Voir Kowalevsky, op. cit., p. 7i-9o
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métayers besogneux et routiniers, qui, pratiquant à la fois l'assolement biennal et l'élevage extensif dans les varennes, ignoraient presque la ressource des plantes fourragères et des prairies artificielles. Ajoutez à cela que la propriété ecclésiastique couvrait de vastes espaces. En vain les Vénitiens, alléguant qu'ils étaient chargés de mener seuls la lutte maritime contre les Infidèles, avaient pu obtenir du pape Alexandre VII (1656) la suppression de quelques couvents ; en vain défense avait été faite aux congrégations d'acquérir des biens-fonds sans l'autorisation de l'Etat : les domaines de l'Eglise n'avaient cessé de ^'étendre. Ce fut seulement à partir de 1770 qu'en invoquant l'exemple des autres Etats italiens la haute bourgeoisie vénitienne parvint à faire sortir ces territoires de leur pieuse et stérile séquestration.
Forte de ses 140.000 habitants, et gouvernant près de trois milhons de sujets, Venise, vers la fm du xviii^ siècle, pouvait encore faire figure de puissance. Elle descendait, comme le soleil sur ses lagunes, dans un éblouissement de pourpre et d'or. Mais l'oisiveté raffinée ou corrompue de l'aristocratie et l'indolence du peuple avaient fini par assoupir son activité économique de ménie qu'elles avaient brisé ses énergies guerrières. Du splendide édifice seule la façade tient encore ; il suffira d'un coup de vent pour l'abattre : le traité de Campo-Formio (1797) effacera la République, comme une autre Pologne, de la carte d'Europe.
^ Z. — Gênes.
Décadence politique : l'entrepôt international ;"la Banque de Si-Georges.
Pour la petite répubhque étroitement confinée entre les Apennins et la mer, et dont le glorieux passé offrait un singulier contraste avec l'exiguïté de son territoire, c'était déjà un problème que de vivre. Jusqu'au bout de la
période qui nous occupe cependant, Gênies réussit à conserver son indépendance. Bien que Louis Xï l'ait réunie au Milanais, et que Louis XII l'ait conquise en même temps que le duché lui-même, l'appui de l'Espagne lui permet de redevenir libre (1528) et de se soustraire aux convoitises du duc de Savoie comme aux prétentions de la France. Deux siècles plus tard les Autrieliiens pourront lui imposer une capitulation ruineuse (1746) ; mais elle parcourra quelque temps encore le cours de ses destinées autonomes, jusqu'à ce qu'elle tombe enfin sous la domination envahissante de Napoléon (1805), puis sous les lois du Piémont voisin (1815).
Qui donc, à travers cet âge difficile, va conduire les affaires de la fière cité ? Lorsqu'en 1506, pour chasser les Français, la ville s'était soulevée contre les nobles qu^e soutenait l'étranger, marchands et artisans avaient marché la main dans la main : les uns et les autres devaient prendre au gouvernement une part égale. Mais lorsque, l'année suivante, Louis XII eut écrasé le parti populaire et restauré l'autorité du patriciat, Ja haute bourgeoisie, h popolo grasso^ ne tarda pas à abandonner le popolo miniito des simples artisans pour se rapprocher de la noblesse, et la révolution de 1528 assura, en même temps que le rétablissement de l'indépendance nationale, le triomphe commun des deux classes riches. Jouiront désormais indistinctement de tous les droits politiques tous ceux qui posséderont une propriété ; quant aux petites gens, à moins qu'ils n'aient rendu à la patrie des services exceptionnels, jamais ils ne seront inscrits sur le livre d'or de la cité. Les inégalités de la naissance s'effaçaient devant celles de la fortune : c'était bien, dans l'antique seigneurie urbaine, le commencement de l'ère moderne.
