IV. LES TRAVAUX D’'AMENAGEMENT DU MOYEN-NIGER
Les travaux devaient comprendre :
1° Dans la zone prédeltaïque, un barrage à Sotuba en vue d'alimenter un canal expérimental de 27 kilomètres, d’un
débit de 10 mètres cubes à la seconde, sur la rive droite du fleuve.
(A5) Voir Bullelin du Comité de l'Afrique Française, janvier 1930, renseignements coloniaux, p. 21.
‘Ces travaux sont l’amorce de ceux plus importants, prévus dans le projet primitif, et qui seront exécutés plus tard dans la zone prédeltaïque, après l'aménagement complet de la région deltaïque.
Il est permis de dire que l'irrigation des parages de Sotuba était surtout faite à titre d'expérience.
Celle-ci à été jugée concluante non seulement quant aux méthodes de construction et au prix de revient des travaux, mais aussi, comme nous le verrons, en ce qui concerne les essais de colonisation indigène tentés dans la plaine de Sotuba et dans le village voisin de Niénébalé.
2° C’est dans ces conditions, et en pleine connaissance de cause, que fut décidée l’exécution du projet d'aménagement de la zone deltaïque :
a) L’endiguement longitudinal du fleuve mettant le Macina à l'abri des inondations annuelles, grâce à un ouvrage large de 8 à 10 mètres, longeant la rive gauche du Niger, ainsi que les rives du marigot de Diaka.
b) Le barrage de Diamarabougou, près de Sansanding, destiné à surélever le plan d’eau afin de: pouvoir alimenter toute l’année les défluents.
Il aura une largeur de 1.227 mètres, « barrant complètement le Niger en un point où une épaisse lentille de conglomérats ferrugineux permet d’asseoir solidement la partie centrale de l’ouvrage » (c’est là que passerait vraisemblablement la ligne transsaharienne obligée de traverser le Niger pour rejoindre Segou). Il serait composé de 65 pertuis de 15 mètres d'ouverture, séparés par des piles-culées de 5 mètres d’épaisseur, chaque pertuis étant fermé par une vanne mobile susceptible d’être plus ou moins relevée selon l'importance des crues. Un pont-route de 5 mètres de large appuyé sur les piles du barrage assurerait les communications entre les deux rives du fleuve, tandis qu’un canal de navigation d’une longeur de 8 kilomètres creusé sur la rive droite du fleuve, en permettant aux bateaux de contourner l’obstacle, réunirait les deux biefs navigables du Niger.
c) À deux kilomètres en amont du barrage et sur la rive gauche, se trouverait la tête du canal adducteur large de 100 mètres au plafond, débitant 300 mètres cubes et
rejoignant les défluents du Sahel et du Sansanding par une pente de 1/20.000°.
3° Ces bras morts actuels seront aménagés pour un débit de 150 mètres cubes chacun.
Par le Talla du Molodo, les eaux gagneront le pays de Kala, le Kouroumari et le Mema. Elles pourront peut-être même atteindre plus tard la région dite des « terres noires du Hodh », dont la richesse agricole, reconnue depuis longtemps, est, dit-on, comparable à celle des terres rouges de l’Indochine (16).
Le défluent de Sansanding, divisé en deux branches, ira arroser le Karéri et l'immense plaine de Macina.
Au total plus de 1.200.000 hectares seraient rendus à la culture (soit l'étendue de plusieurs départements français).
« Dans le vaste triangle aménagé ne subsisteront plus à l’état primitif que deux régions en forme d’amande, Île Kokéri et le pays de Sananga » trop élevés pour pouvoir être irrigués (17).
L’endiguement de la rive gauche du Niger en vue de soustraire la région du Haut-Macina aux dangers de l’inondation n’a été commencé qu’à la fin de 1927 et se poursuit encore actuellement.
S'appuyant à son origine à l’éperon de terres hautes sur lequel est contruit le village de Mahrella, l’ouvrage doit se terminer 90 kilomètres plus loin au village de Ke-Macina.
Quant au gros des travaux d'irrigation, on a décidé son exécution dès 1929, après le succès de l’épreuve de Sotuba.
Dans l'emprunt colonial autorisé par la loi du 22 février 1931, l'aménagement hydraulique du Moyen-Niger est compris pour 304 millions dont 180 pour la construction du barrage de Diamarabougou. Un Office du Niger a été créé en 1930 pour centraliser les efforts.
Son siège central est à Ségou et comprend plusieurs sections :
Exécution des projets d'irrigation; Contrôle des travaux
(16) ScnarrEer. Ouvrage précité, p. 72.
(17) Nous avons extrait ces renseignements de l'étude de M. Maurice DÉBESsE : T/Aménagement hydraulique de la vallée du Moyen Niger, paru dans la revue La Nature du 1° juin 1933.
agricoles; Amélioration de l'élevage; Colonisation des terres irriguées.
Les travaux d'aménagement sont exécutés en régie directe par le « Service Temporaire des travaux d'irrigation de la Vallée du Niger » (S. T. I. N.), créé en 1925 par M. le Gouverneur général Carde; ce service a été placé sous la direcon de M. le Colonel du Génie Doizelet et sous le contrôle de M. l'Ingénieur en chef Bélime.
Les travaux de creusement des canaux sont exécutés à l’aide du matériel le plus moderne. Devant la carence des constructeurs français, on n’a pas hésité à faire venir de Chicago des excavateurs dits « draglines » pouvant mettre en place dans une journée 1.300 mètres cubes. 150 indigènes suffisent pour servir un dragline, alors qu’à la pelle et à la pioche il aurait fallu 1.600 travailleurs pour 1.300 mètres cubes.
D'où réduction du prix de revient des terrassements, de 14 francs par mètre cube, à 4 francs environ (18).
