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V. LA COLONISATION DE LA ZONE DELTAIQUE IRRIGUEL

« Ainsi donc, avant la fin de la présente décade, le Niger majestueux et sauvage, dont seule une petite batellerie avait pu, non sans aléas, tirer quelque profit, entrera, maitrisé et équipé, au service des hommes. Il reste à savoir ce qu'ils en feront ! » (25).

L'un des arguments des adversaires du Transsaharien consiste à voir un obstacle à cette œuvre, dans la très faible densité de la population.

M. Vallaux soutient que les « habitants, rares et disséminés, sont incapables de l'effort surhumain qui serait nécessaire. On fera du nègre, selon l'expression courante... Mais il y a là un cercle vicieux. Ces nègres ne viendront à vous que si vous pouvez les nourrir, et pour les nourrir il faudrait que vous eussiez déjà un nombre suffisant de travailleurs, et vous ne les avez pas » (26).

Le Service général des Textiles et de l’Hydraulique agricole de l'Office du Niger a étudié cette question de la maind'œuvre avec une particulière attention.

Certains prétendent qu’on ne peut faire aucune confiance à la race noire. Pour les uns, les indigènes soudanais sont des êtres paresseux et bornés; pour d’autres, leur transplantation dans le Soudan Central exigerait des millénaires avant d'obtenir les résultats acquis en Egypte.

La vérité, c’est que pour donner son plein rendement le paysan soudanais, comme tous ses congénères du monde, doit rester dans le cadre ancestral de sa famille et de son village et trouver dans son travail un intérêt direct et personnel.

C’est pour cette raison, bien naturelle, que le Service des Textiles et de l’'Hydraulique agricole a écarté la solution simpliste consistant à employer, comme salariés, sur de grandes exploitations, des indigènes venus de contrées voisines moins favorisées.

L'expérience poursuivie, durant plusieurs années, d’une

(25) BÉLIME. Ouvrage précité, p. 14.

(26) C. VaLLaux. Le Transsaharien proposé comme remède au chômage, L'Exportateur français du 3 mars 1932,

importante exploitation cotonnière des bords du Niger (Diré) a permis d’en constater les nombreux inconvénients (27).

Pas de prolétariat, mais des familles de petits propriétaires, voilà la formule qu’on s’est résolu à appliquer.

L'expérience des quatre villages de la plaine irriguée de Sotuba, et de celui, voisin, de Niénébalé, prouve qu'on est dans la bonne voie.

Ces villages étalent maintenant leurs rues bordées de manguiers et leurs maisons de briques au milieu des champs de mil, d’arachides et de coton.

Le type d’indigène choisi pour cette expérience était le paysan nigérien « qu’on rencontre par centaines de milliers dans la brousse soudanaise, ni plus averti, ni mieux préparé que la moyenne de ces ruraux aux transformations d’existence et de coutumes qu'on allait lui demander ».

Les familles se virent attribuer les terrains qu’elles devaient cultiver l’année suivante, à la condition qu’elles se conformeraient pour leur exploitation, aux directives du Chef européen de la station et qu’elles rembourseraient, par annuités, les sommes engagées dans l’aménagement des terres, l’installation du domaine, la constitution du cheptel et de l’outillage agricole.

Les résultats ne se sont pas fait attendre. Des familles entières se sont adaptées à la pratique des irrigations, au maniement du bétail et, événement historique au Soudan, à l’emploi de la charrue. On a même vu les travailleurs adultes faire à leur tour l’éducation agricole de leurs femmes et de leurs enfants.

A Niénébalé, village de colonisation le plus ancien, ces résultats se sont affermis chaque année depuis 1927. A la fin de la campagne 1930, par exemple, chaque famille, comptant en moyenne dix personnes, avait tiré des 12 à 15 hectares qu’elle exploitait, en plus de ses vivres et de la nourriture du bétail, un revenu en argent de 5 à 6.000 francs.

Quant à la colonisation du premier lot de Sotuba, elle s’est faite sans l’intervention d’un seul garde-cercle et, depuis lors, chaque jour, des indigènes venus de tous les

(27) Voir, sur cette expérience, Eugène Crucx : L'Algérie en mission au Niger, éditions Heintz frères, Oran, 1930, pp. 100 à 110,

points de la région soudanaise, s'offrent au chef de culture pour exploiter, sous sa direction, un lopin de terre irriguée.

Ces expériences ont eu, au Soudan, un retentissement considérable. Et les chefs indigènes sénégalais eux-mêmes ont demandé à visiter ces exploitations (28).

Il n’est donc pas douteux qu’on trouvera les colons nécessaires à la mise en culture des terres, progressivement irriguées, de la zone deltaïque.

Les exemples indous et égyptiens le prouvent.

Comme pour le noir africain, on avait affirmé que l’Indou était indéracinable.

En 1875, le gouvernement anglais, incertain à cet égard, n'avait pas exécuté le premier projet du canal de la Chenab dans l’Inde.

