Molmenti, Venice, Golden Age, t. I, p
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des imitations et du temps. Aussi la préservation de tels secrets est-elle dans la cité du Tintoret une affaire d'Etat ; une réglementation sévère, d'ailleurs fort ancienne, empêche l'usage frauduleux d'aucun produit chimique et fixe la saison pendant laquelle la préparation doit avoir lieu ; pour l'étendage de vastes espaces sont réservés, et d'ingénieux dispositifs adaptés à la façade des maisons.
Mais voici naître des industries nouvelles, toutes destinées à enchanter l'esprit ou les sens ! Faut-il rappeler les beaux livres édités par les Aides, qui eurent l'honneur de substituer aux formats par trop massifs de leurs prédécesseurs V in-octavo plus maniable ? Dans les atehers de ]\Iurano on réussit à travailler le verre sans moule, sans modèle ni compas, à la lampe et au chalumeau : selon sa fantaisie, à l'aide d'une simple spatule, l'ouvrier fait jailhr de la masse fondante, qu'il tient en suspension au bout de son soufïle créateur, des coupes légères, des cahces, des fleurs, qui, en se refroidissant, se nuanceront des teintes les plus variées. En 1606, on découvre le moyen de colorer le cristal sans altérer sa transparence et de le tailler à facettes comme le diamant. Un peu plus tard, on parvient à produire ces carreaux de vitre limpides qui vont enfin remplacer aux fenêtres les sombres culs-debouteille, et à couler des glaces qui nous paraîtraient bien petites, mais qui sont, alors, d'une grandeur inusitée (1680). Dès le milieu du xvi^ siècle, Venise s'est enrichie d'une autre spécialité : dentelle à l'aiguille, dentelle au fuseau, elle invente l'une et l'autre, et les nations lui envieront longtemps cette habileté subtile qui presque sans matière crée une richesse durable par le simple jeu des doigts. Elle recueille enfin l'héritage de Cordoue : répartis en soixante-dix ateliers, d'adroits ouvriers, qui forment une branche de la corporation des peintres, façonnent de délicieux ouvrages en cuir repoussé.
Peu à peu, néanmoins, cette splendeur va s'éteindre. Ici encore, de toutes parts, des concurrences surgissent :
G. Renard et Weulersse. ■ 22
338 LE TRAVAIL DA>'S l'eUROPE MODERNE
les drapiers anglais apprennent à se passer des teintures vénitiennes ; la reine des dentelles en est réduite à imiter le point de France ou le point de Flandre ; les soieries lyonnaises ne connaissent plus de rivales. Alors qu'en dépit des interdictions draconiennes et des mesures de terreur les secrets de la cité ont fini par être connus au. dehors, elle reste fermée aux progrès que l'étranger &.ocomplit. En Bohême, par l'application de certains procédés mécaniques et chimiques, dès la fin du xvii^ siècle la fabrication du verre s'est transformée ; un artisan vénitien, retour de Prague, a heau révéler à ses compatriotes les nouvelles méthodes de la verrerie industrielle, les ateliers de Murano dédaignent de les adopter. Les corporations, que n'animent plus les hautes inspirations de l'art, devenues des asiles de la routine, sont impuissantes à s'accommoder aux nécessités de la grande production. Il faudrait qu'en dehors d'elles les riches patriciens voulussent bien y consacrer leur fortune; mais Us trouvent plus digne d'eux d'immobiliser leur argent dans des propriétés, des parcs, des villas. Les taxes de plus en plus lourdes qui pèsent sur le comiperce intérieur achèvent d'écraser l'industrie. Elle ne paraît se relever momentanément au xviii® siècle qu'en poussant en quelque sorte des rejets dans les villes de la Terre- Ferme, Il faut que de larges brèches soient ouvertes dans le monopole des jurandes de la métropole pour que la draperie jouisse à Vérone, puis à Padoue et à Schio, où elle peut utiliser la force hydraulique, d'un regain de prospérité. Les corderies qui emploient le chanvre du Bolonais, les fabriques de toile du Frioul qui reçoivent le lin de Lithuanie, les manufactures de camelotti (camelote) qui tissent avec des laines d'Angora de soi-disant éiofïes en poil de chameau à l'usage des Turcs, prennent, elles aussi, un essor que la jalousie de la cité dominante avait jusqu'alors réprimé, et qui précipite, en effet, sa décadence.
