‹ Le Transsaharien: Amorce du TransafricainChapitre 60 sur 84 · IT. TRANSSAHARIEN ET EMPIRE AFRICAIN · texte numérisé non relu

IT. TRANSSAHARIEN ET EMPIRE AFRICAIN

Mais un autre effet de l’exécution de ce grand œuvre, et qui contribuera aussi puissamment à asseoir l’idée impériale en France, sera la fusion complète des diverses colonies de notre bloc africain.

Nous avons déjà étudié, dans les chapitres précédents, les immenses répercussions économiques et stratégiques, en Afrique, de la construction du Transsaharien.

Nous avons vu combien de courants, multiples et puissants, d'échanges économiques et (qu’on nous passe l’expression) « militaires » s’établiront immédiatement entre les diverses parties de l’Empire africain (encore mieux après

(11) Maurice REecLus. Psychologie du Transsaharien, numéro du Temps du 5 janvier 1930,

(12) Voir, à ce sujet, Maurice REcLus. Psychologie du Transsaharien, Le Temps du 2i décembre 1929,

son prolongement en Transafricain vers le Tchad et l’Oubanghi).

Nous ne les rappellerons donc que pour expliquer comment, de cette « transfusion » continuelle, doit naître une nouvelle organisation politique de cet Empire, et aussi pour étudier les répercussions psychologiques possibles de ce vaet-vient parmi nos indigènes.

« II est incontestable que la jonction ferroviaire de l'Algérie et du Soudan doit donner à nos possessions de l'Ouest Africain, une cohésion économique et politique qu'elles n’ont pas eue jusqu'ici et qui augmentera dans des proportions énormes leur valeur et leur puissance dans la paix comme dans la guerre » (13).

Mais, à un tel corps ainsi formé, ne faudrait-il pas une seule tête ? Comment concevoir que cinq de nos modernes « vice-rois » se partagent le gouvernement de cette unité économique ?

Déjà l’on se plaint du manque d'entente, du défaut de cohésion des diverses parties de notre empire africain. On estime, avec juste raison, que la Conférence annuelle nord-africaine ne peut suffire, pendant sa courte session, à régler toutes les questions pendantes entre nos diverses colonies africaines; on se plaint, non sans motif légitime, du manque de plan directeur dans notre Afrique Française.

Des voix autorisées (14) se sont également élevées contre le partage de la direction de notre Afrique entre trois ministères (Intérieur pour l'Algérie, Affaires Etrangères pour le Maroc et la Tunisie, Colonies pour l’A. O. F. et l'A. E. F.).

Or, les échanges commerciaux, donc les rapports politiques, entre nos possessions nord-africaines et celles de

(13) Une personnalité militaire, dont nous tairons le nom, nous exprimait sur ce point son opinion en ces termes : « J’ai vu l’opposition formidable (quoique souterraine) de puissances étrangères contre l’organisation de notre Empire africain, organisation qu’elles craignent parce qu’elle rendrait la France trop forte à leurs yeux. »

(14) Gabriel HaAnoTAUx. Articles dans la revue des Deux Mondes. — Henry DE Jouvenez. Article dans Revue des Vivants de janvier 1930, sur : Bloc africain et Fédération européenne. — DE Warren. Un ministère de la France extérieure, Le Temps des 23 et 24 novembre 1933. — Voir également l’opinion exprimée à ce sujet (et notamment en ce qui concerne les décisions de la Conférence nord-africaine à propos du Transsaharien) par M. le Commandant pe BAyser, dans divers articles (le 12 juin 1931, par exemple),

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l'Afrique occidentale et centrale sont actuellement presque nuls en raison de la cloison étanche saharienne. Mais, quand celle-ci sera traversée par le Transsaharien, comment pourra-t-on concilier des intérêts solidaires avec des directions politiques, sans coordinations, sinon contraires ? Force sera alors de créer, non seulement ce Ministère d’Empire dont la réalisation est toujours retardée, mais aussi d'établir, au-dessus des gouverneurs régionaux, un supergouverneur général, une sorte de proconsul romain, ayant la haute main sur toutes les grandes affaires africaines françaises.