Ce système hydraulique ne devait être commencé qu’en 1890 pour être achevé à l’orée du vingtième siècle. Il arrose une superficie sensiblement égale à celle du es central nigérien.

En 1890, la population du périmètre irrigué atteignait 100.000 habitants; 20 ans après, en 1911, on dénombrait 1.100.000 personnes parmi lesquelles seulement 500.000 avaient été recrutées comme colons.

A l’origine l’attribution des terres avait été gratuite. Mais les demandes devinrent si nombreuses que le Gouvernement décida de les vendre. En 1919, par exemple, le prix moyen de la terre drainée et canalisée, dépassait 12.000 francs par hectare. (C’est au même phénomène qu’on assiste dans la plaine irriguée de Sotuba.)

Mais, répondra-t-on, s’il est aisé de coloniser un million d'hectares dans un pays comme l’Inde, comptant 300 millions d'habitants, le problème sera tout autre en disposant seulement d’un réservoir humain 20 fois plus petit.

Or, dans l'Inde, les colons de la Chenab ne sont pas venus de tous les points de la péninsule. Ils ont été recrutés dans la province voisine, tout comme pour le peuplement des terres irriguées du Punjab (3 millions d'hectares) (292).

Il y a, dans le Soudan « utile », c’est-à-dire dans la partie

(28) Voir, notamment, l’ouvrage déjà cité de BÉLIME : Le Delta Central Nigérien.

(29) Renseignement fourni par l'ouvrage précité de M. Bélime, pp. 20 et 21.

LE TRANSSAHARIEN ÉCONOMIQUE ET FINANCIER ter

du Soudan voisine du Niger, une population suflisante pour l’entreprise de colonisation nigérienne.

M. Labouret, dans une communication au Comité National d’études (5), estimant à environ 1.500.000 habitants la population des cercles, voisins du delta central nigérien, de Bamako, Bougami, Sikasso, Goudam, San, Segou, Mopti et Bandiagara (moyenne de 7 habitants au km?) considère comme « certainement réalisable, l'opération de concentration dans la zone des irrigations, d’une partie de cette population, actuellement dispersée » et vivant très péniblement. Deux famines, en 1903 et 1914, l’ont même décimée. Avec 7 à 800.000 habitants, ainsi peu à peu transplantés, on obtiendrait, sur le delta central nigérien, une densité de 10 à 80 habitants par km?, égale à celle de la France et susceptible d'augmenter rapidement en raison de la forte natalité indigène.

D'autre part, pourquoi ne pas faire appel également à certains de ces Mossis de la Haute-Volta qui, au nombre de 300.000 travailleurs, sont obligés, pour vivre, de se rendre tous les ans dans les mines ou les plantations de la Gold Coast anglaise ? (31).

Ne pourrait-on utiliser périodiquement la main-d'œuvre Kabyle, amenée par le Transsaharien ? N’a-t-on pas vu également au Soudan Anglo-Egyptien, dans la plaine de Gérizah, irriguée dans les mêmes conditions que celle du Niger, les indigènes accourir de 1.500 kilomètres à la ronde (Abyssinie, Oubanghi, Chari, Congo belge, etc...) (32).

Des entreprises semblables de transplantation et de fixation de multitudes d’indigènes ne sont pas nouvelles, du reste, dans nos colonies. Il n’est que de citer, par exemple, en À. E. F., le regroupement actuel, sur les deux côtés du Congo-Océan, en voie d'achèvement, des 300.000 habitants de la région qui seront logés dans des villages neufs, éclairés à l'électricité et pourvus de machines agricoles pour la mise en valeur du sol (#3).

(30) Séance du 30 juin 1930.

(31) Voir, sur ces questions, les études déjà citées de Bélime ainsi que Roux-BEexGEr : La liaison Oran-Niger, éditions Heintz frères, Oran, pp. 26 à 30.

(32) Bulletin du Comité de l'Afrique Française d'octobre 1931 : &« L’exemple du Soudan égyptien, p. 611.

(33) Voir Monde Colonial Illustré d’octobre 1933, article sur : En À. E. F., de l'électricité, de beaux villages.

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Et, sur les terres en cours d'irrigation de l'Ouest de la Cochinchine, ne transplante-t-on pas le trop-plein des populations de l’Annam ?

Ces « immigations intérieures » n’excluent pas, favorisent même une élévation notable du degré social de l’individu, de la famille et de la société indigènes. Les résultats remarquables obtenus dans ce sens à Niénébalé, permettent d'affirmer que l’hygiène, la lutte contre la mortalité infantile et contre la sous-alimentation auront un plein succès.

De pareilles œuvres, ignorées du gros public métropolitain et choisies entre beaucoup d’autres entreprises dans le domaine économique et social, permettent d’affirmer que, dans vingt ans, la République Impériale Française sera une puissance mondiale formidable, si l’effort actuel est constamment et méthodiquement poursuivi et amplifié par l'exécution de projets comme celui du Transsaharien.

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