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II. LE RECUL DU FLEUVE DANS LE DESERT

Mais, pour étudier les possibilités d'irrigation de la zone nigérienne, nous ne devons pas oublier que le Niger (tout comme le Chari) a manifestement reculé devant le désert de siècle en siècle. Le processus ($) de ces dérobades successives est très simple. « Le fleuve avec les alluvions qu'il roule et qu’il laisse tomber à bout de course s’obstrue à luimême sa voie de progression; la zone d'épandage, terminaison naturelle d’un fleuve désertique, puisqu'il n’a pas d’embouchure marine, recule progressivement vers le sud, jusqu’au jour où le fleuve languisant est capturé par un voisin normal et vigoureux qui le détourne et l’entraîne vers l'Océan. >

Le Niger a déjà dépassé ce stade. La boucle du Niger représente un ancien bassin de capture, au niveau du seuil de Tosaye, par l'Oued Tafassasset qui descendait du Hoggar vers l’Atlantique.

Autrefois, le Niger, en aval de Tombouctou, ne tournait pas vers l'Est, mais continuait droit vers le Nord, allant sans doute finir en plein Sahara (6), dans la cuvette fermée du Djouf, probablement vers Taoudenni. Au cours d’un

(6) Voir partie sur : Le dessèchement » (pp. 85 à 92) de l’Aménagement du Sahara, ouvrage déjà cité, de Gautier, Professeur de Géographie à la Faculté d’Alger.

(6) D’après M. Schaller, il inondait un tiers du Sahara actuel,

certain nombre de siècles, il a donc reculé vers le Sud de plusieurs centaines de kilomètres et, lorsque la capture se produisit, son delta intérieur se trouvait à l'emplacement même où sont entrepris les travaux actuels d'irrigation.

Mais cette régresion n’est pas achevée. Et si l’on n'y remédie pas, la dépression de Faguibine, par exemple, s’assèchera complètement, la crue du fleuve s'y déversant moins souvent qu'autrefois par le seuil léger de Goundam.

Ainsi le Niger, stable dans sa haute vallée, poursuit toujours dans sa partie lacustre des modifications de profil et de régime. |

« Tant que le travail d’érosion n’aura pas complètement dégagé les 500 kilomètres du chenal (de Tosaye) jadis envahi par les dunes, tant que dans ce bief, un équilibre en relation avec le seuil de l’ancienne coupure de Tosaye n'aura pas été atteint, le niveau de la crue nigérienne continuera, depuis le lac Débo, à descendre, découvrant de plus en plus, les indentations occidentales de l’inondation annuelle, asséchant graduellement les lacs périphériques trop lointains, trop élevés ou dotés d’un système précaire d’alimentation. »

Ces lacs se dessècheraient ainsi peu à peu et de nouvelles zones herbeuses ou forestières seraient conquises par le désert.

C’est de ce phénomène qu'a été victime toute une zone située sur la rive gauche de la région deltaïque centrale.

Mais les méfaits du fleuve, conjugués à ceux de l’harmattan, s’exercent également sur la rive droite.

Soufflant avec continuité, parfois violemment durant cinq mois par an, les vents d’ouest agitent dans le même sens les eaux du fleuve qui battent sans répit sa rive droite.

« Du coude de Sansanding au delà de Diafarabé, la berge argileuse, opposant ses talus verticaux à l’assaut de vagues hautes, parfois d’un mètre, subit un démantèlement qui la repousse peu à peu vers le Sud. Le déplacement vers la droite du lit du Niger atteindrait en moyenne un mètre par an » (7).

Des faits semblables ont été constatés ailleurs, par exemple sur les rives de l’Indus qui se déplace de l'Est à l'Ouest.

(7) BÉLIME. Ouvrage précité, RUSSE RER

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Le changement de lit du Niger, dans les parages de la zone deltaïque, a eu de très graves conséquences.

En effet, le Niger détache, sur sa rive gauche, près de Sansanding, ses premiers défluents deltaïques. L'un pénètre dans la province de Kala et va se perdre dans la Macina.

L'autre, découvert en 1926, se détachant un peu plus haut du bras central, se dirige vers le Sahel.

Aujourd’hui, parfaitement connu, il se divise en deux biefs : le Fala de Molodo qui traverse le Kala puis le Kouroumari, et le Thinala qui, par deux branches, versant du lac Débo et du Bahr-Fonda, rejoint le Niger lacustre.

« Ces défluents sont obturés à leur origine par un nouveau rivage formant bourrelet dont la largeur est sensiblement égale à la distance dont le fleuve a progressé vers la droite. »

Les régions qu'ils inondaient autrefois ont donc été peu à peu desséchées.

