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CHAPITRE II

LES PATS-BAS

Les Pays-Bas, au Moyen-âge, avaient été au nombre des pays les plus riches et les plus industrieux de l'Europe. Très peuplés, semés de communes très jalouses de leurs libertés, ils avaient poussé aussi loin que les cités italiennes la fabrication du drap, et même, grâce à leurs relations régulières avec le Levant, ils avaient, dès le xiv^ siècle, introduit chez eux le travail du coton. Bruges avait été une grande place de commerce et de banque. Gahd et Liège avaient eu des corporations aussi remuantes que celles de Florence. La contrée avait été un vaste entrepôt où se rencontraient les peuples et le.s denrées du Nord et du Midi. Elle était toute préparée à profiter des grandes découvertes géographiques qui marquèrent la fm du xv^ siècle.

Mais, dans la période qui nous occupe, une division jusqu'alors latente allait se faire jour.

Au Sud, là où le français et le flamand se partageaient le territoire, c'étaient l'industrie et le commerce qui prédominaient ; les villes y étaient nombreuses et prospères ; les influences anglaise et française s'y disputaient les esprits. Dans la partie septentrionale, où se mêlent en un réseau inextricable les bouches de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, où abondent canaux, îles, marais, terres dérobées à la mer et incessamment menacées d'être reprises par elle, vivaient surtout des pêcheurs et des éleveurs de bétail, et parmi eux l'influence allemande était la plus forte.

* Or la question religieuse qui, au xvi® siècle, coupe en deux toute l'Europe, opère aux Pays-Bas une scission analogue. La moitié méridionale reste finalement catholique et soumise au roi d'Espagne, héritier de la maison de Bourgogne. Ce n'est pas d'ailleurs sans résistance, sans révoltes sauvagement réprimées, sans étoufîement des libertés locales. L'autre moitié, protégée par les eaux qui Tenveloppent et au besoin la submergent, soutient durant trente-sept ans une lutte héroïque contre Philippe II, le plus puissant prince du temps. Protestants et républicains, les habitants de la Hollande, de la Frise, des Sept-Provinces unies conquièrent le droit de penser librement et de se gouverner eux-mêmes. Les gueux de mer, comme on les appelle, forcent leurs adversaires à reculer. Guillaume d'Orange le Taciturne, incarnation de l'esprit puritain et patriotique, périt assassiné; mais il laisse derrière lui un peuple émancipé, exalté par la victoire et tout frémissant encore de la fièvre du combat. Il y a ainsi séparation profonde entre les deux régions qui composent les Pays-Bas, et il est nécessaire de les considérer l'une après l'autre.

.^1. — Les Pays-Bas espagnols (puis autrichiens).

Extension du commerce extérieur : Anvers, pre^iiier entrepôt universel et principal centre financier du xvi« siècle. — Création de grandes entreprises industrielles : formation d'un prolétariat ouvrier. — Accroissement des agglomérations urbaines. — Brusque décadence à la fin du xvi» siècle.

Il convient de commencer par les provinces demeurées espagnoles, qui, vu leur passé, se trouvaient plus aptes à tirer un avantage immédiat du déplacement de l'axe commercial.

De 1550 à 1566 seulement, on voit le chiffre de leur commerce doubler avec l'Espagne, tripler avec le Portu-

Ob LE TRAVAIL DANS L EUROPE MODERNE

gai, la France et l'Allemagne, et beaucoup plus que déc#pler avec la Grande-Bretagne. Cet accroissement si rapide des relations extérieures, joint à l'excellence des voies de terre et d'eau qui sillonnent les p|laines de l'intérieur, entraine la concentration du trafic en un ou deux points privilégiés. Bruges essaye de maintenir, sur de nouvelles bases, son ancienne primauté; mais en vain revendique-telle son antique droit d'étape, et le privilège d'être le point de débarquement des laines ; son port, qui se remplit de vase, se vide de navires, et c'est à Anvers que se donnent rendez-vous les nouvelles flottes marchandes. La reine des bouches de l'Escaut voit le nombre de ses habitants grandir jusqu'à 200 000 ; bientôt on peut dire d'elle qu'elle fait plus d'affaires en un mois que Venise en deux ans. On y compte 1.000 maisons de commerce, 50 vaisseaux entrant par semaine, sans parler de 800 ou 900 barques de pêche. Ses douanes rapportent par an 726.000 florins. Vers 1550 cependant, la turbulente cité de Gand, dotée d'une constitution nouvelle, commence à rivaliser avec la jeune métropole ; elle s'ouvre une communication indépendante avec la mer par Terneuzen ; 500 navires partent de ses quais, chargés de draps et de toiles pour la Norvège, d'où ils rapporteront des bois de construction ; d'autres vont en Moscovie chercher des pelleteries ; d'autres rapportent du sel des côtes de Guinée ; d^ autre s encore vont écouler sur les rivages de l'Angola les merceries et les quincaiWeries de Nuremberg : on les troque contre des esclaves, que l'on court ensuite échanger au Brésil contre du sucre et des bois de teinture. Bruxelles même ne construit-elle pas quarante écluses pour permettre aux laines étrangères de débarquer au seuil de ses fabriques de tapisserie ? Et elle • est le. siège des postes impériales organisées par Charles-Quint, dont les particuliers d'ailleurs peuvent faire usage i.

