II. TRANSSAHARIEN ET IDEE IMPERIALE
Car si l’idée d’empire a audience auprès d’une partie de l'élite, notamment de nombreux éléments de la jeunesse intellectuelle, il s’en faut encore qu'elle ait conquis les masses. « Nous avons un Empire. Où est la conscience de cet Empire ? », a pu demander avec une certaine raisen, l’un de nos modernes hommes d'Etat, M. André Tardieu. Cette apostrophe pourrait être rapprochée de l’affirmation suivante de M. Albert Sarraut : « La France sera coloniale ou elle ne sera pas. » Encore que ces dernières paroles ne doivent pas être interprétées absolument dans le même sens que l'interrogation inquiète citée précédemment, ces deux phrases expriment une même nécessité, renferment tout un programme : Une opinion publique ayant une conscience impériale (5), un empire vraiment organisé.
Nous traiterons d’abord le premier point.
La conscience impériale, comment peut-elle pénétrer dans les masses ? Par l'intérêt. Libre aux intellectuels, à l'élite, d’avoir une autre conception de l’Empire (6). Mais si l’opinion publique française, dans son ensemble, est déjà coloniale et sera demain impériale, c’est parce que « tout naturellement, nécessairement même, l'insertion de l’impérial dans le colonial, la greffe de celui-ci sur celui-là, la transition, le progrès du colonial à l’impérial (7) se réalisera inéluctablement ». Car l’économique est essentiellement affaire d’interdépendances et de solidarité (8). Une nation,
() Cette conscience impériale serait également un puissant facteur de paix (lire à ce sujet articles sur : Connaissance de l'Empire, par Maurice RECLUS, parus dans des numéros du Temps de l’année 1930, ainsi qu’article de Pierre MILLE, dans la Dépêche de Toulouse du 13 septembre 1933 : Si nous voulons garder nos colonies).
(6) Voir, à ce sujet : Réalisme impérial, articles de Maurice RECLüS. dans le Temps des 24 mars et 9 avril 1931.
(7) Maurice RecLus. Article sur : La Connaissance de l'Empire, paru dans le Temps du 12 juillet 1930, ur ;
un pays, une région même ne peuvent songér à s’équiper en fonction de leurs seuls besoins. Les producteurs d’un groupe économique autonome sont aussi les consommateurs des produits d’autres entités économiques. Ils doivent, par suite, s’outiller en vue de l'échange de leurs productions naturelles contre celles, indispensables, des groupes voisins.
N’est-il pas logique qu’une colonie française veuille s’équiper en vue surtout d'échanges, de rapports commerciaux avec la métropole ou avec d’autres colonies françaises ? Que la métropole, arbitre naturel des relations économiques entre les diverses parties de son Empire, élabore un plan judicieux des diverses productions dans ses colonies et cherche à en assurer la réalisation progressive dans un tout harmonieux, capable de la satisfaire en même temps que de combler les vœux des régions économiques de son domaine colonial, quoi de plus normal ?
N'est-ce pas à ces efforts que nous assistons, d’ailleurs, actuellement ? (9).
L'idée du tout, d’un bloc vient alors si naturellement à l'esprit qu’elle constitue l’une de ces idées-force auxquelles on ne saurait se dérober. Et « ce tout, ce bloc, cet ensemble, qu'est-ce ? sinon l’Empire français qui commence à se dégager, dont l’immense stature se relève et se précise de plus en plus à mesure qu’apparaît sa nécessité, voire sa fatalité au point de vue économique » (10). :
Or, nous avons vu que non seulement le Transsaharien contribuerait économiquement à la liaison et au développement de nos colonies africaines, mais qu'aussi 1l devait fatalement assurer une meilleure circulation économique entre les diverses parties de l’Empire, une fusion progressive dont nous étudierons, plus loin, les conséquences politiques. En vertu de la théorie que nous venons d’exposer, il doit entraîner une certaine conception de l’idée impériale, non seulement dans l'opinion métropolitaine, mais même dans nos possessions africaines, parmi les éléments indigènes évolués, qui auront, plus nettement, la perception de leurs intérêts solidaires de ceux des métropolitains.
(8) Maurice RecLzus, 1bid.
(9) Sans préjudice de nos efforts de reconstruction de l’Europe dont toutes les parties sont plus ou moins solidaires économiquement.
(10) Maurice Reczus. Article sur : La connaissance de l’Empire, paru dans le Temps äu 12 juillet 1930.
« L'effort inouï de continuité, d’énergie et d’efficace, accompli depuis cinquante ans par la République dans le domaine colonial est incontestable; tout le monde, ou presque, est d'accord pour le proclamer. Il lui manque pourtant, peut-être encore quelque chose; il lui manque de s’être traduit par une œuvre d'ensemble, tangible, visible, évidente par elle-même, frappant l'imagination des foules, ayant la valeur et la portée d’un de ces gestes symboliques auxquels la politique intérieure et même extérieure nous à depuis quelques années habitués » (11).
Du reste, nos compatriotes, en général si casaniers, et surtout « si continentaux », si peu favorables à l'esprit maritime, ne considéreront-ils pas l'Afrique noire française comme un simple prolongement de leur patrie, le jour où ils sauront que, comme pour l’Afrique du Nord, ils n’auront qu’à franchir, en quelques heures, la Méditerranée pour s’y rendre en chemin de fer et accomplir, en moins d’une semaine, la « traversée » de notre empire africain ? (12).
Ce jour-là, la question de la conscience impériale ne se posera même plus, puisqu'elle sera à la base même de nos conceptions françaises. Ce ne sera pas l’un des moindres résultats de la construction du Transsabarien !