Parmi les membres de cette aristocratie bourgeoise qui détient dorénavant le pouvoir, il n'en est guère cependant qui ne doivent leur richesse et leur illustration de plus ou moins fraîche date au commerce maritime : n'était-ce
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pas le seul champ fécond que la nature eût ouvert à l'activité de la république ? Mais la concurrence victorieuse des Vénitiens, puis les progrès des Turcs l'ont bien réduit : dans le Levant, dès 1560, Gên^s a perdu tous ses territoires, même Gbio, et son trafic est limité à l'Egypte : le Bosphore étant clos, elle cesse de recevoir les grains du Sud de la Russie qui s'acheminent maintenant, par Dantzig, vers Amsterdam. Quant au commerce océanique, dans les voies duquel elle a été une des premières à s'engager, et dont un des siens a frayé la route, il y a longtemps que des Etats plus puissants et mieux placés lui en ont fermé l'accès. Elle conserve, il est vrai, de fructueuses relations avec l'Afrique du Nord, et son étabhssement en Corse favorise ses entreprises de cabotage sur le pourtour de la mer Tyrrhénienne. Au cours du xvi® siècle encore, elle tire bon parti de ses ressources navales, en mettant au service, tantôt de François I^, tantôt de Charles-Quint, les puissantes escadres que commande André Doria; et nombre de ses capitaines font fortune dans la guerre de prises. Tout de même son port eût langui, si d'habiles franchises accordées au trafic étranger (1595) ne l'avaient tout d'un coup ranimé. Hollandais, Anglais, Français y affluent alors à l'envi. et bien qu'elle ait à subir la concurrence de LiA-ourne, bien que la révolte des Corses pend-ant de longues années (1729-1768) épuise seB finances et finalement la prive d'une base d'opérations utile, elle reste le premier entre|3Ôt des côtes itahennes. Elle n'est point le débouché d'un vaste arrière-pays, et son pa^nUon n'est pas celui qui domine le long de ses quais ; mais elle constitue une grande place de commerce international, riA^ale de Marseille.
Ce grand concours de négociants entraine une remarquable concentration, un très acrtif mouvement de capitaux. Même à ne tenir compte que des opérations de change et de courtage, les banques génoises devaient fleurir. Mais combien de fortunes anciennes, amassées aux temps
héroïques, à moitié seulement consolidées en terres, restent disponibles pour de vastes opérations financières ! Le vieux patriciat, qui détenait les plus grosses, était depuis longtemps le prêteur attitré de la République : peu à peu celle-ci avait dû hypothéquer entre ses mains la majeure partie de ses ressources. Au xv^ siècle, dans le dessein de veiller à la solvabilité de leur commune débitrice, les créanciers de la cité s'étaient réunis pour constituer une commission permanente de contrôle : ce fut la célèbre Banque de Saint-Georges. Dès 1453, pour s'assurer un gage solide, la Casa di San- Giorgio s'était fait attribuer le gouvernement de la Corse ; en 1539, aux premiers beaux jours de l'oligarchie ploutocratique, elle se fait accorder l'administration de la Dette. Ainsi elle met la main sur toutes les finances de Gênes.
Une organisation aussi sohde, qui unissait les avantages de la sécurité privée et de la puissance publique, était capable d'étendre son action au delà des frontières de l'Etat qui servait de support à sa fortune. C'est à elle que s'adressent en 1528 les rois d'Espagne. Ils ont de gros paiements à effectuer à Plaisance, aux Pays-Bas, à Besançon surtout : c'est la Banque qui s'en chargera au meilleur compte. Pour soutenir leur politique impériale ils éprouvent de pressants besoins d'argent : la Banque leur avance les sommes nécessaires. Il est vrai que la monarchie espagnole se montre bientôt incapable de faire face à ses engagements : la banqueroute de 1627, qui n'est pas la première à atteindre la noblesse génoise, provoque dans la cité une crise si grave que le gouvernement, pour éviter de pires catastrophes, doit décréter un moratorium général. N'importe, Gênes a obtenu dans les divers Etats de la monarchie espagnole tant de privilèges commerciaux, jusqu'à la veille de la faillite elle a touché de si beaux revenus, que la ruine du débiteur laisse quand même le créancier fort bien en point. Les Génois sont devenus les premiers banquiers de la Méditerranée ; et la Casa ne
cesse de prospérer jusqu'au jour où. forcée d'acquitter l'énorme contribution de guerre imposée par l'Autriche (1746), elle est, pour la première fois depuis des siècles qu'elle existe, réduite à suspendre momentanément ses paiements. Ses ressources, certes, restent considérables : sans parler des vastes propriétés foncières qu'elle a conservées, ses revenus annuels en argent s'élèvent à plus de dix millions de francs ; pourtant le désastre national lui a porté un coup mortel.
