IV. TRANSSAHARIEN ET METROPOLE
Elayée par ce formidable empire voisin, cohérent, uni, calme, quelle serait la puissance de la métropole, de l’'Empire Français tout entier ? On a peine à l’imaginer.
« Il ne faudrait pas plus de temps pour aller au Niger, qu'il n’en fait pour gagner les limites orientales de l’Europe : On mettra deux jours, en rapide Transsaharien, pour atteindre le Soudan en partant d'Alger et quatre en partant de Paris. » ;
Dans cette formule résident toutes les possibilités d’avenir. Comment ne pas s’apercevoir tout de suite que la France irait bien « de la Mer du Nord au Congo ? »
Ainsi serait réalisée véritablement Ia prédiction de Prévost-Paradol dont, souvent (plus souvent que ne se l’imagine l’opinion française), on redoute la réalisation à l'étranger.
« L'importance du Transsaharien saute tout de suite aux yeux de tous, a écrit M. Carlo Giglio, dans plusieurs journaux de la Péninsule italienne (19). Outre qu’il consoliderait le système impérial français, il lui procurerait la possibilité de devenir le point de croisement des communications entre l’Europe et les Deux-Amériques » (20).
(19) Paul Turau. Etude déjà citée.
(20) Cité par le supplément du journal Le Temps du 29 décembre 1932. | FT AT
De combien notre mouvement commercial et de capitaux ne serait-il pas accru !
De quel poids aussi, notre autorité, toute au service de la paix, ne serait-elle pas augmentée parmi les nations d’'Europe, obligées, pour commercer avec l’Afrique et même une partie de l’Amérique, d'emprunter nos territoires qu’elles trouveraient à leurs portes, dans notre empire africain en pleine prospérité, sachant enfin qu’elles auraient à traiter avec « une France gallo-africaine de plus de cent millions d'habitants formant bloc de Dunkerque à Brazzaville » (21).
Ce ne sont pas là vues à longue échéance. Dans dix ans, si (comme c’est probable), le Transsaharien est déjà construit, elles seront à demi-réalisées. Et avant cinquante ans, elles connaîtront leur plein épanouissement.
Alors, la « pax gallica >» que nous évoquions tout à l'heure pourrait aussi régner définitivement en Europe et la fédérer. Quels seraient les trublions de la paix qui oseraient contrecarrer cette puissance industrielle, qui songeraient à évoquer la chute démographique de la France (mal dont souffrent d’ailleurs la plupart des peuples européens) pour prétexter un remaniement de la carte européenne ou africaine ?
Qu'on y songe bien, du reste !
L'évolution historique depuis les premiers âges de l’humanité nécessite, commande même cette puissance françcaise et sa réalisation intégrale par le Transsaharien. En vertu de cet instinct grégaire qui pousse naturellement les hommes à se réunir en masses de plus en plus denses, par suite de l’impérieuse nécessité qui les a forcés, au fur et à mesure de progrès de la civilisation, à laisser à leur voisin le monopole de telle ou telle tâche et à pratiquer ainsi une division de plus en plus poussée du travail, en raison même de la répartition fatale des cultures, des industries spécialisées dans une région de préférence à une autre, devaient naître une conscience collective, des besoins croissant en intensité et dont Te cercle sans cesse élargi emprisonnait un groupe de plus en plus compact d’humains. Cette évolution devait provoquer, par étapes, une fusion complète de l’humanité, dans tous les domaines de son activité si diverse.
(21) Tiré d’un article du Giornale d'Italia, cité dans le supplément précité du Temps.