Ce chef unique, l’égal, sinon le supérieur d’un ministre, (pourquoi ce poste ne serait-il pas confié à l’un de nos hommes d’État éprouvés ?) ne pourrait que résider aux portes de la Métropole, dans cette Algérie qui deviendra fatalement la Métropole seconde de l'Afrique Noire Française parce que sur la voie conduisant à la Métropole et à cause, aussi, de la colonie algérienne qu’elle ne manquera pas de créer sur le Niger. La Tunisie et le Maroc suivront cette marche en avant, car le Transsaharien provoquera l'épanouissement absolu de l’Afrique du Nord tout entière, de Casablanca à Tunis.

On ne peut imaginer ce que sera devenu, dans un demisiècle et même moins, notre domaine d’Afrique, après qu'aura été scellée son union définitive par le Transsaharien.

H suffit de constater la croissance rapide de pays neufs ayant de nombreux points de comparaison avec notre empire africain, tel le Brésil « dont les métropoles géantes «et les fabuleuses richesses sont en passe de devenir l’un des facteurs de l’économie, voire de la politique mondiales », pour supputer le développement futur de la France d'Afrique.

« Représentons-nous donc une Afrique Noire beaucoup plus peuplée qu’elle ne l’est aujourd’hui, sillonnée de canaux, de routes et de voies ferrées, s’enorgueillissant de grandes villes sur d'immenses fleuves et disposant sur l'Océan, face au continent américain, de ports promis, comme Dakar, à la plus haute fortune; capable enfin, par la vertu, d’une intelligente mise en valeur, de fournir de matières premières les indusiries de lAfrique du Nord, de la Métropole, de

l'Empire Français tout entier, sans parler de l’Etranger » (15).

Ce ne sont pas 1à vaticinations de visionnaires, « L’évolu-

tion humaine est continue, parce que la marche à la prospérité et au bien-être ne s’arrête pas, parce qu'aucune partie de Ia planèle, si peu qu’elle soit habitable et exploitable, n’est destinée à demeurer en jachère et que les besoins de l'humanité en croissance exigent absolument une civilisation en extension et en progrès. Fatalement, qu'on le veuille ou non, qu’on le souhaite ou non, notre Afrique Noire sera englobée dans cette extension et dans ce progrès- 1à > (18),

L'exemple de l’Algérie, notre meilleure cliente dans le monde, l’essor rapide du Maroc, la constatation que l’Afrique du Nord tout entière nous achète plus que l’Angleterre, l’Allemagne et l’Union Belgo-Luxembourgeoise réunies, les progrès incessants de notre colonisation en Afrique Noire permettent d'affirmer que ces prédictions doivent vraisemblablement être, un jour, que leur réalité sera même accélérée par la construction du Transsaharien.

Sans doute, cette évolution, disons plutôt cette révolution économique et politique due à ce chemin de fer, ne sera pas sans avoir des répercussions, difficilement calculables, parmi les indigènes de nos possessions africaines. Certains ont redouté l’islamisation des noirs, pouvant les entraîner contre nous, dans le cas d’une révolte due au fanatisme religieux. Nous avons déjà vu que cette éventualité n’était pas à redouter (17). Les Kabyles algériens pourront, sans danger, venir se mêler aux noirs du Soudan ou du Tchad. Et il sera préférable, au point de vue politique, qu’ils travaillent d’une manière saisonnière dans ces régions plutôt que dans la Métropole. D’autres ont craint les troubles que provoqueraient Arabes et Kabyles en voyant les noirs se mêler à eux « en citoyens libres » (18). Mais cette rencontre n'est-elle pas fatale un jour ou l’autre ? Il n’est que de la réaliser par

(15) Maurice Reczus. Psychologie du Transsaharien, dans Le Temps du 5 janvier 1930.

(16) Ibid.

(17) Maurice REczus. Psychologie du Transsaharien, dans Le Temps du 5 janvier 1930.

(18) Voir chapitre précédent : Transsaharien et défense impériale.

étapes graduellement. Du reste, comme nous l’indiquions précédemment, la constance des intérêts solidaires due au mouvement économique créé par le Transsaharien, aplanira peu à peu ces difficultés possibles et non certaines. Métropolitains, Européens et indigènes nord-africains, noirs des colonies tropicales, communieront, consciemment ou inconsciemment, qu'ils le veuillent ou non, dans l’idée impériale. Aucun mouvement de sécéssion indigène sérieux ne sera à redouter, tant les intérêts des parties en cause seront enchevêtrés.

Alors, régnera véritablement sur l'Afrique Française la « pax gallica ».

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