre d'abord par la subdivision de plus en plus grande en provinces et en diocèses, ensuite par le partage de l'autorité impériale d'abord
avec indivision de l'empire, plus tard avec le partage de l'empire lui-même, finalement par le démembrement intégral de l'empire par les barbares et le retour à d'autres formes relativement primitives plus ou moins analogues aux anciennes civitates avec certains éléments en plus hérités des combinaisons sociales antérieures dont un grand nombre continuent à persister.
Il y a là certainement une régression des institutions et du système politiques, et cette régression s'est effectuée régulièrement en commençant par la désorganisation des formes les plus hautes, celle de la puissance impériale qui s'est partagée d'abord sans rompre absolument l'unité de l'empire, et puis a accompli la rupture complète, jusqu'à ce que de régression en régression, les barbares aidant, après des convulsions de plus en plus profondes, le démembrement politique général devint un fait accompli exprimé par la dissolution de la puissance romaine.
Ce regrès ne fut certes pas définitif; il est le point de départ de développements nouveaux destinés sans doute à dépasser le régime politique de Rome précisément à cause du complexus incroyable de civilisation dont les éléments étaient en germe dans ce mélange énorme de tous les résidus de la civilisation ancienne avec les facteurs ethniques, économiques, moraux, religieux, juridiques et politiques nouveaux apportés par des populations plus «impies, mais pas cependant tellement disparates de la civilisation romaine que le mélange ne pût se produire. En attendant la croissance ultérieure de ces germes, le regrès politique est incontestable. Les formes politiques superficielles ont disparu les premières; les formes fondamentales, celles des anciennes civitates ont persisté les dernières dans des conditions plus ou moins différentes.
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Voici du reste les principaux stades de l'invôlulion régressive des formes directrices ou politiques inférieures dans l'empire romain :
D'abord l'élection des magistratures municipales est enlevée à la plèbe ; cette élection et cette magistrature sont réservées aux seuls décurions ; il y a donc retour du régime démocratique au régime aristocratique ; cette régression est officiellement opérée en vertu des rescrits de Marc-Aurèle et de Verus. Le peuple est donc désintéressé de la vie politique générale par l'impérialisme d'abord, puis de la direction des fonctions particulières et locales plus simples et plus générales par l'exclusion du droit électoral municipal, comme il l'était aussi de plus en plus de la propriété foncière au profit d'une féodalité terrienne qui à elle seule, même sans le secours des conquérants barbares, eût suffi à constituer une féodalité politique correspondante. Cette régression ne s'opère pas sans hésitation, sans certaines oscillations ; Septime Sévère ouvre de nouveau l'accès des magistratures è la plèbe, mais Garacalla l'en exclut encore. La même révolution s'opère dans les pagi ; un préfet y remplace les magistrats. Les comices des pagi ne sont plus régulièrement convoqués ; enfin, au milieu du m0 siècle, leurs attributions passent aux curies. Celles-ci deviennent dès lors les organes superficiels directeurs les plus exposés aux variations ; la régression s'attaque donc à elles à leur tour. Les curies des pagi disparaissent en effet absorbées par les curies des municipes ; enfin, les curies des municipes chargent des délégués de gouverner les pagi en même temps que le curateur de l'empereur gérait leurs finances '.
(1) K. Glasson. Histoire du droit et des Institutions de la France, I, p. 340 et suiv. el Fustel de Coulanges, passim.
Dès lors, à la fin, il ne reste plus que le pouvoir, en apparence absolu, de l'empereur ; force insuffisante dans une socie'té énorme pour coordonner la vie politique et pour protéger les frontières contre les barbares. Du reste une féodalité terrienne et aristocratique réelle du dedans était prête à faire cause commune avec les conquérants du dehors et à se transformer avec eux en puissance politique. La puissance impériale se démembre donc naturellement comme nous l'avons vu, d'abord fonctionnellement, puis réellement comme institution. L'involution parallèle de la propriété et des formes gouvernementales aboutit au régime féodal, à une constitution aristocratique et hiérarchique de la vie et de la structure économiques, familiales, artistiques, religieuses, morales, juridiques et politiques, c'est-à-dire à un nouveau système social intégral.
