II. Les exportations nigériennes par le Transsaharien
Le colon. —— À tout seigneur, tout honneur. Les travaux d'irrigation du Niger ont, pour but primordial, l’approvisionnement de nos industries textiles en matières premières (coton, laine). Nous ne pourrions mieux commencer cette étude que par celle de la production du coton.
En ce qui concerne le cotonnier, M. Belime avait fait, aès 1919, la constatation capitale de la coïncidence de la crue nigérienne commençant en juin, et finissant en janvier, avec le cycle cultural de cette plante allant de la mi-juin à Ia date extrême de février. La formule célèbre « Les pieds dans l’eau, la tête au soleil >» se trouvait donc admirablement réalisée. Nous avons déjà vu (4) qu’on avait décelé les variétés de coton s’adaptant le mieux au terroir et au climat, que les essais entrepris avaient été particulièrement concluants et qu’au surplus, certains sols du delta moyen s’adaptaient à la culture cotonnière.
Il n’est pas nécessaire d’insister sur l'importance de cette future production nigérienne à une époque où nous achetons à des prix élevés une matière première que nous devons faire venir de l’Amérique, de l'Egypte ou de l’Inde (pour ces deux derniers pays le coton est obtenu dans les mêmes conditions que dans la vallée du Niger, par irrigation).
(3) Paul TErau. Etude déjà citée, numéro de mars 1933 du Transafricain.
(4) Voir chapitre précédent.
Comme nous l’avons déjà indiqué(5), en principe, la moitié des terres irriguées (1.200.000 hectares) serait affeciée à la culture du coton. Avec une production moyenne de » à 600 kilos par hectare, on voit quels résultats sont susceplibles d’être obtenus dans quelques années.
C’est ainsi que M. Auguste Brunet, ancien Sous-Secrétaire d'Etat aux Colonies, estime que nous atteindrons les 2/3 des 300 à 350.000 tonnes nécessaires annuellement à l’industrie française (6).
Mais, au début de la mise en application du plan d'irrigation et de colonisation, dans cinq ans, 150.000 à 200.000 hectares seront en valeur. En supposant que seulement 70 à 80.000 hectares soient consacrés à la culture du coton et donnent des rendements minima semblables à ceux déjà cités, nous pourrons avoir largement une production de 20 à 25.000 tonnes (chiffre de début prévu par la Commission des colonies de la Chambre des députés).
Quant à celle susceptible d’être obtenue à l’achèvement du plan complet d'irrigation, M. Debesse, qui fait preuve, dans toutes ses évaluations, d’une grande prudence, les estime à 70.000 tonnes (7).
Le colonel Abadie, en se basant il est vrai sur la mise en culture cotonnière de 700.000 hectares, donne un tonnage de 315.000 tonnes (8).
La sagesse, évidemment, se situe entre ces deux chiffres extrêmes. Et la prévision de M. Brunet ne sera peut-être pas loin de se réaliser ! Quoi qu'il en soit, les cultures cotonnières de la vallée aménagée du Moyen-Niger seront susceptibles de pourvoir en partie aux demandes de nos industries métropolitaines (9).
(5) Voir chapitre précédent. Discours du Gouverneur Général Carde à la session de l’A. O. F. en novembre 1929.
(6) Auguste BRUNET. La question du Transsaharien et ses données actuelles. Etude déjà citée de la Revue Politique et parlementaire du 10 juin 1933.
(7) Maurice DEBEssE. Etude déjà citée de La Nature du 1° juin 1933.
(8) Colonel Maurice ABapie. Nos richesses soudanaises et le chemin de fer Transsaharien. Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, 184, boulevard Saint-Germain, Paris, 1928, p. 23.
(9) Avec la production de l’Oranie et du Maroc, susceptible de prendre un grand développement, et celle de l’Oubanghi-Chari Tchad, encore à son début et appelée au plus brillant avenir (3.000 tonnes de coton égrené en 1932), venant s’ajouter aux exportations nigériennes, la France pourra trouver, un jour, toute sa matière première cotonnière dans son empire africain.