Tandis que le patriciat génois était ainsi attiré surtout par les affaires de finances, la jeune noblesse et la haute bourgeoisie se consacraient de préférence au commerce intérieur et à l'industrie. Aux côtés de l'ancienne industrie drapière, dès la fm du xv^ siècle, la fabrique des soieries s'était développée : au même titre que le travail de l'or et de l'argent et que les constructions navales, elle constitue bientôt une des branches maîtresses de l'activité manufacturière, et ses articles figurent au premier rang des exportations de la République. On l'encourage, on la soutient, naturellement, par la prohibition des étoffes étrangères ; mais le déclin suit rapidement l'essor. D'abord ce peuple de négociants, qui accorde si libéralement aux marchandises étrangères la franchise de ses entrepôts, frappe de droits d'exportation celles qu'il produit lui-même, et les soieries n'échappent pas à cett,e aveugle fiscalité. Puis, en dépit des réclamations des marchands, les corporations sont restées rigoureusement fermées aux ouvriers étrangers. La conséquence est que cette industrie n'a pu ni s'organiser en grand, ni se renouveler comme il eût fallu : elle a perdu la seule chance qu'elle pût avoir de lutter avec succès contre la fabrique lyonnaise.
En somme, à la fm du xviii^ siècle, si la Répubhque a cessé d'être cette « merveille de richesse » qui enchantait Louis XII, elle a du moins maintenu et même accru le nombre de ses habitants, qui atteint près d'une centaine de mille pour la ville elle-même, et qui dépasse le demi-
million pour l'ensemble du terrioire. Le luxe, sinon l'art, s'y est épanoui. Mais quelle a été, pendant cette période de demi-prospérité, la condition du menu peuple ? Assez précaire, en vérité. La Banque de Saint-Georges, organe financier de l'oligarchie, s'est opposée à tout amortissement de la dette publique ; elle a ainsi perpétué les lourds impôts indirects qui écrasent la masse des consommateurs. Quand elle crée des entrepôts, quand elle construit à ses frais le « port franc », quand elle subventionne une éphémère Compagnie maritime des Indes (1653), elle ne fait que rendre à l'Etat une partie des sommes qu'elle lui a enlevées pour les distribuer entre les membres de la classe créancière ; c'est à bon droit que la révolution démocratique de 1797 abohra ses privilèges usuraires. Et la ploutocratie dominante opprime le peuple d'une autre manière encore, en détournant de son sens naturel la politique annonaire (politica dei (^weri) ; les autorités qui assurent l'approvisionnement de la ville en sel, en gi'ains, en viande, en huiles, en vins, vendent ces denrées à. gros bénéfice et les tiennent à un prix si élevé que le commun des travailleurs peut à peine y atteindre. Qu'en résultet-il ? Un tel appauvrissement de la masse du peuple que le mouvement général des affaires s'en ressent ; une telle floraison de misère que les riches sont obhgés d'organiser des institutions de charité (office des Pauvres, 1539) et de multiplier les générosités privées pour pouvoir jouir en paix de leurs trésors.
I 3. — La Toscane.
Les Médici et ]a dynastie de Lorraine ; le port franc de Livourne ; lente décadence des arti>; relèvement de l'agriculture.
A la fin. du xv^ siècle, Florence n'est plus mie république que de nom. Par la puissance de l'argent Cosme de Médici (1434-1468) y a fondé une véritable dynastie ; successivement ses descendants, Pi^erre, puis Laurent et Julien
l'ont gouvernée en maîtres. La théocratie éphémère de Savonarole (1494-1498) n'aura fait que retarder le triomphe fmal de l'ambitieuse famille ; dès 1513 elle ressaisit le pouvoir, et en 1532, quand la ville a succombé à la coahtion de l'Empereur et du Pape, .AJexandre |de Médici s'y fait proclamer duc héréditaire. Au prix de leurs libertés, les Florentins vont connaître au moins les douceurs de la paix : Pise [elle-même, depuis la capitulation de 1509, est définitivement soumise; plus tard Sienne le sera, ert ces villes souveraines finiront par se réconciher à peu près, sous la domination des mêmes princes, au sein de l'unité toscane. Plus heureuse que d'autres, cette région de l'Itahe aura cessé de servir de champ clos aux armées étrangères. Cette longue période d'absolutisme tranquille fut-elle cependant favorable à l'activité économique du pays ? Nous allons en juger. Notons en tout cas que, vers le milieu du xviii® siècle, la Toscane aura la bonne fortune de changer de maîtres ; à partir de 1737 la dynastie de Lorraine fera succéder à la tutelle oppressive et routinière des Médici une pohtique hardiment réformatrice et presque révolutionnaire.
Un Etat opulent qui déchue peut garder longtemps encore sa puissance financière. A travers le Moyen-âge tant de richesses s'étaient accumulées dans J'industrieuse cité que les affaires de banque étaient naturellement devenues pour elle une ressource fondamentale, et qui ne devait point, semble-t-il, lui échapper au cas même oii ses forces productrices viendraient à s'épuiser. N'était-ce pas, d'ailleurs, une famille de banquiers qui venait d'y conquérir le pouvoir suprême ? Bien que sous la domination de Laurent le Magnifique il existât encore trente banques à Florence, dès le temps de Cosme une telle concentration financière s'était opérée au profit des Médici que ceux-ci avaient pu, non seulement accaparer une grande partie du sol et du sous-sol de la RépubliquCr mais en outre s'ériger en créanciers des papes et des rois.
