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VI. ESSAIS DE CULTURES ET MISE EN VALEUR DU DELTA CENTRAL NIGERIEN

Mais, en même temps qu’il amorçait son œuvre de colonisation, l'Office du Niger s’est livré à des essais de cultures concluants.

Certains adversaires du Transsaharien ont pu soutenir que les travaux entrepris dans la moyenne vallée du Niger seraient sans portée intéressante, ne donneraient pas des résultats décisifs et considérables parce que les terrains irrigués ne se prêtaient pas à la culture intensive.

M. Vallaux, par exemple, aurait eu connaissance des « analyses des sols faites par les experts agricoles, soit dans les terres d'inondation, propres à la culture du riz, soit dans les terres exondées. Les éléments azote, acide phosphorique et potasse sont requis dans la proportion minime de 1/1000° pour chacun, pour que le sol soit cultivable ».

« Sauf pour un élément, la potasse, dans le seul cas des terres d'inondation, et encore seulement pour les analyses les plus favorables, jamais le minimum requis n’est atteint pour aucun des trois éléments indispensables. De plus, la grande majorité de tous les sols ont une réaction acide. A l’état naturel, le sol de la vallée du Niger est donc

pratiquement incultivable; il y faudrait une énorme quantité de chaux et d'engrais chimiques » (%).

Cependant, M. Vallaux reconnaît que l’on pourrait, dans la vallée du Niger « à la longue et de proche en proche, en améliorer quelques parties, en ayant soin de bien choisir les îlots de mise en valeur ».

M. le général Calmel pense que « les espérances que l’on avait fondées sur la culture-du coton ne paraissent pas précisément sur le point de se réaliser : la Compagnie de culture du coton du Niger n’a pas réussi » (35). Mais, il est moins aïflirmatif que M. Vallaux et admet que les « irrigations du Niger donneront, il faut l’espérer, quelques résultats » (56).

En ce qui concerne les efforts entrepris par la Société Cotonnière du Niger, à Diré, il y a lieu de noter, d’abord, que la cause principale de son insuccès (relatif d’ailleurs, puisqu'on obtenait d'importantes récoltes) (37) provient de l'emploi « d’une main-d'œuvre de travailleurs salariés. Le système-a donné de mauvais résultats; le paysan soudanais accoutumé à vivre librement dans son village, à exploiter un sol dont il est le maître de fait, n’éprouve naturellement aucun attrait pour le salariat » (38).

La meilleure réponse à M. Vallaux, croyons-nous, pourrait être que « les importants vestiges d’agglomérations éparses sur ses berges (du Niger) attestent qu'aux époques où les eaux du bras principal pénétraient librement dans son chenal, des populations nombreuses, industrieuses, habitaient son voisinage » (39). Comme celles-ci ne pouvaient guère vivre que de l’agriculture, il faut bien croire que les sols nigériens sont capables de nourrir les indigènes, même « nombreux ».

Mais nous préférons discuter avec lui la question plus sérieusement. Elle en vaut la peine.

(34) C. VarLaux. Le Transsaharien proposé comme remède au chômage, numéro de l’Exportateur Français du 3 mars 1933.

(35) Général Calmel, note à l’auteur de la thèse du 22 août 1933.

(36) Ibid., note à l’auteur de la thèse du 11 septembre 1933.

(37) 350 à 400 kilos à l’hectare.

(38) Discours du Gouverneur Général Carde à la session de novembre 1929 du Gouvernement Général de l'A, O. F., Bulletin Comité Afrique Française, janvier 1930, Renseignements coloniaux, p. 22.

(39) Ibid. PS

Lors du retrait des eaux, alors que le sol est encore humide, les indigènes s’empressent de le mettre en culture ou d'y envoyer paître leurs troupeaux.

Dans le delta central nigérien, ils récoltent ainsi, du mil, des patates, du coton (40).

La simple observation des faits nous apprend donc que le sol nigérien, arrosé, est fécond.

Mais, il est à peine nécessaire de souligner qu'on ne saurait engager, sans de solides garanties agricoles, basées sur des expériences scientifiques, des travaux présentant l’envergure de ceux entrepris en vue de l’aménagement du Moyen-Niger. « L'irrigation n’est pas une panacée. Elle exige des sols fertiles ou fertilisés, convenant aux cultures que l’on y veut faire, des plantes donnant des récoltes de bonne qualité marchande. »

Or, les 1.200.000 hectares irrigués, doivent être, d’après M. Carde, « formés à peu près par moitié de terres à coton et de terres à riz ». Examinons donc les résultats obtenus dans les essais de culture des stations nigériennes.

