‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 11 sur 151 · Voir Taine, ouvrage cité, p. lly · texte numérisé non relu

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Cependant telles étaient les qualités natives ou acquises de la race flamande, « l'énergie de son bon sens vivace, la fécondité de son labeur assidu », la supériorité ancienne de son instruction professionnelle, que les Pays-Bas espagnols conservent une demi-prospérité.

Après lamort de Philippe II, ils respirent quelque temps sous la domination réparatrice des archiducs Albert et Isabelle, qui laissent aux provinces et aux villes une ombre d'autonomie, et qui, en même temps qu'ils confirment les chartes des anciennes corporations, octroient des privilèges à des manufactures d'un type nouveau (1599- 1633). Bruxelles et Malines dérobent à Venise le secret de la dentelle fine.

Une vie grasse, plantureuse, soucieuse de bien-être, animée d'une jovialité puissante, continue à s'y développer. Au milieu de la fumée des pipes, aux tables des brasseries, s'épanouit, dans la paix re-trouvée, une population à la fois catholique et païenne, qui mêle les pratiques d'une foi accommodante aux débordements d'une sensualité débridée. Les peintures de Rubens, de Jordaens, de Téniers, représentent au vif cette civilisation bigarrée, qui ne brille peut-être point par l'élégance ei> l'élévation, mais qui a une robustesse, une verdeur populaires. Les villes sans doute n'ont point recouvré leur grandeur, leur activité : à Anvers, où l'on a encore, en 1602, souscrit une bonne part des actions de la Compagnie néerlandaise des Indes, mais où bientôt la fureur du jeu achève d'éteindre les spéculations fécondes, un voyageur anglais déclare qu'il n'a jamais vu quarante personnes en même temps dans toute la longueur d'une rue. Pourtant le confort règne à l'intérieur des maisons ; dans les campagnes, l'abondance est revenue; les kermesses y sont d'un entrain endiablé ; à condition qu'on réduise le bonheur d'un peuple à la satisfaction de ses besoins matériels, on peut dire que les Pays-Bas sont encore un heureux pays.

Mais voici les guerres de Louis XIV. La contrée va servir de champ de bataille entre la maison de France et la maison d'Autriche. De vastes lambeaux, comprenant Lille, Douai, Valenciennes, Cambrai, en sont arrachés et réunis à la France. Les armées pillent et ravagent le reste Lorsqu'en 1714 ces provinces passent sous la domination autrichienne, elles sont ruinées, abattues, soumises à des influences étrangères, surtout françaises. En vain l'empereur Charles VI essaiera de fonder à Ostende une grande compagnie de commerce (1723) : les jalousies de l'Angleterre le forcent bientôt à abandonner son projet. Joseph II n'obtiendra pas davantage des Hollandais la réouverture de l'Escaut, et Anvers devra attendre les conquêtes de la France révolutionnaire pour renaître à la vie maritime. Tout de même ces populations tenaces conservent encore le souvenir de leurs antiques libertés et leurs traditions de travail : souvenirs et traditions se réveilleront aisément dans Tépoque contemporaine.

• i 2. — Les Provinces-Unies.

Importance de la marine de pèche ; le fret à bon marché. — Ams-. terdam hérite de la primauté commerciale d'Anvers ; les Hollandais, « commissionnaires de l'Europe ». — Fondation d'un empire colonial. — Accumulation de capitaux : développement de l'industrie. — Progrès de l'agriculture : élevage intensif, horticulture. — Aisance générale. — Déclin au commencement du xviii« siècle.

La primauté économique a passé aux Pays-Bas protestants du Nord qui, affranchis de la domination espagnole, forment, dès 1581, les Provinces- Unies, Au début, les mœurs y sont simples. L'instruction y est répandue plus que partout ailleurs. Les citoyens, soucieux de leurs droits et respectueux du droit d'autrui, y ont un vif sentiment de l'égalité qui doit régner dans un Etat républicain. Le travail y est honoré, imposé à tous par l'opinion pubhque : « Ces peuples, au dire des ambassadeurs vénitiens, sont si enclins à l'industrie et au travail qu'il n'est

G. Re.\.\.rd et WeulersSe. j

aucune chose si difficile qu'ils n'entreprennent d'en venir à bout... Ils sont nés pour travailler et se priver, et tous travaillent, qui d'une façon, qui d'une autre.» — «Ils sont si ennemis du mauvais gouvernement et de l'oisiveté, dit un autre témoin, Parival, qu'il y a des endroits où les magistrats font enfermer les oisifs vagabonds et ceux qui ne gouvernent pas bien leurs affaires, et dans ces endroits ils sont forcés de travailler et de gagner leur vie. » Il faut ajouter que la tolérance religieuse, principe nouveau qui est le plus clair et le meilleur résultat des guerres de religion, est libéralement pratiquée, surtout à l'égard des étrangers. Les Juifs, ailleurs persécutés ou tout au moins inquiétés, menacés, s'y réfugient en grand nombre. C'est l'asile de tous les dissidents. Descartes y vient de France chercher un « pensoir » où il puisse élaborer sans crainte sa méthode et sa doctrine. Baruch Spinosa y professe des théories qui en d'autres pays l'auraient conduit droit au bûcher. La peinture, comme la pensée indépendante, s'épanf)uit à l'aise dans ce milieu où se déploient toutes les énergies.