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Le problème de la main-d'œuvre, particulièrement nombreuse, nécessaire pour la culture cotonnière, et que certains agitent comme un épouvantail, ne saurait nous effrayer. Outre que le delta central irrigué pourra compter assez rapidement une population d’au moins 70 à 80 habitants au km? (voir chapitre précédent), rien n’empêche et tout permettra au contraire de faire venir 50.000 Kabyles en hiver, au moment de la récolte du coton, alors qu’ils seront inoccupés en Algérie.
Le riz. — Le riz doit prendre autant de place que le coton dans les superficies irriguées par le Niger (voir discours précité du Gouverneur général Carde). C’est dire qu’il pourra être cultivé sur plusieurs centaines de milliers d'hectares. On espère même que le Macina deviendra ainsi le grenier de l’A. O. F. qui, pour sa consommation, importe actuellement de 30 à 40.000 tonnes de riz (62.500 en 1919 !).
Déjà, les régions comprises entre le Niger et le Bani et soumises aux inondations périodiques de ces fleuves, produisent une quantité importante de riz, dont le principal marché se trouve à Mopti. Mais, par suite de son manque d'organisation et de l’absence de concours de la technique moderne, en raison aussi de l’insuffisance des moyens de transports, cette production vivrière ne peut être exportée vers les provinces de l’A. O. F. situées plus à l’ouest.
Il n’en sera plus de même avec le Transsaharien aboutissant à Ségou, terminus du Dakar-Niger et du chemin de fer de la Côte d'Ivoire. ;
On peut donc prévoir un important trafic « intérieur » pour la production des rizières nigériennes enrichies grâce aux engrais verts retournés dans le sol quelques jours avant d’y semer ou d’y repiquer le riz, et en particulier au crotalaria juncea déjà utilisé dans le delta indou du Godavery. Aussi doit-on obtenir un rendement moyen de 3 tonnes de paddy à l’hectare, en sélectionnant, comme à Diafalaré, variétés de l’Inde et variétés locales (10). N’a-t-on pas même atteint une production de 5 tonnes à l’hectare à la station d'essai de Koulikoro ? Ce résultat n’est pas extraordinaire si l’on songe « que toute la zone située au sud du lac Debo
(10) Voir étude déjà citée de Maurice Debesse dans La Nature du dSjuin 1933.
offrira les conditions optima pour la production de cette denrée qui, en terrain irrigué, permet d’escompter trois récoltes par an » (11).
Or, le Macina offre 350.000 hectares particulièrement aptes à la culture du riz où elle a toujours été pratiquée. On peut donc s'attendre à une production voisine d’un million de tonnes. Comme cette région est déjà un peu peuplée et longe le Niger, il est permis d’escompter que, à l’arrivée du Transsaharien, 80 à 100.000 hectares seront à ce moment en valeur. En supposant même que la plus grande partie de la production (2 à 300.000 tonnes) soit utilisée sur place ou expédiée dans les autres colonies du groupe de l'A. O. F. il restera encore une marge importante pour les besoins de la métropole.
Dans le rapport du Ministre des Colonies à la Commission des Colonies de la Chambre des députés (avril 1933) on évalue uniquement l'exportation en France du riz de qualité que l’Indochine ne produit pas (10.000 tonnes). Mais si l’on y ajoute le riz ordinaire, facile à écouler en France, ce chiffre ne pourrait-il, sans exagération aucune, être triplé, quadruplé, voire quintuplé (12), surtout si, comme l’affirme M. Schaller, les exportations de toute la production de riz de nos colonies en France « ne représenteraient encore que 86 % de notre consommation totale » ? (13). La majeure partie du riz d’'Indochine, d’ailleurs, s'écoule au Japon et en Angleterre.
Et nous ne supputons pas les possibilités de ce sérieux débouché, que constitueraient encore nos trois possessions nord-africaines, pour les riziculteurs nigériens.
Les produits de l'élevage. — L'élevage doit jouer un grand rôle dans la mise en valeur du delta central nigérien, apportant, comme nous l’avons déjà indiqué, l’engrais indispensable et permettant de mieux alimenter la population, qui ne consomme pas assez d'azote.
Actuellement, le bétail de la boucle du Niger est pres-
(11) Auguste BRUNET. Etude déjà citée, dans la Revue politique ét parlementaire du 10 juin 1933.