La station expérimentale de Diafarabé s’est spécialisée dans l’étude de la riziculture. On y a recherché, parmi les variétés autochtones, celles fournissant un produit pouvant rivaliser avec celui importé d’Indo-Chine au Soudan, pour l'alimentation des indigènes. « Des sélections atteignent déjà à cette qualité. »

A la station de Koulikro, on a même obtenu un rendement de 5.000 kilos de paddy à l’hectare ! (41).

Pour le coton on a organisé un service agronomique du coton, longtemps dirigé par un spécialiste américain, le D' Forbes, afin de connaître les meilleures variétés à cultiver au Soudan.

D'une manière générale, on a constaté que la longueur des fibres diminuait, du nord au sud, à mesure que l’humidité augmentait et qu’on passait de brins de 32 mm. à des brins de 20 mm. C’est ainsi que l’Allen américain a paru convenir à la région s'étendant de Bamako à Mopti, tandis

(40) Marius Erxsss, Inspecteur général de l’Agriculture coloniale. Les Grands Produits Africains, 1930, éditions du Comité de l'Afrique Française, 21, rue Cassette, Paris.

(41) Gouverneur Général Carde, discours précité,

que, plus au Nord, le Durango et le big bull laissent prévoir de meilleurs récoltes (42).

Des stations d’essais fonctionnent à Soninkoura et à Banankoro pour la zone prédeltaïque, et à Diafarabé et Siguiné pour la région deltaïque.

Dans l’une comme dans l’autre zone précitées, Les essais ont été probants et l’on pense obtenir des rendements de 800 à 900 kilos à l’hectare (43).

D'ailleurs, la variété « Allen » a été dès maintenant répandue parmi les indigènes nigériens et la production croît rapidement; en 1930, par exemple, elle a été de 5.000 tonnes (44).

Mais, plante épuisante, le cotonnier ne pourra revenir que tous les trois ou quatre ans dans l’assolement des terres arrosées.

D'autre part, il faut reconnaître (et sur ce point nous donnerons partiellement raison à M. Vallaux) que les alluvions du Niger, venant des terres du massif montagneux du Fouta-Djalon, sont moins fertiles que celles du Nil par suite de la différence d’origine géologique des roches décomposées (45).

Ces alluvions nigériennes, sables, argiles fines et masses de latérites, sont recouvertes par des dépôts éoliens de 10 à 15 centimètres d'épaisseur seulement (46). Mais il convient, aussi, de signaler qu’à l’heure actuelle, en Egypte, la nécessité de faire de l'irrigation pérenne (barrages d’Assouan, etc.) a entraîné la disparition presque complète des eaux limoneuses du début de la crue. Bien mieux, celles qui subsistent sont soigneusement écartées des canaux d’irrigation, de peur qu’elles ne les obstruent. De sorte qu’en définitive, l'Egypte est, elle aussi, arrosée surtout par des eaux claires. Quoi qu’il en soit, M. le gouverneur Carde a déclaré que « De cet ensemble de travaux émerge un principe auquel toute exploitation agricole de la zone irrigable devra se plier : sans engrais animaux, pas de récoltes. Le

(42) ScxaLrLer. Ouvrage précité, p. 81.

(43) Voir étude précitée de Maurice Debesse dans La Nature du de juin 1933.

(44) CHALLER. Ouvrage précité, p. 80.

(45) MariusETEssE. Ouvrage précité, p. 131.

(46) Voir étude précitée de Maurice Debesse dans La Nature du 1e" juin 1933.

développement des cultures et l'accroissement des troupeaux (déjà très importants nous le verrons) doivent donc suivre une marche parallèle » (47).

Mais, les plans d'organisation de la culture irriguée ont déjà prévu la mise en application d’un programme d'’élevage: les territoires du Macina seront réservés aux bovins tandis que, dans le Nord, à la lisière du désert, vivraient les moutons.

Avec ces engrais, qui seront abondants, la pauvreté du sol nigérien sera facilement corrigée.

M. Bélime nous apprend, d’ailleurs (4), « que dans les steppes du Macina, la terre se prête admirablement à la culture du riz, parce qu’argileuse, acide » (l’acidité qu’invoque M. Vallaux sera donc parfois une qualité !). Ces sols propices s’étendent sur plus d’un demi-million d'hectares.

Le bassin asséché du Niger Sahélien, aussi vaste, convient à d’autres plantes. Les terrains sablonneux produisent arachides, petit mil, graminées diverses, tandis que le gros mil et surtout le coton (les expériences l’ont démontré) trouveront, dans les sols bien drainés des alluvions lacustres, une proportion suffisante d'éléments fins.