Avant d'avoir conquis leur indépendance, les Hollandais avaient déjà trouvé dans leurs pêcheries une source de richesses. Du jour où Beuzelzoon avait inventé un procédé plus pratique pour conserver et encaquer les harengs, ses compatriotes avaient commencé d'exploiter activement les bancs de la mer du Nord et ils s'étaient mis à transporter les produits de leur pêche à toutes les embouchures des fleuves européens, depuis la Vistule jusqu'à la Seine ; surtout ils avaient remonté fort avant le Rhin, la Meuse et l'Escaut. Au milieu du xvii^ siècle, un cinquième encore de la population tirera sa subsistance de cette industrie, et l'on continuera de dire qu'Amsterdam est « bâtie sur des carcasses de harengs ». Ainsi avait grandi une éhte de marins sans rivaux : quand il fallait, en Angleterre, un équipage de 30 hommes pour manœuvrer un bâtiment de 100 tonneaux, 8 suffisaient en Hol-

lande ; aussi le fret des Hollandais allait-il rester pendant longtemps le moins cher de l'Europe; vers 1750, on estimera qu'il était de 12 p. 100 moins élevé que celui des armateurs français. Le pays d'ailleurs, s'il ne fournissait pas directement les matériaux nécessaires à la construction des navires, était bien situé pour se les procurer dans les Etats du Nord. Ce qui lui manquait, c'étaient de riches négociants capables de se risquer dans des entreprises plus ou moins lointaines ; mais lorsque les vexations espagnoles et les luttes qu'elles provoquèrent vinrent troubler la prospérité d'Anvers, lorsque le3 flottes de la Zélande réussirent à barrer les bouches de l'Escaut, les commerçants de la grande métropole eurent vite fait d'émigrer à Amsterdam, qui hérita de sa brillante fortune : au milieu du xvii^ siècle, pourvu.de vastes bassins qu'entouraieiît des quais spacieux et ombragés, ce port de pêcheurs sera devenu le premier centre 'commercial du monde et comptera peut-être 300.000 habitants.

C'est que, dans l'intervalle, les Hollandais se sont improvisés, suivant l'expression classique, « les rouliers des mers ». D'abord, ils sont les grands commissionnaires de l'Europe : c'est par leur entremise que s'opère l'échange des bois, des blés, des fers, des chanvres et des fourrures du Nord contre les vins et les eaux-de-\ie des pays plus méridionaux ; « la Norvège est leur forêt : la Prusse et la Pologne sont leurs greniers ; le Rhin, la Garonne et la Dordogne, leur vignoble ; PAllemagne, l'Espagne et l'Irlande, leurs parcs à moutons»; jusqu'à Naples, ils vont chercher la soie ; jusqu'à Chypre, ils vont acheter des laines fines; ils peuvent se vanter- de « pomper, comme l'abeille, le suc de tous les pays ». Quant aux produits de l'Inde, de l'Extrême-Orient et de l'Amérique, ils se seraient sans doute contentés d'aller les prendre sur les quais de Lisbonne, de Cadix et de Séville, si Philippe II n'avait commis la maladresse de leur en fermer l'accès (1580). Quinze ans ne se sont pas écoulés depuis cette

interdiction, que, le premier d'une génération de hardis pionniers, Houtman, atteint la lointaine Java. Plusieurs compagnies se fondent parmi ces anciens sujets du roi d'Espagne pour exploiter ce nouveau domaine enlevé aux anciens maîtres. Comme leur concurrence trop vive fait renchérir les denrées en Orient et les avilit en Europe, en 1602 elles fusionnent pour former la grande Compagnie, générale néerlandaise des Indes orientales. Les six millions et demi de florins du capital primitif ont été souscrits en grande partie par les villes et les provinces : ainsi l'entreprise présente nettement un caractère national.

Investie du monopole de la navigation dans l'océan Indien et dans le Pacifique, laCompagnien'a-t-elle pas encore le droit d'y faire des conquêtes, et, à chaque renouvellement du privilège, les Etats généraux ne s'attribueront-ils pas une part de plus en plus forte des bénéfices? L'empire colonial portugais, momentanément rattaché à lacouroime d'Espagne, est bientôt démembré : dès 1619, cette nouvelle Néerlande se donn€ une capitale. Batavia ; puis ce sont les avenues de la Malaisie qui sont occupées : Ceylan d'abord (1638), ensuite Malacca, enfin le Cap ; des relations suivies s'étabhssent avec le Japon, avec la Chine, où les nouveaux venus obtinrent les «concessions» de Formose et de Canton. Trois flottes distinctes se partagent méthodiquement ce lucratif commerce : deux sont employées au cabotage européen ou asiatique, tandis qu'un service régulier de voiliers au long cours relie les deux entrepôts, colonial et métropolitain. Aussi les dividendes atteignent-ils bientôt le taux moyen de 25 p. 100.