(12) A. Focx. Examen critique du Rapport de l’Organisme d’études, déjà cité, p. 80.
(13) SGHALLER, Ouvrage précité, p. 81,
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qu’entièrement entre les mains des populations nomades ou semi-nomades, Maures, Peuhls ou Targui qui ne savent pas pratiquer un élevage rationnel.
Suivant les saisons et les possibilités des régions dans lesquelles ils gravitent, les troupeaux à demi-sauvages circulent au nord et au sud du fleuve. Pendant les six mois d’été, ou bien, à l’intérieur ou à l'extérieur de la boucle, ils subissent, victimes de la sécheresse, tous les effets physiologiques et épidémiques de la sous-alimentation, ou bien, vivant sur les bords du Niger, en partie dans l’eau des lacs et des marigots, ils y contractent des maladies et sont soumis à l’action néfaste des parasites.
Quel que soit le mode de transhumance adopté, il est indéniable qu’un gros pourcentage d’animaux périt (1). Quant aux survivants, faute de débouchés, ils ne peuvent guère être utilisés que sur place ou dans les autres colonies du groupe de l’A. O. F. et dans la Gold Coast anglaise.
Le troupeau bovin, formé surtout de zébus, décimé par les épizooties, a besoin d’être régénéré (15).
D'autre part, le damane ou mouton à poil ne présente guère d'intérêt. Par contre le mouton à laine du Macina, croisé avec des mérinos d'Espagne ou d’Algérie, est suscep-
tible de donner une bonne laine.
De cet aperçu, il résulte qu’en vue de l’amélioration et de l’utilisation des troupeaux nigériens, il importe surtout :
1° De leur assurer des ressources en eau, en pâturages frais et sains;
2° D’améliorer la qualité de ces troupeaux.
L'organisation des irrigations est en train de résoudre la question de l’eau et des pâturages. |
Les colons installés dans le delta comprendront (comme l’ont déjà compris ceux du Niénébalé et de la plaine de Sotuba) la nécessité des engrais animaux et l’utilité des troupeaux domestiques.
À la nomadisation dans les marécages, ils substitueront la stabulation et le pacage, durant la saison sèche: la construction de granges et de silos permettra la conservation
(14) Ibid. p. 84.
(15) Maurice DEBESSE. Etude déjà citée de La Nature du 1° juin 1933,
de fourrages verts assurant au bétail une alimentation régulière et fraîche.
Quant à l’amélioration de la qualité des animaux, il n’est que de continuer et de généraliser les expériences déjà réussies.
C’est ainsi que, pour le mouton, le « Service zootechnique du Soudan » a obtenu des croisements très intéressants avec les mérinos du Cap, tandis que la Chambre de commerce de Tourcoing et la Compagnie de culture cotonnière du Niger, à leur bergerie d'EI Oualadj, par des croisements semblables pouvaient avoir des animaux « réguliers dans leur croissance, fournissant une laine longue et souple, de réelle bonne qualité » (16).
Comment ne pas évoquer également les efforts couronnés de succès de l’Union Ovine Coloniale Française (17) ? Ce beau groupement, qui s’est donné pour tâche de régénérer et multiplier les troupeaux ovins de nos colonies en vue de l’approvisionnement de notre industrie lainière en matières premières, a obtenu, en A. O. F. comme ailleurs, des résultats intéressants.
C’est ainsi qu’en 1930 : 7.270 quintaux de laine ont été importés d’A. O. F. contre 3.467 en 1921 (18).
Il n’est pas douteux que ce mouvement se développera rapidement dans le delta central nigérien irrigué, avec le concours des services compétents soudanais et de l’Union Ovine qui pourrait créer, chez les colons nigériens, quelqu’une de ces « coopératives d’éleveurs indigènes » réalisées en Afrique du Nord (19).
Les animaux susceptibles d’être utilisés pour ces expériences et pour l’exéeution de ce programme, ne feront pas défaut. Lors du dernier recensement du bétail en A. O. F. on comptait (20)
BOIS ARR Et He 3.500.000 Moutons et chèvres...... 12.500.000
(16) ScHaLzcer. Ouvrage déjà cité, p. 86.