Il est donc bien certain qu'au xviii® siècle l'admirable
r'ité mollement étendue à fleur des lagunes fut un centre de plaisirs bien plus qu'un foyer de travail. Ville de joie, de sérénades et de mascarades, de promenades en gondole et de barcaroles, de fêtes pittoresques et théâtrales, rendez-vous de rois en exil et d'étrangers en quête d'amusements, elle vécut en partie de l'afîluence des visiteurs ; et l'antique aristocratie commerciale et financière subsistait sur son vieux fonds d'opulence. Mais qu'est-il advenu, pendant ces trois cents ans, de la petite bourgeoisie et de la classe industrieuse ? Toutes deux sont restées côte à côte emprisonnées dans le régime corporatif. Contre Jes influences dissolvantes d'un capitalisme plus libre les précautions ont été bien prises. Dans l'industrie de la soie, par exemple, on a empêché les marchands d'exercer euxmêmes la fabrique ou de fournir aux artisans des métiers en location, et l'on a strictement maintenu la limitation traditionnelle du nombre des apprentis et du nombre des métiers. En vain les gros entrepreneurs ont allégué l'élargissement du marché, qu'il fallait disputer à la concurrence de Bologne, de Ferrare, de Trente : les petits patrons l'ont emporté ; et même, à mesure que les débouchés se fermaient, les chefs des corporations se sont efforcés de resserrer entre un plus petit nombre de mains leur monopole ^ Il va de soi que ce n'était pas le moyen de relever leurs affaires ; le marché local, qu'ils croyaient s'être réservé, leur échappe lui-même à la fin : la mode est plus forte que les prohibitions ; seuls les corps chargés de l'approvisionnement de la ville resteront maîtres de cette clientèle réduite et lui imposeront jusqu'au bout leurs prix. Malgré quelques vaines tentatives de réforme générale (1577 et 1630), presque tous les métiers à Venise restent donc rigoureusement fermés ; unis dans un même sentiment d'exclusivisme exaspéré,compagnons et maîtres poussent l'aveuglement jusqu'à faire renvoyer dans leur pays
1. Voir Broglio d'Ajauo, Die Veneliumischen Seiden-Weberzitii/'le, p. 40-a'J.
les Grisons qui, en vertu des traités, avaient réussi à se glisser dans quelques-uns des arts les plus modestes (1766). Singulier contraste avec le franc cosmopolitisme qu'avaient pratiqué les hardis négociants de la belle époque ! En fin de compte, à cet excès de protectionnisme national, ou même de protection ouvrière, ni les patrons, ni les artisans n'ont gagné ; et si l'insouciance continue de régner dans les rues de Venise, l'aisance des petites gens et de la classe moyenne a décru du même pas que la fortune des grands.
Quant à l'agriculture, elle ne fut jamais pour le gouvernement vénitien un objet de première importance. La ville elle-même, qui avec son étroite banlieue avait formé primitivement le corps entier de la République, et qui était restée à la fois la tête et le cœur de l'Empire, ne pouvait avoir que des jardins — fleuristes ou potagers, — auxquels il faut ajouter ces « jardins de la mer ï> que constituaient les lagunes. Mais trente mille personnes vivaient de cette riche horticulture suburbaine et de ces miraculeuses pêcheries. Dans les possessions continentales, la mise en valeur du sol variait suivant les provinces 1. Dans le Frioul les nombreuses survivances du régime féodal, l'étendue des terres communales, la multitude des enclaves, avaient favorisé l'élevage aux dépens de la culture proprement dite. Dans le Trévisan au contraire, et dans les environs d'Esté, la multiphcation des résidences patriciennes avait suscité une exploitation plus intensive. Le Crémasque produisait en abondance du blé, • du chanvre et de la soie, l'I strie des vins et de l'huile d'olives. Un peu partout, depuis le xiv^ siècle, les baux emphytéotiques avaient remplacé le servage ; mais les paysans, devenus quasi-propriétaires, manquaient de capitaux pour obtenir de leurs terres un rendement élevé : pour quelques rares fermiers on trouvait des centaines de