Quel avenir paraissait s'ouvrir encore aux entreprises de finance florentines ! Mais, hélas, l'absolutisme a ses dangers, même quand c'est un financier qui l'exerce. Laurent avait si bien entremêlé ses affaires propres et celles de l'Etat que, lorsqu'il eut compromis sa fortune particulière en des spéculations malheureuses, ce fut la cité qui fit faillite pour éviter la banqueroute de son « prince )i ; il fallut réduire les intérêts de la dette pubhque, confisquer les dots déposées dans les monti^ même altérer les . monnaies. Le crédit de Florence ne s'en releva jamais ; et les banques étrangères, fondées souvent par des Florentins ou à l'imitation des Florentins, achevèrent de le tuer par leur concurrence.
L'étabhssement d'un pouvoir fort et stable tourna-t-il du moins à l'avantage du commerce intérieur ? Pas tout de suite. Longtemps les Médici se réservèrent de fructueux monopoles, comme celui du blé, et jusqu'en 1737 les douanes subsisteront de ville à ville. Longtemps aussi il fut interdit aux particuliers de rien acheter pour le revendre, et il fallut subir l'onéreux intermédiaire des courtiers attitrés; et ce ne fut pas sans peine que les boutiquiers obtinrent la permission de tenir leur porte entr'ouverte pendant les cinquante jours fériés qui s'ajoutaient aux cinquante-deux dimanches. La Toscane, il est vrai, s'est donné une marine marchande ; mais celle-ci est tout entière entre les mains de son duc ; et, comme si ce n'était pas assez des coups qu'avaient portés à la navigation méditerranéenne l'invasion turque et la découverte des routes océaniques et ,du tort que causait au commerce des cités itahennes la fermeture progressive des grands marchés nationaux, de lourdes taxes frappaient indifféremment les sorties comme les entrées. C'est seulement sous la dynastie de Lorraine que de sages tempéraments seront apportés à ces excès de fiscalité, que les traités de commerce seront renouvelés, les prohibitions presque tout es ■ abohes et les droits protecteurs abaissés. Dès le xvii^ siè-
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cle pourtant, Livourne, achetée jadis par la République, avait été déclarée port franc ; pour la peupler on avait
fliuto Ailuan.
Fig. 18. — La fabrication du drap à Florence. Gravure eitraile de l'UUloire du Travail à Florence, par G. Renard.
appelé des aventuriers de toutes les cités voisines, et cette population cosmopolite, quelque peu mêlée et turbulente, mais pleine d'initiative, avait fait de cette terre
d'asile et de liberté une des places les plus florissantes de la Méditerranée occidentale. Les navires hollandais, anglais, français la fréquentaient régulièrement; c'était un des points favorables d'où l'on s'élançait à la chasse des corsaires, et c'étaient les banquiers de Livourne qui^ avec ceux de Gênes et de Lyon, fixaient le taux du change dans les contrées méditerranéennes,
La prospérité de ce libre entrepôt n'était cependant point pour le pays dont il animait le rivage le gage d'une grande activité industrielle. Les Médici, et l'aristocratie d'argent qui avait triomphé avec eux, ne professaient que dédain pour la plupart des entreprises de fabrique ; ils méprisaient le peuple des artisans, et les ouvriers euxmêmes maltraités, rabaissés, avaient peu à peu perdu leur ardeur au travail. A la fin du xv^ siècle, Varie délia lana com.ptait encore deux cents ateliers ; mais déjà des grèves avaient ralenti la production : un irrésistible exode des artisans, Allemands, Brabançons et indigènes, puis de certains patrons eux-mêmes, allait hâter les progrès de concurrences envahissantes, auxquelles cette organisation chancelante ne pourrait résister ; le manque de matière première s'ajoutant bientôt au défaut de chents, du fait que l'Angleterre interdit l'exportation des laines, l'illustre corporation était condamnée à dépérir.