(17) Voir, à ce sujet : La Laine coloniale, édité par l’Union Ovine coloniale, 282, boulevard Saint-Germain, Paris (VIIe), 1931.
(18) Ibid., p. 46.
(19) Voir, par exemple : La laine coloniale, p. 46, discours de M. Michel Lallour.
(20) Voir : Quelques chiffres et idées générales, revue Oran-Niger de février 1933, ;
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ANNÉE LMP cn AN EE TE 500.000 ChevTeEAtC em REErE RER 215.000 CHAMEANSNE RER 120.000 POLCS RTE RES 105.000
Or, la grande majorité de ces animaux vit fatalement dans la région soudanaise, située dans la zone d'influence du Franssaharien puisque, plus au sud, le climat et la mouche tsé-tsé produisent leurs ravages.
C'est ainsi que sur les 3.500.000 bovins recensés, près de 2.000.000, d’après M. Auguste Brunet (2!) se trouveraient dans le cheptel soudanais et que sur les 12.500.000 moutons et chèvres on en compterait 7.000.000 dans les troupeaux de la région nigérienne (2).
Malgré ce nombreux cheptel et la généralisation progressive des méthodes de croisement que nous avons étudiées plus haut, le Ministre des Colonies (24) a jugé prudent d’estimer seulement à 6.000 tonnes de laine et 9.000 tonnes de peaux (2) l'exportation soudanaise possible dès maintenant. Mais il a signalé aussi à la Commission des Colonies de la Chambre des députés, que « le troupeau lainier est actuellement l’objet de mesures d'amélioration qui portent rapidement leurs fruits. D'ici 10 ans, il sera fort important. Le Soudan est un territoire d'élevage aussi intéressant que l'Australie ».
Or, à l’âge adulte, un bœuf fournit 150 kilos de viande, un mouton 25 kilos, une chèvre 20 kilos (26).
Croit-on, connaissant tous ces chiffres, que dans 6 ou 7 ans, époque où le Transsaharien serait sûrement achevé, la moitié des 50.000 tonnes de viande et des 10.000 tonnes de peaux dont parle M. Fock (27) ne pourraient emprunter la voie transsaharienne ?
Ces prévisions ne sont nullement exagérées en égard à
(21) A. BRUNET, sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, étude déjà citée de la Revue politique et parlementaire du 10 juin 1933.
(23) Note du Ministre des Colonies à la Commission des Colonies de la Chambre des députés (avril 1933).
(24) Ibid.
(25) M. Jacques Meniaud l’évalue également à ce chiffre.
(26) Colonel ABapre. Nos richesses soudanaises et le chemin de fer Transsaharien, ouvrage déjà cité, p. 20.
(27) A. Focx. Examen critique du Rapport de l’Organisme d’études, p. 61.
celles de certains auteurs, tel le colonel, aujourd'hui général Abadie (2), qui estime à 200.000 tonnes de viande et à 25.000 tonnes de peaux l'exportation soudanaise possible vers l’Europe !
Et les 6.000 tonnes de laine actuelles ne pourraient-elles avoir au moins doublé vers 1940 ?
En évaluant à 50.000 tonnes le trafic susceptible d'être procuré au ‘Transsaharien, dès son achèvement, par les produits de l'élevage soudanais et, en particulier nigérien, on est fort probablement au-dessous de la vérité. Mais nous avons tenu à rester dans ces limites car il importe que seule l’exportation lainière soit développée afin que les viandes nigériennes ne viennent concurrencer dangereusement la production de nos éleveurs métropolitains et nordafricains.
Ainsi, dès le début de la mise en valeur du delta central nigérien, nous pourrons nous attendre à un trafic d’exportation vers l’Europe par le Transsaharien, de 100 à 120.000 tonnes au minimum.
Et il faut à nouveau souligner que nous avons tenu à être sage dans nos évaluations, adoptant les tonnages les moins élevés possible.
Même les adversaires du TFranssaharien devront, semblet-il, reconnaître cet effort de prudence.
Mais, en dehors de la production de la vallée du Moyen- Niger en partie aménagée, d’autres éléments du trafic d’exportation du Transsaharien seront fournis par le Soudan.