Ce système est-il un retour absolu aux formes aristocratiques qui précèdent ou suivent partout les monarchies antiques ? Oui, au point de vue du type structural ; non, au point de vue des conditions spéciales de la nouvelle structure. Ainsi, un lien moral de subordination, tout au moins plus vaste qu'autrefois, se consolide dans la papauté. Même au point de vue temporel, l'ancien empire romain se survit en partie ; les formes sont moins locales, plus universelles. De même une civilisation plus vaste que celle de l'empire romain, et reliée entre ses diverses parties par d'autres liens, tels que le contrat féodal, est préparée par cette régression. Aucune des acquisitions anciennes n'est définitivement perdue ; nous sommes en présence d'un cas de transformisme général caractérisé par la régression et la disparition des anciens organes sociaux mais avec élaboration et apparition d'organes nouveaux qui, dans des conditions favorables, pourront être supérieurs au
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précédent. Toutefois, pour le moment, la régression est bien réelle.
L'ordre de régression des institutions religieuses conlirme la même loi. Ce qui subsiste le plus longtemps en elles c'est ce par quoi elles ont commencé, les rites, les sacrifices, les cérémonies ; la foi païenne n'existait plus qu'on punissait encore sévèrement toute atteinte portée aux rites. Les fonctionnaires de toutes les religions moribondes tiennent plus à l'observance des pratiques qu'au maintien de la sincérité de la croyance ; la première peut s'imposer même quand la seconde est rebelle. Ce qui persiste à peu près aussi longtemps que les formes religieuses extérieures après que leur fonction sociale est éteinte, ce sont les croyances les plus grossières, contemporaines ellesmêmes des âges religieux primitifs; les religions sont irrémédiablement mortes lorsqu'on cesse de les pratiquer, de croire aux miracles, aux sortilèges, aux idoles et aux fétiches des saints, à toutes ces superstitions les plus grossières qui ont été les facteurs primitifs et sincères alors de leur formation ; ce sans quoi elles n'auraient pas vécu est précisément ce qui, à un certain moment, les empêche de continuer à exister. Les miracles de Lourdes sont le commencement et la fin d'une religion.
Gicéron nous apprend qu'à Rome les aruspices continuaient leurs sacrifices même après avoir cessé d'y croire ' ; la croyance donc s'éteint avant la disparition de l'organe de la croyance ; la fonction parait et disparaît avant l'institution. De même, le souvenir des sacrifices humains s'était perpétué en France jusque dans les derniers temps du règne de Napoléon III d'une façon quasi officielle ; ou
(l) De natura deorum, r, 71. * ' v
De Greef. 29
jetait encore dans les feux de la Saint-Jean des mannes contenant des animaux, chiens, chats, renards, loups. Au xvme siècle, les autorités présidaient encore à ces cérémonies païennes dont la signification pour tous, à l'exception de quelques savants, était perdue.
La décadence se manifeste de même dans les institutions économiques; toujours la forme survit au fond, et les formes anciennes aux acquisitions récentes.
M. E. Vandervelde signale à propos de Y Evolution régressive des corporations de la West- Flandre, que : « en résumé, le cycle est complet ; la corporation finit comme elle a commencé ; parvenue à l'état rudimentaire, elle ressemble tout à fait à ce qu'elle était au début. Les structures formées les dernières ont été les premières à dégénérer et à disparaître1. > Ainsi leurs fonctions militaires et politiques ont disparu en première ligne, les autres ensuite. L'auteur se demande cependant s'il est en présence d'une loi générale ou non.