Ainsi, est-on passé du stade de la famille à celui de la Tribu pour atteindre, plus tard, avec l’établissement d’une population sédentaire, celui de la cité, l’urbs. Mais déjà la métropolis, la ville-mère, que ce fut Athènes, Tyr ou Carthage, n’était pas inconnue et, comme des satellites, ses colonies rayonnaient dans la zone méditerranéenne. Des empires se fondaient, L'un d’eux, même, l’imperium romanum englobait, un instant, la plus grande partie de l’Europe et les littoraux méditerranéens de l’Afrique et de l’Asie. Mais ces empires ne pouvaient reposer sur des bases solides car ils avaient été établis surtout par un désir de lucre, dans un but de rapines et de conquète, et ils comptaient trop peu d'hommes libres en face de la foule des esclaves. L’effondrement vint, le flot des tribus nomades submergea le lent travail millénaire des populations sédentaires. Ce fut la nuit du pré moyen-âge dans laquelle naïissait un monde nouveau. L'évolution, un instant interrompue, reprenait, et, du village api à l’ombre de la tour féodale, l’homme élargissant le cadre de ses concepts en venait à penser : comté, duché province et, sinon à concevoir, du moins à sentir l’idée nationale, du moins à posséder une vague conscience collective. Le triomphe de cette idée nationale devait être le triomphe de la Révolution Française, chez nous et l’œuvre du XVII! siècle et surtout du XIX°, dans les autres pays.
Mais les échanges intellectuels, les besoins du commerce et de l’industrie, la rapidité des communications, les grandes explorations du siècle dernier poussèrent au paroxysme cet élan de l’homme vers l’extérieur, vers l'inconnu, ce besoin du gigantesque, du colossal qui, après les dirigeants, lPélite, devait animer les peuples dont l’unité était réalisée.
Les Etats-Unis partaient à la conquête du Far-West; l’Angleterre consolidait et équipait son empire; l'immense Russie se modernisait, de la Vistule à l'Océan Pacifique; le Japon s’efforçait de régner sur l’Extrême-Orient; l’Allemagne conquérait des colonies et caressait ses rêves de Mittel-Europa et d’hégémonie mondiale; la France, lentement, plutôt par une heureuse fortune que par volonté bien arrêtée, se constituait un empire. Survint la guerre !.… L'Allemagne, pour un temps, fut rayée du rang des grandes puissances. Des ruines de l’empire austro-hongrois surgirent plusieurs petits Etats; Ia Russie, amputée des pays
baltes et d’une partie de la Pologne, sombra dans l’anarchie; les Dominions eux-mêmes semblaient vouloir se rendre complètement indépendants de l’Angleterre. Crépuscule des Empires ? Non, simple transformation. L'empire britannique s'oriente vers le Commonwealth, vers la création d’un monde anglais qui s'efforce, pour un temps, de se rendre indépendant du reste de l’univers. La Russie, par l’exécution de son plan quinquennal, confiante en ses immenses ressources, et dont la jeunesse est élevée dans l’admiration du matérialisme poussé à l’extrême, s’avère, dans la lutte économique prochaine, un concurrent particulièrement dangereux par son manque absolu de scrupules et sa haine du capitalisme moderne. Le Japon exécute progressivement son plan d'hégémonie asiatique; les Etats-Unis, assoiffés de puissance, maitres des Amériques du Nord et Centrale, ont rêvé de conquérir économiquement et moralement le sud de ce continent, sinon de coloniser pacifiquement certains Etats Européens. L'Allemagne, forte de son équipement ultramoderne et de la puissance que lui confère le chiffre de sa population, ne désespère pas de germaniser notre continent. Il n’est pas jusqu’à l'Espagne qui ne songe à l’union hispano-américaine. Le XX° siècle semble devoir être celui du triomphe des empires, de cinq ou six empires qui se parlageront le monde, en attendant, peut-être, leur fusion, dans un autre siècle. Devant cette extension de puissances gigantesques qui, fatalement, veulent entraîner dans leur giron sinon écraser les petites nations, la France se doit de se montrer digne du rôle de premier plan qu’elle a toujours joué, digne aussi de cette civilisation qualitative qu’elle personnifie au milieu de la ruée matérialiste, du règne de la quantité qui caractérise notre civilisation moderne.
Elle doit pouvoir continuer son œuvre de paix.
Nous nous devons aussi de perpétuer notre civilisation, héritière d'Athènes et de Rome, de la maintenir pour le bien des générations futures, d'étendre même son champ d’action, de renforcer son influence. Mais, pour atteindre ce but, pour rester au niveau que nous confère, que nous dicte notre mission mondiale, nous devons asseoir notre puissance, sur une base plus élargie, quantitative : Notre Empire africain, vivante réalité, grâce au Transsaharien !