C’est ainsi que la province de Kouroumari, arrosée encore au XVI° siècle, paraît-il, par le bief sahélien du Niger, est en décadence complète, à tel point que des centaines de vil-lages recensés, il y a quarante ans, sont aujourd’hui abandonnés.

Ainsi, le delta central du Niger qui, en des temps très anciens, poussait ses bras jusqu’au fond de la cuvette du Djouf subit, sous l’action du vent, de lentes destructions.

Mais la partie vive qui demeure, s'étend de l’aval. de Sansanding au lac Debo, soit sur une longueur de plus de 300 kilomètres.

Et à côté d’elle, pouvant être ressuscités par d’habiles travaux d'irrigation, ce sont les anciens territoires de puissants Empires soudanais, comme celui de Ghana, cité par des chroniqueurs moyenâgeux, ce sont les anciennes provinces du Kala, du Kouroumari, du Méma, c’est le Kareré, le Farimakié, c’est aussi l’immense plaine de Macina, recouverte encore chaque année, pendant un trimestre, par l’inondation (8).

(8) Nous devons l'essentiel de ces renseignements à l'ouvrage si remarquable et déjà cité de M. BÉLIME : Le Delta central Nigérien, 1931 Mais il nous faut citer aussi l’article de M. M. DEBESSE sur : Lane nagement hydraulique de la vallée du Moyen Niger, paru dans le nu-

« Cependant voici que, dans le delta, on découvre peu à peu de bout en bout, le cours d’un fleuve disparu, bras du Niger dont un souvenir persiste dans la légende; les importants vestiges d'agglomération épars sur les berges attestent qu'aux époques où les eaux du bras principal pénétraient encore régulièrement dans son chenal, des populations nombreuses et industrieuses habitaient son voisinage » (9).

Sans doute nous n’irons pas, comme M. Schaller, jusqu’à espérer qu'à la suite des travaux d'irrigation du Niger « une partie du Sahara retrouvera une humidité relative que le détournement du cours du Niger avait supprimé ». Mais il est certain qu’une immense région soudanaise, voisine du fleuve et soumise à son régime hydraulique, il y a encore peu de siècles, retournera à sa prospérité d’antan.

Les résultats déjà obtenus le prouvent.

Mais d’autres expériences réalisées ou en cours d’exécution, dans ce domaine, à l’étranger, le démontrent également.

Il. LES PROJETS D'IRRIGATION DU NIGER

Le Niger a été souvent comparé au Nil.

Il ressemblerait davantage aux fleuves de l’Inde, à l’Indus surtout, sur les bords duquel les Anglais établissent un système plus puissant que les travaux du Nil.

Nous nous servons sur le Niger d’un bras mort du fleuve pour l'irrigation des terres du Sahel.

De même,.les Anglais ont rendu en eau la rivière Hara, détachée de l’Indus sur la rive gauche et dont ils ont rétabli la communication sur ce dernier fleuve, fermée depuis des siècles.

Au Soudan, comme dans l'Inde, la culture dominante prévue sur les terres irriguées est celle du coton.

Les terres basses de l’Indus seront, comme la plaine de Macina, transformées en rizières.

méro du 1* juin 1933 de la revue La Nature, 120, boulevard Saint- Germain, Paris (VI:), ainsi que l’étude déjà signalée de M. le Gouverneur Roume sur : La Vallée du Niger et le Transsaharien, 1931.

(9) Discours du Gouverneur général Carde au Conseil du Gouvernement de l’A. O. F., novembre 1929, cité par M. Schaller, dans son ouvrage précité, pp. 57 et 58. ”

Pour souligner davantage encore l’analogie, il convient de remarquer que les deux fleuves ne transportent pas d'éléments fertilisants.

« Si le Niger ne possède pas les gros débits du fleuve asiatique, comme lui, il roule des eaux claires et inonde une partie de sa vallée; il s’est détourné d’une autre partie, dans laquelle les lits desséchés de ses anciens bras, les ruines accumulées sur leur rive, attestent une richesse détruite. Soustraire les terres submergées aux crues annuelles, renvoyer les eaux fluviales dans les régions qu’elles arrosèrent jadis, telles sont, sur le Niger comme dans l’Indus, les besognes des Ingénieurs. Les buts économiques, de part et d’autre, sont identiques. II s’agit de produire sur les terres basses, assez de céréales pour supprimer les disettes locales, ici et là fréquentes, de tirer par ailleurs des terres hautes irriguées, un tonnage de textiles permettant de soustraire une partie de l’industrie nationale à l’obsédant contrôle de l'étranger » (10).

On ne saurait mieux résumer, en quelques phrases concises, et les lignes générales des travaux à exécuter et les buts assignés à cette entreprise.

D'ailleurs, l’auteur de ces lignes, M. Bélime, Ingénieur en chef des Travaux d'irrigation du Niger, s’est inspiré pour la réalisation de son plan, des exemples anglais qu'il avait étudiés dans l’Inde et également au Soudan Anglo-Egyptien.