IJarte délia seta^ corporation des fabricants de soieries, qui avait grandi plus tard, prolonge davantage sa fortune : les progrès du luxe la favorisent ; le développement des plantations de mûriers et des magnaneries dans toute ritahe assure son . approvisionnement ; des fugitifs de Venise ont livré les secrets de la grande rivale : les brocarts d'or et d'argent de Florence se répandent dans tout l'Occident. Mais Tours et Lyon ne tardent pas à lui disputer ce lucratif monopole ; et la main-d'œuvre florentine, ici encore, se fait bientôt si rare que les patrons en sont réduits à peupler d'ouvriers lucquois leurs ateHers déserts. — La céramique toscane jouira en revanche
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d'une certaine prospérité : la manufacture fondée par François de Médici à Gafaggiolo (1581) perpétuera les traditions reçues de Majorque ; de là sortiront les premières porcelaines fabriquées en Occident. Celle que créera plus tard le marquis Ginori obtiendra aussi un brillant succès. — Enfin les mines de fer de l'île d'Elbe commencent à faire l'objet d'une exploitation plus active. Si l'on met à part ces deux dernières industries, — en y joignant l'imprimerie, venue d'Allemagne, que les rigueurs d'une double censure, laïque et ecclésiastique, auront bien vite chassée vers des pays plus libres, et la tapisserie', importée des Flandres, qu'une manufacture d'Etat s'efforcera de naturaliser sur le sol toscan — ce sont les institutions corporatives qui continuent de régir le travail florentin. Elles ne sont guère propices au progrès de la production. Parmi les corps de métier, rares sont ceux qui ne cherchent point à décourager les inventeurs ; nombreux ceux qui insistent pour le strict maintien d'un9 technique minutieuse et surannée : ce n'est pas à eux, mais au pouvoir central que revient l'honneur d'avoir fondé quelques grands étabhssements, et les premières écoles professionnelles i. Presque tous sont engagés dans de stériles querelles ; nul ne pouvant exercer deux métiers à la fois, défense aux marchands de soieries de vendre des étoffes de lin ou de laine, au charcutier d'empiéter sm* le commerce du bouclier en débitant du porc frais, et aux fripiers de tenir boutique d'habits neufs. Entre les corporations de la ville-maîtresse et celles des villes soumises, acharnée est la lutte, jusqu'au jour où les artisans de Sienne, de Pistoia, d'Arezzo, conquièrent enfin le droit de travailler comme ceux de Florence. Plus long encore est le conflit qui divise les cités et leurs banheues : c'est seulement en 1738 qu'il sera permis aux plus humbles villageois du grand-duché de pratiquer, sans immatri-
1. Dès 1563, Cosme avait fondé une coole de dessin, devançant de deux siècles les écoles « Loopoldines » (ITTS-.
ciilation aucune, la noble profession de la draperie. Atteints par ces multiples concurrences, pliant sous le poids des taxes qu'on leur impose et des dépenses somptuaires qu'ils réduisent vainement, ne parvenant même plus que difficilement à recouvrer les cotisations de leurs membres, les antiques arti de la métropole courent à leur ruine.
Distinguons pourtant entre les deux grandes catégories d'arts que l'évolution économique a séparées et même opposées.' Au xv^ siècle, tous les prétextes avaient été bons pour réduire les Arts mineurs à l'impuissance et à la pauvreté ; au commerce de l'alimentation le souci plus ou moins sincère de l'approvisionnement public et le désir très certain de maintenir à bas prix la consommation ouvrière avaient permis d'imposer une taxation au rabais; aux modestes boutiques, on avait interdit d'installer leurs étalages dans la rue; aux batteurs de laine, de troubler le silence de la nuit ; aux cabaretiers, de s'établir près des églises. Pour quelques-uns de ces petits métiers on supprime d'office toutes les formalités d'entrée ; tous on les abandonne sans pitié à la concurrence du travail domestique. L'avènement des Médici marque leur abaissement définitif : par des groupements, par des fusions arbitraires, on ramène de 14 à 5, puis à 2, le nombre de leurs organisations, qui ne représentent plus désormais que des cadres administratifs, vides de toute réalité sociale.