1. Dès 1304, Maxirailien d'Autriche, souverain des Flandres, s'était adressé à la famille des Taxis, originaire de Bergame, pour établir des

Mais c'est à Anvers que s'est constitué le vaste entrepôt où s'entassent les produits en provenance ou à destination de tout le monde connu. Londres ne fait encore figure que d'une succursale, où les négociants de l'autre rive de la mer du Nord ont ouvert de magnifiques magasins, à la place des humbles boutiques de brosserie et de poterie qu'ils y tenaient quarante ans auparavant. De toutes les parties de l'univers les marchands se rencontrent dans cette nouvelle métropole des Flandres, et ils s'y trouvent comme chez eux : quel contraste avec Bruges, déjà à demi mourante derrière les barrières dont elle est restée hérissée !• Ici, c'est la capitale d'une « terre commune à toutes les nations », et qui offre déjà au négoce cosmopolite toutes les facilités de la vie moderne. 11 s'y tient deux grandes foires annuelles, qui durent chacune vingt jours ; mais en réalité cette cité de 200.000 habitants présente le spectacle et joue le rôle d'une foire universelle et perpétuelle. A côté des commerçants qui achètent et vendent pour leur compte, s'est formée une classe de riches commissionnaires, dont les spéculations tendent à régulariser les cours. L'argent naturellement abonde, et en même temps que la première place de commerce, Anvers est devenu le premier marché monétaire du temps, où sont étabhes les plus puissantes maisons de banque à la fois de l'Allemagne et de l'Italie. Pourtant on y cherche à réduire au minimum le mouvement effectif des espèces, et l'on y pratique un système d'assignations qui donnera naissance à nos chèques. De vastes entreprises sont lancées, dont Jes fondateurs disposent de capitaux dix ou cent fois plus considérables que ceux qu'avaient pu réunir les anciens grands bourgeois,

communications postaies entre les Pays-Bas et les cours de l'Empereur, du roi de France et du roi d'Espagne. En 1516, son petit-flls Charles, avant même de devenir Charles-Quint, étend ce service aux cours de Rome et de Naples. Les courriers partant de Bruxelles mettent quatorze jours pour atteindre Naples, mais ils n'en mettent que cinq à six pour gagner Innspriick, et ils parviennent à Paris en trente-six heures.

les poorters. Les ouvriers et les maîtres de ces grandes fortunes sont rarement les fils de la vieille bourgeoisie marchande : ceux-là, quand ils n'ont pas été ruinés par l'essor même du commerce, se sont réfugiés dans les carrières plus tranquilles et plus modestes que leur offrent les fonctions publiques et les professions libérales : il faut des hommes nouveaux, partis de presque rien, prêts à toutes les aventures, de véritables conquistadores àvi commerce, pour soutenir l'existence enfiévrée qui les mènera aux sommets de la richesse, en côtoyant le 5 abîmes de la faillite.

Le capitalisme, qui; a métamorphosé le commerce, transforme aussi les conditions de l'industrie. Les vieilles corporations se retranchent jalousement dans le domaine oti leur position est le plus solide, celui de l'alimentation municipale. Mais elles ne peuvent plus guère dépasser le cercle étroit de l'approvisionnement local : l'industrie textile, dont les produits sont appelés à se répandre sur un marché immense, leur échappe presque entièrement. A Gand, si les nouvelles fabriques de toile s'établissent dans la ville même, c'est après 1540, lorsque les cadres de l'organisation corporative y ont été brisés. Suivant l'exemple des manufactures anglaises contre lesquelles l'industrie nationale doit commencer à se défendre, de vastes fabriques de drap, fondées avec le concours financier de la haute bourgeoisie anversoise, vont s'installer dans les campagnes, où elles échappent à tous les règlements et où elles trouvent une main-d'œuvre facile. Il va de soi que les industries nouvelles, fabriques de satin, de rubans, de moquettes, de verre soufflé, adoptent sans hésiter, et dès leur origine, le plus moderne et le plus libre des deux types d'organisation entre lesquels elles pouvaient choisir. Parallèlement, les entreprises minières et métallurgiques se développent aux environs de Liège, si bien placé au carrefour des routes des Pays-Bas et d'Allemagne, près de Namur aussi, et dans le Hainaut.