M. H. Spencer après avoir constaté la formation en Angleterre de divisions en dizaines, centaines et comtés sous le régime anglo-saxon avec leurs cours de justice correspondantes, observe que les dizaines disparurent les premières avec leurs cours de justice, puis les centaines dont certaines cours cependant se conservèrent ; enfin les comtés continuèrent à subsister avec leurs cours. Si la loi sociologique que nous croyons pouvoir proposer est exacte, les comtés et les cours de comté doivent être de création antérieure aux dizaines et aux centaines et à leurs cours respectives. Avant toute vérification historique cette supposition est probable. Actuellement encore, les
(1) La Société Nouvelle, mai 1892,
tribunaux les plus spéciaux ne sont-ils pas de création postérieure aux tribunaux généraux, par exemple les conseils de conciliation d'usine, les conseils de prud'liommes, les tribunaux de commerce, etc.? Le progrès se fait toujours dans le sens de la spécialisation en même temps que de la coordination croissante, le regrès en sens inverse. Or l'histoire nous prouve précisément pour ce qui concerne l'Angleterre que les comtés avec leurs cours de justice furent de création antérieure aux centaines et celles-ci aux dizaines. Les dizaines et les centaines ont été des créations de l'autorité centrale et imposées dans l'intérêt de celle-ci, c'est-à-dire du centre de coordination autoritaire tel qu'il existait alors. Dans les premiers siècles, l'autorité royale décréta : « Nous voulons que chaque homme libre fasse partie d'un hundred et d'un tything, s'il veut posséder le droit de led ou de wer, au cas où il viendrait à être tué après qu'il aurait atteint l'âge de douze ans ; ou bien il ne possédera aucun des droits de l'homme libre, qu'il soit chef de maison ou serviteur. » (Cnut, II, § xx.) Et Edouard le Confesseur dit : « Dans toutes les villes du royaume, tous les hommes sont tenus à se servir de garants dix par dix, de sorte que, si l'un des dix commet un crime, les neuf autres peuvent l'obliger à faire droit ' » (XX.)
D'après Kumble, gegyldan veut dire « ceux qui paient mutuellement les uns pour les autres, les membres du tything et du hundred «.Plus tard, au xc siècle, nous voyons les citoyens groupés en frithgilds, associations pour le maintien de la paix composées chacune de dix hommes, tandis que dix gylds semblables formaient un hundred 2.
(1) Thorpe. Diplomatarium Anglicum Aevi Saxonici.
(2) Stubbs.
Toutefois l'origine de ces derniers organismes, déjà plus libres et volontaires, était dans les corps dont la constitution avait été imposée par les rois dans l'intérêt général ; ces divisions numériques et locales avaient elles-mêmes été rendues nécessaires par la disparition des communautés homogènes primitives qui les contenaient en germe ; nous les rencontrons au surplus clans les stades correspondants de toutes les civilisations aussi bien dans l'Inde, dans la Chine, en Perse, en Egypte, au Pérou qu'en Europe,
La disparition des cours des lijthing avant celles des hundred et de celles des hundred avant celles des comtés, est donc historiquement conforme à la loi sociologique de régression des organes sociaux; les cours des comtés étaient les organes les plus anciens, les plus généraux: elles devaient nécessairement se conserver les dernières.
Nous avons déjà vu, qu'avec l'apparition du christianisme et notamment au moyen âge, la philosophie retourne à la théologie, la sculpture et la peinture à l'architecture, à l'imagerie, aux enluminures et aux arts simplement industriels; ce sont là des exemples de corrélation et d'interdépendance dans la régression de plusieurs organes sociaux. Dans la structure sociale intégrale, le système politique, le système juridique, le système moral, le système scientifique, le système artistique, le système familial, le système économique sont atteints successivement et déclinent dans l'ordre indiqué et dans chacun d'eux en commençant par les formes les plus hautes, par les acquisitions les plus récentes, les moins fixées dans l'organisation sociale ; quand la vie économique ou nutritive est atteinte, la mort sociale suit rapidement, car la désorganisation est complète. Successivement l'équilibre instable qui constitue la vie sociale est ramené de ses états
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les plus parfaits à des états inférieurs plus simples ; l'adaptation devient de moins en moins spéciale et de plus en plus générale et homogène, et, quand la base fondamentale à son tour s'écroule, la société telle qu'elle était organisée s'écroule ; il n'en subsiste plus guère, si la régression est complète, que les facteurs élémentaires, le territoire et la population, à moins que ceux-ci ne soient intégrés dans une organisation supérieure ou inférieure mais dans tous les cas plus vaste après l'assimilation qu'avant.