Tout autre est la condition des Arts majeurs. Sans doute ils ont perdu toute influence politique ; leur juridiction professionnelle est restreinte, leur comptabilité soumise à un contrôle, et l'on voit le grand-duc intervenir même dans le recrutement des maîtres. Peu à peu, cependant, la maîtrise devient héréditaire ; au sein de ces petites aristocraties patronales l'autorité tend à se ramasser entre les mains des provéditeurs nommés par son altesse sérénissime; et ces étroites oligarchies obtiennent du prince
toutes les mesures nécessaires pour maintenir les ouvriers dans la perpétuelle soumission qui est désormais leur lot. Sous peine d'amende, défense à l'ouvrier de se séparer de 8on maître sans acquitter ses dettes envers lui, et aux maîtres d'accueillir les ouvriers ainsi endettés ; sous peine d'un coup de corde infligé en place publique, défense de quitter l'atelier en laissant un travail inachevé ; et jamais plus d'embauchages sans certificat (1595 à 1602). Il faut que les patrons abusent vraiment de leurs avantages, cherchent par exemple, en créant des économats, à gagner encore sur la nourriture des travailleurs, pour que l'administration interv'ienne en faveur de ces derniers. Seuls quelques chefs de grandes entreprises comprennent que le meilleur moyen de retenir les ouvriers est de se les attacher par la bienfaisance : ils fondent dans l'intérêt de leur personnel des sociétés d'assistance. Les corporations gardent cependant la gestion d'une quantité d' œuvres pies et d'institutions charitables ; elles mettent leur orgueil à remplir jusqu'au bout ces devoirs d'humanité : mais leur rôle économique est bien fini. En 1770, devançant la réforme que Turgot allait tenter en France, le grand-duc Léopold I^^, docile aux inspirations de ses conseillers Pompeo Neri et Tavante, abolira toutes les taxes exigées pour l'entrée dans une corporation, instituera la hberté du commerce et de l'industrie, et supprimera les vieux tribunaux consulaires. Ce sera presque décréter la mort du régime corporatif. Par un singuMer retour, la décadence de l'industrie à Florence avait déterminé le relèvement de l'agriculture en Toscane. Pour asseoir plus solidement sa fortune mercantile, la bourgeoisie urbaine ne s'était pas fait scrupule d'écraser les campagnes ; par une exploitation oppressive et aveugle, elle les avait appauvries et dépeuplées. Les princes, qui étendent leur domination sur tout le territoire, pratiquent une économie moins exclusive : ils interdisent le déboisement inconsidéré des montagnes, ordon-
G. Renard et Wellersse. 23
nent des plantations d'oliviers, de mûriers, de vignes (dans le Chianti), commencent le dessèchement du Val de Chiana. Mais, pendant deux siècles, trop d'institutions hostiles, qu'ils n'osent réformer, frappent de stérilité leurs efforts. La politique annonaire, étendue à tout le duché, suffirait à décourager la culture. L'Etat se proclame seul acheteur des blés, de l'huile, des vins ; il se les procure au prix qu'il veut Lien y mettre, ayant toujours la ressource, pour faire tomber les cours, de s'approvisionner à l'étranger ; et comme, pour assurer la tranquillité pubhque, il tient à vendre à un prix modéré, il faut nécessairement qu'il achète au rabais : le cultivateur est donc sûr de ne gagner jamais et de perdre souvent. Certains impôts maladroits, comme celui du sel, qui, dans la région de Sienne, rend l'élevage impossible, la lourdeur des droits féodaux, l'extension des biens de mainmorte, constituent autant d'obstacles au rétablissement de la prospérité rurale. Une partie des paysans est réduite à chercher quelques ressources dans les travaux citadins ou bien dans la mendicité ; l'autre continue de végéter dans la modeste condition de métayers, sur des tenures qui, du moins, sont à peu près héréditaires.
C'est seulement vers le miheu du xviii<^ siècle que se produisent les améliorations décisives. Le patriciat urbain retourne enfin à la terre : il lui apporte les deux éléments qui lui manquaient le plus, les capitaux et les « lumières ». On ne se contente pas de créer à Florence un jardin botanique ; en 1753 se fonde la société des Georgofili, « véritable académie d'agriculture, dont le chef est le premier ecclésiastique et les membres les premiers de la noblesse de Toscane ^ », et qui prépare le triomphe d'une agronomie nouvelle. Des souverains plus hardis ne se bornent pas à poursuivre sur des plans plus vastes les entreprises de drainage mollement commencées et à attaquer la
1. Voir le Mouvement physiocratique en France, t. I, p. 36 et YHiS' toire du travail à Florence, par Georges Renard, tome IL
maremme elle-même. En sécularisant nombre de domaines ecclésiastiques, en restreignant l'usage des fidéicommis et des majorats, ils travaillent à « mobiliser » la propriété foncière ; et en même temps, par la limitation des droits de pêche et de chasse, par l'abolition de la vaine pâture, ils la délivrent des servitudes seigneuriales et communautaires. Les cultivateurs de leur côté bénéficient d'une importante réduction de leurs charges, puisque la part de leur récolte qu'ils doivent céder au propriétaire est ramenée de la moitié au tiers ; la simplification et l'égahsation des impôts tournent encore à leur avantage. Propriétaires et métayers ensemble profitent de la disparition des monopoles d'Etat, et de la pleine liberté qui est enfin rendue au commerce intérieur et même extérieur (1767) des denrées \ Pour la terre toscane c'est une ère nouvelle qui paraît s'ouvrir"'.