Cette brillante expansion industrielle se traduit par des

fêtes et des réjouissances somptueuses i, mais la masse des simples travailleurs n'en profite guère. Si les compagnons

1. Voir Taine. Philosophie de l'Art dans les Pays-Bas, p. 96.

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des traditionnels métiers avaient perdu tout espoir de parvenir à la maîtrise, dont les taxes exorbitantes auraient suffi à leur interdire l'accès, du tnoins vivaient-ils avec leurs patrons dans une espèce de familiarité domestique, et la douceur avec laquelle ils étaient généralement traités compensait l'inefficacité croissante des anciennes institutions d'assistance, dont l'endettement des corporations avait entraîné le déclin. Le nouveau prolétariat ouvrier, au contraire, est entièrement abaiidonné à luimême ; nulle autorité ne le protège. Le grand manufacturier règle à son gré les conditions du travail et le taux du salaire : jusqu'au fond des plus lointaines campagnes, partout où il lui plaît, indistinctement, il peut recruter sa main-d'œuvre; celle-ci s'offre d'elle-même, en surabondance, multitude inorganique qui se fait tort par son nombre même, et incapable de se concerter pour tenter une résistance sérieuse. A la grande fabrique on amène de force les mendiants, 1^ fils de mendiants à qui les établissements de charité ont appris un art mécanique, et l'on y fait même travailler des enfantas de cinq et six ans. Souvent l'ouvrier a émigré de la ville pour vivre aux portes dé la manufacture établie dans la banlieue ; ou bien, lorsque la fabrique s'est placée dans la cité, ce sont les gens des environs qui- viennent s'y employer, quitte à retourner chaque samedi soir dans leur village natal. Dans l'ensemble, les agglomérations urbaines, déjà si considérables, tendent à s'accroître encore ^. Le sort de cette populatiom citadine devient précaire surtout à partir de 1550, quand la hausse des denrées s'accentue sans que les salaires augmentent en proportion. C'est alors qu'apparaît, dans toute sa largeur, le fossé qui sépare désormais cette foule de travailleurs sans ressource des riches fabricants qui vivent en grands seigneurs au milieu d'un luxe éblouissant : entre les deux classes l'écart est si grand

1. « Toute la Flandre n'est qu'une ville continue », écrit Guichardin.

que, dans certains endroits, il se forme une catégorie intermédiaire de maîtres d'atelier {Winkelmeesters)^ qui dirigent- pour le compte des patrons de la ville les modestes ateliers campagnards (30 à 60 ouvriers), reçoivent de ceux-ci la matière première et chaque dimanche leur rapportent l'ouvrage de la semaine. Aussi l'excès de la misère provoque-t-il quelques soulèvements violents; mais comme le plus souvent les émeutiers sont mal armés, faméhques et sans chefs^ les milices bourgeoises ont peu de peine à les faire rentrer dans l'ordre : les riches en sont quittes pour reconstituer quelques greniers pillés et pour accorder une réduction provisoire du prix du pain. Quand apparaît le calvinisme, les travailleurs de l'industrie, espérant tirer avantage de tout changement dans l'ordre étabh, y adhèrent en nombre ; mais ils ne se désintéressent pas pour cela, bien au contraire, de la lutte économique et politique : pour secouer la tyrannie du duc d'Albe, on les voit préparer une grève générale.

Ces "divisions sociales n'auraient pourtant point suffi à interrompre un essor dont elles semblaient être la rançon naturelle, si, dès la fin du xvi^ siècle, l'aveuglement de Phihppe II n'avait causé la décadence du pays tout entier. Les persécutions dirigées contre les hérétiques, la guerre féroce menée pour retenir dans la soumission au moins ces provinces méridionales (les plus riches précisément), provoquent un fort mouvement- d'émigration et couvrent le territoire de ruines i. Anvers subit deux sièges, voit son port à demi bouché par une digue, est victime d'un pillage, et reste aux Espagnols à l'état de corps mort. Les campagnes sont abandonnées, les villes se dépeuplent: les loups se montrent jusque dans les faubourgs de Gand. Le commerce d'Anvers achève de décliner, quand, en 1598, Pliihppe II interdit aux négociants qui y sont établis tout trafic direct avec l'Amérique et les Indes.

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