« Pour le coton, comme pour le riz, les agronomes ont déterminé les époques des semis, la nature des engrais appropriés et des façons cultivables, les modes et les plantes d’assolement. Tous les facteurs de la production sont aujourd’hui connus » (4).

Et, par un hasard providentiel, il se trouve que les cycles des cultures envisagées coïncident exactement avec les crues et décrues du fleuve.

Ainsi, travaux d'irrigation, essais d'aménagement et d'amélioration du sol, sélection des plantes les plus aptes à la culture nigérienne, colonisation des terres à mettre en valeur, sont étroitement solidaires dans le plan de l'Office du Niger, et menées de front avec énergie et ténacité.

Ainsi encore, sera achevée sur les bords du Niger, la première (et la plus importante peut-être) de ces îles de prospérité qui doivent réussir « à transformer l'Afrique

(47) Discours précité du Gouverneur Général Carde. (48) BÉLIME. Le Delta Central Nigérien, ouvrage déjà cité, p. 10. (49) Bérime. Le Delta Central Nigérien, ouvrage déjà cité, p. 10.

Noire en un archipel de terres fortunées allant sans cesse se multipliant, s’élargissant, entre des espaces morts » (50).

Et le rapport de l’Organisme d’études du Transsaharien n'hésite pas à affirmer qu’il « ne fait pas de doute que nous tenons sur les rives du Niger de quoi faire une autre Egypte, peut-être même plus complète, parce qu'il pleut encore sur les bords du Niger et que l’ Eee en grand y est possible » (51).

Sur ce delta central nigérien (grand comme le delta du Nil) on peut, en effet, s'attendre à des résultats extraordinaires !

Dans l’Inde, comme nous l’avons déjà vu, des entreprises semblables à celles du Moyen-Niger ont été menées avec un plein succès. En Indo-Chine, en moins de 40 ans, nous avons, par notre politique hydraulique, sextuplé la superficie des cultures de la Cochinchine, quintuplé ses exportations, quadruplé le chiffre de sa population (#2).

Dans le Soudan Anglo-Egyptien, l'exemple de la vallée de Gerizelh, irriguée grâce au barrage de Sennar-Makwar, est non moins probant.

Quatre ans après l’achèvement de cet ouvrage, on pouvait mettre en irrigation une superficie égale à celle d’un quart de département moyen français.

Grâce aux mêmes méthodes de colonisation et de cultures que celles adoptées par l'Office du Niger, cette région dépeuplée voyait affluer les demandes de concessions des noirs des pays voisins (Congo Belge, Oubangui-Chari français, etc...). Au bout de cette même période de quatre ans, déjà sur l’espace précité (bien moindre que celui à irriguer par le Niger) la production cotonnière brute s'élevait à 90.000 tonnes, le coton égrené donnant ainsi un trafic d’exportation de 30.000 tonnes.

Or, avec les cultures intercalaires accompagnant cette production de coton et le mouvement d'importation, contrepartie de celui d’exportation, le trafic total, à la fin toujours de la même période de quatre ans, s’élevait à 300.000 ton-

(50) BÉLiME. L’Heure de la France, ouvrage précité, p. 127.

(51) Rapport de l’Organisme d’études, p. 36, de la partie économique.

(52) Voir conférence précitée de M. Roume à l’Union Coloniale Française,

nes, qui s’effectuait par une voie ferrée d’un millier de kilomètres de longueur présentant de nombreux points de ressemblance avec le Transsaharien (53).

En raisonnant par analogie il est donc permis, dès maintenant, de penser que la mise en valeur du delta central nigérien provoquera un trafic de plusieurs centaines de milliers de tonnes, que nous détaillerons dans le chapitre suivant.

Ne tombe-t-il pas sous les sens que seul le Transsaharien pourrait assurer ce trafic, puisque les chemins de fer côtiers, à voie étroite, seraient incapables de transporter un tel tonnage.

Ainsi apparaît, bien tangible, le lien étroit existant entre l'aménagement de la vallée du Niger et la construction du Transsaharien.

C’est pourquoi, M. Albert Sarraut, au terme d’une étude sur les travaux d'irrigation du Niger, émettait récemment l'avis que les résultats acquis, les perspectives escomptées dans le delta, exigeaient la construction immédiate du Transsaharien (54).

(53) Bulletin de l'Afrique Française d'octobre 1931, Renseignements coloniaux, pp. 610 et 611 : L'exemple du Soudan Egyptien.

(54) Vers l’unité impériale : L’Heure de la France, article de Georges Manue dans le Journal du Commerce du 31 août 1933.

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