Fondée près de vingt années plus tard (1621), la Compagnie des Indes oc<îidentales se développe plus vite encore que son aînée ; en l'espace de quelques années, elle couvre de ses comptoirs les côtes de la Guinée, s'établit à Curaçao et dans plusieurs autres Antilles, prend pied sur le littoral de l'Amérique du Nord. Mais sa prospérité ne devait

pas être aussi durable ; la Nouvelle-Amsterdam ne devait pas tarder à disparaître au sein de la Nouvelle-Angleterre. Vers 1650, au plus haut degré de sa splendeur, la marine marchande de la Hollande compte plus de dix mille bâtiments, montés par 168.000 matelots ; chaque année plus de mille navires neufs sortent de ses chantiers; une admirable flotte de guerre protège ses armateurs sur toutes les mers du globe; et tandis que ses explorateurs cherchent à découvrir à travers les mers polaires du nord de l'Europe un nouveau, passage vers l'Extrême-Orient^ ses corsaires pillent audacieusement les galions du Mexique et du Pérou.

Les capitaux s'accumulent donc aux mains de ces grands bourgeois de la petite république, dont Rembrandt et Franz Hais ont si magnifiquement reproduit Tair grave et la noble prestance, et l'accroissement en est d'autant plus rapide que, pendant plusieurs générations, les fils des négociants qui ont fait fortune persévèrent dans leurs habitudes d'âpre labeur et de rigoureuse économie. Les banques de dépôts et de consignations, comme celles d'Amsterdam (1609) et de Rotterdam (1635), qui s'organisent pour faciliter les opérations de change; les spéculations auxquelles la colonie juive donne le branle : tout contribue à mobiliser l'argent disponible, et l'intérêt, sur les places hollandaises, descend déjà jusqu'au taux qù il s'est arrêté de nos jours, à 3 ou 4 p. 100. Si l'on ajoute que la sécurité publique était parfaite, que les individus, nationaux ou étrangers, jouissaient dans toute l'étendue du pays d'une entière liberté, il sera facile de comprendre que l'essor industriel ait suivi de près l'expansion commerciale. La Flandre espagnole fournit d'ailleurs libéralement aux Provinces-Unies le personnel d'entrepreneurs et l'élite ouvrière qui pouvaient, à l'origine, leur faire défaut : ce sont des émigrés, fuyant l'oppression catholique, qui apportent à Leyde l'industrie des draps, à Haarlem celle des toiles ; et trois quarts de siècle plus tard, ce

seront d'autres proscrits, chassés ceux-là par l'intolérance de Louis XIV, qui introduiront dans la république la fabrication des soieries et des chapeaux. Non contents de finir les pièces de drap non teintes qu'ils allaient prendre en Angleterre par dizaines de milliers, les Hollandais fabriquent eux-mêmes des étoffes de toute espèce : les velours d'Utrecht atteignent vite une renommée universelle, tandis qu'une habile imitation des potiches d'Orient donne aux faïences de Delft le caractère artistique qui fait leur prix. L'imprimerie et la librairie, chassées d'Anvers où la maison Plantin n'a plus d'héritiers, fleurissent dans cet Etat où tout le monde presque sait lire, où l'on discute de tout, et qui est la terre d'élection des gazettes. Les aptitudes de ce peuple pour le labeur patient et minutieux se révèlent aussi bien dans l'impeccable netteté des Elzevirs que dans les travaux déhcats des diamantaires et des tailleurs de lentilles. Vers le milieu du xvii® siècle, la Hollande possède plus de 600.000 ouvriers ou artisans; Amsterdam, à elle seule, en compte 54.000; le progrès des manufactures entraîne l'accroissement des villes, et l'élément urbain forme bientôt — proportion exceptionnelle, sinon unique, à l'époque — les deux tiers de la population totale.

Celle-ci s'est elle-même fortement accrue, et l'agriculture a profité de cet élargissement du marché intérieur. Au temps où ils n'avaient encore qu'une marine de pêche, les Hollandais excellaient déjà dans la pratique- de l'élevage et dans la fabrication fromagère ; et dès la fin du XV® siècle l'agriculture des Flandres, dans l'ensemble, égalait celle de l'Italie i. Mais le développement rapide de la consommation qui s'est manifesté dans les provinces du ]>^ord a hâté le perfectionnement de l'art agricole. Au moyen de digues et de pompes mues par des mouhns à vent, on a conquis sur la mer de nouveaux territoires, et

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