§ 4. — Les États Romains.
Des Etats Romains, à notre point de vue, il y a peu de chose à dire. Ils étaient cependant fort vastes, et présentaient l'avantage de s'étendre de l'une à l'autre des deux mers qui baignent la péninsule. Leur position centrale, ainsi que le caractère sacerdotal du souverain qui les gouvernait, allaient, pendant plus de deux cents ans, les mettre à l'abri des invasions. Ils ne manquaient pas enfin de ressources naturelles : ils pouvaient approvisionner en blé Venise et Gênes, et les Légations produisaient en abondance le lin et le chanvre.
]\Iais Rome n'est plus la capitale où affluaient l'or et les pèlerins de toute la chrétienté. Elle a perdu les hommages et les offrandes qui lui venaient du nord de l'Eu-
1. La « police alimentaire » est définitivement supprimée en ITTo.
2. Cependant en IToT la production agricole de la Toscane équivalait à peine au tiers de la production industrielle.
rope. Pourtant, après la restauration catholique dont le Concile de Trente est l'agent le plus puissant, la papauté bénéficie encore des sommes qui lui parviennent des régions restées fidèles au Saint-Siège. C'est le plus clair de ses recettes. Rien ne l'empêchait de faire fructifier dans des entreprises de banque les capitaux qu'elle recueillait ainsi. Des pays qu'elle administrait, elle tirait au moins des droits de douane, dont le montant lui servait à gager au besoin ses emprunts. Aussi vit-on des pontifes amis des arts comme Léon X, ambitieux et énergiques comme Jules II et Sixte-Quint, transformer la Ville Eternelle, l'embelbr de monuments splendides, la doter de majestueux aqueducs et d'élégantes fontaines, réussir à débarrasser le territoire des bandits qui L'infestaient, même essayer de l'agrandir aux dépens des Etats voisins. Seulement nul ne conçut le dessein de le mettre sérieusement en valeur. Et à la fm du xviiie siècle on pouvait dire qu'en fait d'administration la Croix catholique valait le Croissant turc !
Dès le début du xvi^ siècle VAgro romano avait achevé de se dépeupler. Pour les grands propriétaires, la tentation était trop forte d'y multiplier leurs bêtes à laine, et le gouvernement se reposait entièrement sur les facilités qu'offrait le commerce maritime pour combler le déficit en céréales i. On ne procéda point à des évictions systématiques ; mais, par le jeu naturel de causes analogues à celles qui avaient, dans les derniers temps de la République ancienne, amené la funeste extension des latifundia^ l'élevage cette fois encore chassa devant lui la culture; la banlieue de Rome prit cet aspect de désert funèbre qui frappe encore aujourd'hui le voyageur de tristesse et d'étonnement. Quels bienfaits, dès lors, pouvait apporter la grande entreprise d'assèchement des marais Pontins, à laquelle, depuis Léon X et Sixte-Quint jusqu'à Pie V,
1. Voir Claudio Jannet, Grandes époques de Vhistoire économique, p. 30*.
tous les pontifes ont travaillé ? Dans toute l'étendue des Etats de l'Eglise, d'ailleurs, la politique annonaire invariablement suivie jusqu'en 1802 aurait suffi pour décourager l'effort des cultivateurs. L'administration des subsistances achète d'office, au prix fixé par elle, tout le blé dont elle a besoin, et elle se borne ensuite à enrichir ses protégés en leur accordant, quand il y a heu, des permissions d'exporter particulières. Le tribunal des vivres taxait de même la viande, et il achetait à bas prix toute l'huile apportée sur le marché, pour la revendre à sa discrétion. — Point de bourgeoisie industrielle, sauf à Bologne ; point même d'industrie d'art florissante, sauf à Faënza et à Urbino, dont les faïences et les poteries mythologiques restent célèbres ; et en dehors de sa foire de Sinigaglia, qui au xviii^ siècle réussit à détourner un des maigres filets du commerce vénitien, point de commerce intérieur organisé. A peine Pie VI ^ parvient-il à supprimer les douanes intérieures.