Ces travaux sont poursuivis avec célérité. « Le vaste plan d’hydraulique agricole se développe. Le Colonel Doizelet commande à une armée de terrassiers et à une artillerie de dragues et de pelles à vapeur. Il ne manque à ce travail que d’être russe pour qu’on en tire un beau film de propagande.. Que ne voit-on dans les cinémas de la métropole. gande.. Que ne voit-on dans les cinémas de la métropole, ces pelles à vapeur, hautes comme des tours, qui étonnent qui initient les indigènes à la conduite des machines géantes, ces campements disciplinés et ces chantiers ardents où s’élabore une nouvelle géographie humaine » (19).
Le Colonel de Burthe d’Annelet n’écrivait-il pas récemment :
« Malgré la crise, les travaux d'irrigation du Niger sont poursuivis avec une méthode et une activité impressionnantes. Les équipes de terrassement dotées d’un outillage
(18) ScHaALzLer. Ouvrage précité, p. 70.
(19) Passage d’un article du Temps Colontial, cité par M. Roume dans sa conférence à l’Union Coloniale française, reproduite dans la « Construction du Transsaharien «, éditions du Comité du Transsaharien. Paris, 1933.
nombreux et perfectionné, travaillent nuit et jour à plein rendement, sans gaspillage, ni perte de temps » (02).
Au reste, ces efforts viennent d'aboutir déjà à un résultat considérable.
En septembre 1933, pour la première fois, le Niger a repris en partie ses anciens cours : ses bras morts (Sahel, Sansanding) ont été aménagés en canaux d'irrigation.
Après trois campagnes de travaux étendus sur plus de cent kilomètres de longueur, le Service des Travaux d’irrigation du Niger ayant à sa tête le Colonel Doiïzelet, et l’Office du Niger dirigé par M. Bélime, ont pu mettre en eau le canal adducteur principal, qui, au bout de 9 kilomètres, se divise en deux branches, l’une de 12 kilomètres, allant vers le Macina, l’autre se dirigeant vers le Sahel.
Actuellement, ce n’est qu’au moment de la crue annuelle que les eaux pénètrent par les canaux assez loin dans l’intérieur et que le Niger fertilise, comme il y a des siècles, les régions dont il s'était détourné et que la sécheresse avait désolées.
Mais on va commencer la construction du grand barrage de Diamarabougou (près de Sansanding) en vue de relever le plan d’eau du fleuve et de maintenir toute l’année dans les canaux un niveau tel que l'irrigation soit assurée (21).
La région irrigable de 1.200.000 hectares ne sera pas, au début, complètement équipée. II eût été inutile, en effet, de construire, à l’aval, des ouvrages dont l'intérêt ne se manifestera pas avant la mise en valeur des 250.000 hectares de terres irrigables, les plus rapprochées de la prise d’eau.
Les canaux secondaires ne seront donc étendus à toute la zone irrigable qu’au fur et à mesure des progrès de la civilisation (22) qui ne sauraient manquer d’être rapides, comme nous le verrons.
Le barrage et ses travaux annexes entraîneront la mise en œuvre d’un volume de béton voisin de 300.000 mètres cubes. Les terrassements à effectuer pour l'établissement des di-
(20) Lettre du Colonel de Burthe d’Annelet au Monde Colonial Illustré, datée de juillet 1933, et parue dans le numéro d’octobre 1933.
(21) Voir dans Le Temps du 20 octobre 1933, l’entrefilet sur les « Irrigations du Niger ».
(22) Voir discours précité de M. Carde au Gouvernement général dè IPAMORE?
gues et le creusement de tous les canaux approcheront de 15 millions de mètres cubes. Ce sont certes des chiffres impressionnants, mais il ne faudrait pas croire que celle œuvre grandiose n’a pas de rivales dans le monde.
Les Anglais au Soudan Anglo-Egyptien, en vue de l’aménagement de la Gérizah, ont construit le barrage de Sennar, ouvrage de 3 kilomètres de longueur, de 26 mètres de hauteur, dont les maçonneries atteignent un volume de 423.000 mètres cubes.
Le prix de revient de cet ouvrage et de l’ensemble des canaux qui le complètent, s'élève à 1.400 millions.
Dans l’Inde, ils exécutent actuellement deux autres entreprises de cet ordre de grandeur, l’une dans la partie inférieure de la vallée de Sutley, l’autre visant à l’aménagement de la province du Sind grâce au barrage de Sukhur, sur l’Indus, dont le cours, comme nous l’avons vu, présente les mêmes particularités que celui du Niger.
Cet ouvrage de 1.425 mètres de longueur dérivera, dans des canaux pouvant irriguer 2.600.000 hectares, un débit variant entre 650 et 1.300 mètres cubes seconde. La dépense totale s’élèvera à 1.700 millions de francs (23).
Ainsi, durant les quinze premières années de l’aprèsguerre, les Anglais auront réalisé, dans leurs possessions, des travaux d'irrigation d’un montant de plusieurs milliards de francs.
Combien peuvent encore paraître modestes les quelque 600 millions que nous dépensons actuellement sur les bords du Niger, et dont le revenu annuel sera pour le budget de la colonie de l’A. O. F. de l’ordre de 50 millions, après mise en valeur, rien que par le jeu de l’impôt foncier (24).
Maïs que sera ce résultat financier à côté de tous ceux d'ordres divers, que l’on retirera de la mise en valeur des terres irriguées ? C’est ce que nous voudrions démontrer. Et cette suite logique de notre étude nous ramènera naturellement à notre sujet transsaharien.
(23) BéLIME. Le Delta central Nigérien, 1931, pp. 12 à 13. (24) BÉLIME. Ouvrage précité, p. #3.
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