Sans doute, lorsqu'il arriva dans la vallée du Niger en fin d'année 1919, d’autres que lui avaient examiné la possibilité d'utiliser le fleuve en vue de l’aménagement de sa vallée. De 1910 à 1914, trois missions successives avaient cherché à déterminer un emploi rationnel des eaux à l'irrigation (11). Sur les bords du Niger, également, en 1919, l'initiative privée s'était attachée à la culture du coton par irrigation (tentative de M. Hirsch à Diré).

Mais ce n'étaient là qu’efforts mal calculés, fragmentaires, donc sans lendemains.

M. Bélime, après étude sur place de la question, divisa la vallée moyenne du fleuve en trois zones « une en amont de Sansanding, de caractère fluvial ordinaire, la deuxième entre

(0) E. BériMe. L’Heure de la France, ouvrage déjà cité, 1933, pp. 127 et 128.

(11) Voir SCHALLER. Ouvrage cité, p. 61,

Sansanding et les approches du lac Debo qui fut appelée le «delta central du Niger » enfin, en aval, une région lacustre, vestige du grand lac de Tombouctou que l'usure du seuil de Tosaye fit jadis disparaître. »

Partant de cette constatation et du fait que « le Niger. coule dans la zone deltaïque au flanc d’une vallée dont la pente s’abaisse lentement et régulièrement vers le Nord »(12), le rapport prévoyait l’exécution entre Bamako et Mopti, des travaux suivants :

1° Le Canal de Ségou, destiné à assurer, à l’aide de l’eau du Niger, l'irrigation par gravité des terres de la rive droite comprise entre le fleuve et le Bani, à l’aval de Bamako, jusqu’à la zone des inondations deltaïques. Les eaux étaient déviées dans ce canal à l’aide du barrage régulateur des

Aigrettes. On espérait ainsi irriguer 750.000 hectares.

2° Le canal de Nijamina dont l’objet était de desservir les plaines de la région prédeltaïque sur la rive gauche du Nïiger, jusqu'aux abords des terrains inondés du delta (250.000 hectares).

3° Le canal de Sansanding, reposant sur un grand barrage et visant l'irrigation de la plaine du Macina (8), tandis que le canal de Djenné arroserait la zone du Bani inférieur et que la zone lacustre du Debo serait partiellement asséchée.

Ce projet s’avérait excellent « Mais les études effectuées sur place d’accord avec les prospections agronomiques, révélèrent, de façon frappante, la part prépondérante que le delta nigérien proprement dit devait prendre dans la mise en valeur du Niger moyen par les irrigations » (14).

C'est ainsi que, sous l’impulsion de M. le Gouverneur général Carde, on s’orienta vers l’établissement d'un programme reposant sur les aménagements des terrains dépendant du barrage dit de Sansanding (à côté du village de Diamarabougou) et dont le climat et le sol se prêtaient mieux que la rive droite à la culture des céréales et des

textiles.

(12) Ibid., p. 64.

(13) L’Aménagement de la vallée moyenne du Niger, Commissariat de l’A. O. F., Paris, 1931, p. 10 et suivantes.

(14) ScHALLER. Ouvrage précité, p. 65,

D'ailleurs, la découverte, en 1926, du bras nord du Sahel devait encourager le Gouverneur de l’A. O. F. davantage encore dans cette voie.

Dans un discours prononcé à la session de novembre 1929 du Gouvernement de l'A. O. F., M. le Gouverneur général Carde résumait ainsi ce nouveau programme (15).

« L'entreprise générale consiste dans l’aménagement des terrains cultivables situés à l’aval de Sansanding, dans la zone deltaïque de la rive gauche du fleuve, qui bordent en leur extrêmité les hautes eaux du lac Debo. Pour arroser cette contrée, on se propose de construire dans les parages de Sansanding un barrage du type courant du Nil, muni de vannes assurant à la fois la libre évacuation des crues et le maintien des eaux moyennes au niveau qui convient à une alimentation par gravité des défluents naturels du Haut- Macina et du Sahel.

Une digue insubmersible défendra contre l’inondation la partie occidentale du delta macinien, aujourd’hui envahie périodiquement par les crues.

Les contingents hydrauliques dérivés à Sansanding iront arroser par les deux grands canaux naturels une superficie supérieure à un milion d'hectares, formée à peu près par moitié de terres à coton et de terres à riz. »

Ce programme apportait donc un double remède aux conséquences de l’évolution naturelle du Niger : Il protégeait les abords du fleuve contre son envahissement périodique par les eaux et reprenait au désert les terres de la rive gauche desséchées par l'éloignement progressif du lit du Niger.

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