Des sociétés particulières peuvent régresser dans l'intégralité de leur organisation, de même qu'il peut n'y avoir que des régressions partielles d'organes spéciaux. M. Tylor cite comme exemples de régressions totales, les royaumes existants en Afrique au xvne siècle, le Monomotapa entre autres, et qui sont retournés à des formes inférieures ; Sparte et Athènes jusqu'au xix'' siècle sont des cas analogues. La décadence de la civilisation romaine ou grécolatine est plutôt un cas de régression d'une civilisation générale qui avait englobé un grand nombre de grandes sociétés particulières. Il faut entendre en effet par civilisations générales, celles qui embrassent dans une structure et dans une vie plus ou moins communes et coordonnées plusieurs sociétés plus ou moins autonomes ayant une organisation et un fonctionnement à peu près simultanés et uniformes ; ainsi la civilisation grecque s'étendit au delà de l'Hellade proprement dite ; la civilisation grécoromaine fut encore plus vaste et plus complexe ; l'Europe au moyen âge, sous le régime féodal, présenta à un certain moment, un niveau général de civilisation qui ne différait guère de celui de l'Orient et d'une partie de l'Afrique ; de même la période historique qui comprend le développement des grandes monarchies européennes ; la civilisation
occidentale telle que l'entendait A. Comte est un autre exemple du même genre, de même actuellement la civilisation intercontinentale qui tend de plus en plus à ramener les sociétés particulières des diverses parties du monde à un type plus ou moins uniforme de structure subordonné à des centres régulateurs économiques, artistiques, philosophiques, moraux, juridiques et même déjà en partie politiques universels. Londres, par exemple, est un marché monétaire international, Berne, un centre de la circulation des chemins de fer européens ; des congrès pour la paix du monde composés de membres de toutes les assemblées législativesseréunissentaussi de plus en plus régulièrement. La continuité de la civilisation dans le temps et dans l'espace est devenue de plus en plus organique ; les chutes et les régressions particulières et brusques sont devenues moins fréquentes ; les variations dans chaque société et les variations entre les différentes sociétés présentent et continueront, si nous progressons, à présenter de moindres écarts ; la moyenne générale de civilisation sera sujette à moins d'oscillations.
Ceci est conforme à la loi sociologique et naturelle que plus une structure est complète et parfaite, plus les réarrangements sociaux complets deviennent difficiles; l'hérédité tend à la fixation du type que la sélection, la variabilité et l'adaptation tendent toujours au contraire à modifier. Ce sont là bien certainement des progrès de l'ordre tant statique qu'évolutif et dynamique des sociétés. Ils doivent nous encourager à persister dans les voies nouvelles que nous indique de plus en plus nettement la sociologie positive.
Sans trancher la question, si la fin de l'Empire romain et les premiers siècles du christianisme et du catholicisme
furent ou non une décadence absolue, on peut admettre le fait de la décadence de la société et de la civilisation gréco-latines telles qu'elles étaient construites. La chute économique est incontestable ; elle est caractérisée par la disparition de la petite propriété et la formation du colonat et du servage ; l'ordre familial fut profondément modifié et ébranlé, il se releva dans la suite, mais la servitude économique fut mortelle à la vie familiale comme l'est la servitude industrielle moderne ; les arts subirent une régression dont les preuves sont sous nos yeux ; les sciences et la philosophie des sciences rétrogradèrent jusqu'aux superstitions les plus grossières ; il y eut, à n'en pas douter, un obscurcissement, un enténèbrement de plusieurs siècles; le communisme chrétien si moral, si fraternitaire, si égalitaire laisse lui-même protester toutes ses promesses; il devient aristocratique, sectaire, intolérant, féodal, propriétaire, esclavagiste même et l'associé de tous les despotismes ; la décadence morale est attestée par le fait que la nouvelle religion fut en définitive pessimiste, une religion de désespoir, de résignation et d'abandonnément général ; le droit ne se releva que très tard et la décadence politique alla jusqu'à la restauration de ces royautés barbares dont il nous faut aujourd'hui chercher les analogues dans le continent le moins civilisé du monde. Dans la suite, l'indépendance et la séparation de la fonction spirituelle et morale, en germe dans le christianisme primitif, dégénérèrent pendant tout le moyen âge en un conflit violent entre les deux pouvoirs qui, naturellement, tendaient l'un et l'autre à l'absolutisme. Ce conflit fut favorable à la renaissance de la philosophie et de la morale indépendantes ; quant à la morale chrétienne ellemême, dans sa plus belle période, elle ne fut pas supé-
rieure à la morale philosophique notamment stoïcienne, et le caractère théologique qu'elle revêtit de plus en plus fut une véritable régression corrélative à toutes les autres. La fin de l'empire romain et les premiers siècles du christianisme et du moyen âge peuvent donc être considérés comme un exemple complet de régression d'une civilisation générale.