Le commerce extérieur, lui aussi, semblait devoir succomber sous le double poids de la fiscalité douanière et de fintolérance ecclésiastique. Mais, en faveur du seul bon port qu'elle possédât, la Papauté dut modérer et ses prétentions religieuses et ses exigences financières. Le restaurateur de l'Inquisition lui-même, le fondateur de la Congrégation de l'Index, Paul III (1533-1550), autorise ses sujets d'Ancône à trafiquer avec tous les Infidèles de l'Orient, avec les Turcs comme avec les Grecs. Au siècle suivant, pour ne point compromettre la prospérité de la ville, la liberté de conscience est garantie aux marins hollandais et anglais qui y séjourneront. En 1732 enfin, toutes les taxes d'exportation y sont abolies, et de ce jour- là Ancône libre commença de l'emporter sur Venise déchue. Sur les frontières continentales les plus actifs agents d'échange étaient les contrebandiers !
Ainsi la monarchie pontificale apparaît à la fois comme un organisme parasitaire qui vit de l'étranger et comme un gouvernement qui paralyse ses propres sujets.
§ 5. — Le royaume de Naples.
Décadence générale de l'agriculture, du commerce et de l'isdustrie : dépopulation de la Pouille ; misère de la Sicile. — Essais de réforme sous la dynastie des Bourbons.
Dans cette rapide revue des Etats italiens, ceux que nous avons jusqu'ici considérés ont réussi à conserver tant bien que mal leur indépendance. Encore la Toscane a-t-elle fmi par échoir à la Maison de Lorraine, intimement apparentée à celle d'Autriche. Mais c'est dès l'aube des temps modernes que le royaume de Naples et le Milanais tombent sous la domination de l'Espagne, et plus de trois cents ans s'écouleront avant que ces deux pays, après plusieurs changements de maîtres, recouvrent enfin, au sein de l'Itahe affranchie, leur hberté perdue. — Pour ne parler que des Deux-Siciles, il y avait déjà, à l'époque où s'engagent les guerres d'Itahe, près de deux siècles qu'elles étaient gouvernées par des princes de la Maison d'Aragon ; la conquête de Ferdinand le Catholique fait de l'Italie méridionale une partie intégrante de l'empire espagnol. Après un court intervalle (1713-1735) où il aura passé des Habsbourgs de Madrid aux Habsbburgs de Vienne, ce vaste territoire revient aux Bourbons d'Espagne.
A côté d'âpres et infertiles cantons montagneux, il renfermait de riches plaines que la nature avait destinées à un brillant développement agricole, et le fait est qu'au xv^ siècle il y avait peu de provinces, en Italie même, où la culture fût aussi intensive que dans les environs immédiats de Naples, et dans cette grasse Terre de Labour dont le vice-roi Pierre de Tolède (1532-1553) allait achever l'assainissement. Sur l'autre versant de l'Apennin cependant,
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l«s plaines du Tavoliere i souffraient d'une extension démesurée de l'élevage. Depuis la fin de l'Empire romain la majeure partie de ces terres fertiles, sur une longueur de 50 milles, et sur une largeur qui variait de 3 à 5, constituait un domaine public, et à travers les âges les gouvernements successifs s'étaient donné le mot pour interdire aux occupants de consacrer plus d'un cinquième de leurs exploitations à la culture agraire '■. Singulière conduite de la part d'un propriétaire, mais qui s'expliquait par l'importance des péages perçus sur la transhumance des moutons. Songez qu'ils rapportaient par an 200.000 ducats, et que, lorsque Louis XII et Ferdinand d'Aragon se furent partagé le royaume, l'attribution de ce magnifique revenu fut la première occasion de querelle entre les deux souverains !
Aux abus invétérés de la fiscalité royale allaient maintenant se joindre ceux de l'oppression féodale. Les barons s'entendent avec la royauté pour favoriser cette multiplication excessive des troupeaux; en 1467 ils avaient obtenu des privilèges semblables à ceux de la Mesta castillane : toutes les terres de la Fouille seront désormais soumises au régime de la vaine pâture. Aussi voit-on, au cours du xvi^ siècle, le nombre des moutons s'élever de six cent mille au chiffre incroyable de cinq milhons ''. Les paysans, dont les blés étaient désormais mangés en herbe par le bétail, ont vendu à vil prix leurs champs, lorsqu'ils en étaient propriétaires; les métayers et tenanciers ont été plus ou moins brutalement évincés. Tous ces déracinés, réduits à la condition de prolétaires, se sont réfugiés sur les hauteurs, dans des bourgades où ils fuyaient la malaria, fléau permanent des vallées, et où, jusqu'à nos jours, ils devaient vivre misérablement du produit des maigres journées que pouvaient leur offrir encore les cultures de