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I. LE TRANSSAHARIEN ET L'OPINION FRANÇAISE

Le bloc africain français (qui ne sera véritablement un bloc qu'après la construction du Transsaharien) se trouve aux portes de notre pays. C’est un fait, et si gros de conséquences que l’avenir de la France en est déjà transformé et le sera davantage demain, après la construction du Transsaharien, amorce du Transafricain. C’est ce que nous voudrions prouver dans ce chapitre.

Nous ne pouvions mieux commencer notre démonstration, en traitant des rapports étroits et insoupconnés du Transsaharien et de l’opinion française. Celle-ci est parfois inquiète de son propre avenir, de celui de ce faisceau d'intérêts et de sentiments, quelquefois contraires en apparence, mais toujours solidaires, qui constituent le « fait-nation », la patrie française. Cette inquiétude date de loin. Déjà Prévost- Paradol, avant la guerre de 1870, s’alarmant de l’avenir réservé à notre nation dans une Europe et dans un monde en transformation, s’écriait : « Il n’y a pas deux façons de concevoir la destinée future la France : Ou bien nous resterons ce que nous sommes, nous consumant sur place dans une agitation intermittente et impuissante, au milieu de la transformation de tout ce qui nous entoure, et nous tomberons dans une honteuse insignifiance sur ce globe occupé par la postérité de nos rivaux, parlant leur langue, dominés par leurs usages, remplis de leurs affaires, soit qu'ils vivent unis pour exploiter en commun le reste de la race humaine, soit qu’ils se jalousent et se combattent au-dessus de nos têtes: ou bien 80 à 100 millions de Français, établis sur les deux rives de la Méditerranée, maintiendront à travers les temps le nom, la langue et la légitime considération de la France. (Prévost-Paradol, la France Nouvelle, 1868.)

Plus tard, d’autres écrivains exprimaient les mêmes in-

quiétudes devant la décadence économique et démographique de la France et, en cherchant les causes et les remèdes, mettaient tout leur espoir dans l'Afrique Française. « 11 semble qu’une prédestination ait fait de l'Afrique la Lerre où la France répare ses forces épuisées », affirmait Melchior de Vogué. (Le Maître de la Mer.)

Et chez ces penseurs, ces patriotes, inquiets, tourmentés par la France vaincue de 1870, n’espérant plus qu’en nos colonies africains, se précisait, chaque jour davantage, l’idée que, pour sceller ces possessions en un seul bloc, il fallait construire le ‘Transsaharien. « La gare supprime le fort, écrivait M. Gabriel Hanotaux; le rail supprime la conquête, partout où le rail pénètre, la paix s'établit » (1).

Et le commandant Roumens, dans son ouvrage si intéressant stür « L’Impérialisme français et les chemins de fer transafricains », exprimant, au seuil de la guerre de 1914, l'inquiétude de nos populations, sentant fondre sur elles les dangers, clamait l’urgente nécessité de la construction de cet instrument impérial, gage de domination et de paix, que doit être le Transsaharien !

Après la guerre, d’autres encore s’alarmaïient, non de ladécadence de la France (sa victoire était une preuve irréfutable du contraire), mais de la crise morale.

Crise de confiance des Français, crise de confiance des étrangers provenant de la méconnaissance, par les uns et par les autres, de ce qu'est la France d’aujourd’hui.

On ne percevait pas encore, en 1920, la puissance énorme de notré nation, prédominante en Europe, aux colonies dispersées dans les cinq parties du monde, ayant surtout un prolongement direct au-delà de la Méditerranée par son Empire africain « qui est pour elle la meilleure et la plus efficace garantie d’un avenir au moins égal à son glorieux passé ! » (2).

Et après une analyse de cet état d’esprit et des possibilités de la France africaine, le colonel Meynier, par exemple, réclamait d'urgence la construction du Transsaharien, « seul capable de revivifier notre nation et de lui donner confiance

(1) Cité par le Commandant Roumexs. L’impérialisme français et les chemins de fer, librairie Plon, Paris, 1914.

(2) Colonel MEeynier. Article sur : Le chemin de fer transsaharien et lPavenir de la France africaine, paru dans le numéro du Bulletin de l'Afrique Française de novembre 1922,

dans $es destinées par la conscience qu’elle aurait de l’existence d'un formidable empire français à ses portes » (3).

Depuis quelques années, cependant, notre opinion publique prend de plus en plus conscience de la valeur de notre empire colonial. Elle jauge mieux la puissance de notre nation; elle devine, si elle n’en a pas encore toujours la perception nette, que la France doit rechercher son avenir non seulement en Europe, mais aussi dans le reste du monde et surtout en Afrique. Elle s'intéresse souvent, se passionne parfois aux récits ou pour les problèmes purement coloniaux. Toute une jeune élite réalise même, peu à peu, une conception impériale.

L’'Exposition coloniale de 1931 a certainement été un facteur puissant de cette évolution. Mais il convient de citer aussi parmi les éléments de cette transformation de l'opinion : les déboires récents, les résultats décevants d’un pacifisme et d’un paneuropéanisme outranciers qui ont cru vainement en une union complète des peuples européens, la sensation profonde, ressentie par l’homme de la rue, dans la tourmente économique, de l’étroite solidarité existant entre la métropole et ses colonies, l’envoi de nombreux jeunes gens en Afrique du Nord pour leur service militaire, une propagande coloniale plus tenace et mieux comprise qu'auparavant, notamment dans la jeunesse scolaire, grâce à divers groupements (4), ou à des manifestations organisées annuellement, avec l’appui des pouvoirs publics, par la Semaine Coloniale Française.

Quoi qu'il en soit, à cette transformation de l’opinion en face du problème colonial, doivent correspondre toujours plus de réalisations dans le domaine impérial. Avec les emprunts coloniaux, un grand pas a été fait dans ce sens.

Continuons dans cette voie par la construction du Transsaharien. Grâce à ceux qui, avant et après la guerre, ont jeté le cri d’alarme, par suite de Ia propagande coloniale actuelle parmi la jeunesse française, devant les nécessités politiques et économiques de l’heure, à la faveur de la remarquable campagne du Comité Français du Transafricain, notre peuple se rallie à l’idée de la construction immé-

(3) Ibid.

(4) La Ligue Maritime et Coloniale Française, la Société de Géographie commerciale et les 80 Comités locaux et régionaux de Propagande et d'Action Coloniales, par exemple, :

diate du Transsaharien:; il sent qu'avec lui, non seulement la soudure de notre empire africain sera certaine, mais qu'aussi l'avenir et, par conséquent, la paix de l'Europe seront assurés. Et du même coup, l’idée impériale triomphera dans l’opinion publique française.

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