Voir Kowalovsky, ouvrage cité, p
l'italie 361
sont assujetties à des droits exorbitants ? Si encore on leur eût procuré l'avantage d'une monnaie loyale et fixe ! Mais il faut bien subvenir aux dépenses des guerres, assurer la fortune des vice-rois ; à tout moment, et pour quel bénéfice dérisoire, le gouvernement fera varier la valeur réelle des espèces. Faut-il s'étonner si, en 1648, un simple pêcheur, Masaniello, réussit à soulever la population de Naples ?
L'industrie avait trouvé en Ferdinand le Catholique un protecteur avisé. Ce roi — un des plus habiles que l'Espagne ait jamais eus — > s'était attaché à favoriser la fabrication des soieries; des tarifs sagement combinés l'avaient mise à l'abri des concurrences étrangères ; des artisans de Venise avaient apporté le secret des brocarts d'or ; la moitié de la population de Naples trouvait dans cette manufacture un lucratif emploi. Mais les exigences fiscales et les règlements arbitraires devaient vite interrompre cette brillante floraison. On veut réserver à la capitale cette abondante source de profits, on interdit aux industriels de s'établir dans les provinces (1647) ; aux seuls commerçants et industriels « de la douane royale de Naples » appartient le droit d'acheter des cocons ; un peu plus tard (1685), on interdira purement et simplement tout perfectionnement technique. La filature et le tissage du coton périclitent dans le même t«mps, et pour les mêmes causes : ce sont des négociants génois ou catalans qui fournissent le royaume ; on leur accorde même, moyennant finance, le privilège de cette entreprise. D'ailleurs l'aristocratie napolitaine va-t-elle s'en plaindre ? A peine, car la noblesse espagnole lui a inculqué son superbe mépris pour tout ce qui était manufacture ou trafic.
Soumise à une exploitation plus dure et, si possible, plus maladroite, la Sicile offre le tableau d'une décadence encore plus sombre. Là aussi, bien que l'exportation du soufre eût une certaine importance, fagriculture constituait la ressource essentielle, et là aussi, les erreurs de
l'administration, jointes aux révolutions du commerce, menaçaient de la tarir. Cette grande île devait à son heureux climat de contribuer pour une assez large part à l'approvisionnement de l'Europe en sucre, en coton, en riz, en soie ; pour ces denrées exotiques, seules les provinces méridionales de l'Espagne pouvaient, au même titre qu'elle, entrer en concurrence avec l'Orient. Mais voici que les mûriers allaient se répandre dans toute l'Italie et une bonne partie de la France, la Lombardie se couvrir de rizières, et les Indes occidentales de plantations. Du moins l'antique Trinacrie allait-elle rester un des greniers de la Méditerranée ? Hélas, le gouvernement espagnol prend en main tout le commerce des blés ; il décide des quantités qu'il sera permis d'exporter, d'office il fixe les prix ; ses intentions peuvent être louables, mais qu'arrivet-il ? Peu à peu les emblavures diminuent, et certaines années l'île d'abondance devient l'île de famine où les paysans misérables se révoltent pour avoir du pain. Quant à l'industrie sicilienne, elle ne peut que languir : car ni pour les draps fins, ni pour les soieries, elle ne peut lutter contre la Toscane, contre Venise, contre la Catalogne surtout et la Ligurie, auxquelles, dans les bonnes périodes, elle continue d'expédier des céréales, et qui lui envoient en retour le produit de leurs manufactures.
Pour secouer cette léthargie de tout un royaume, il ne faut pas moins qu'un changement de dynastie. A peine installés sur le trône de Naples, les Bourbons eurent le mérite de confier le gouvernement à un ministre réformateur qui, pour le bien du pays, devait rester au pouvoir pendant quarante-trois ans (1735-1777). Tanucci s'en prend d'abord aux privilèges de la double féodalité laïque et ecclésiastique ; en même temps qu'il détruit les juridictions seigneuriales, il abolit la dîme. Puis, pour accroître à la fois la richesse et la population, il fait la guerre à ces asiles de célibataires et d'oisifs que constituent les couvents : on n'autorisera plus que dix ordi-
l'italie 363
nations par mille habitants. Pour ranimer le commerce, il rappelle les Juifs ; pour réveiller l'agriculture, il supprime le tribunal des subsistances et lève les interdictions de culture qui pesaient sur la Fouille ; il encourage les défrichements et facihte l'afflux des capitaux à la terre en instituant la conservation des hypothèques. — Mais le hardi novateur avait provoqué trop de rancunes : son œuvre ne devait point tout entière lui survivre. Et le royaume allait encore subir sous des princes indignes une longue série d'épreuves.
I 6. — Le Milanais.
Survivance passagère des industries de luxe ; introduction de cultures nouvelles ; mais désastreuse influence de ladministration espagnole. — CEuvre de relèvement inaugurée par l'administration autrichienne, qui lui succède.
L'histoire moderne du Milanais tient en deux mots : près de deux siècles de domination espagnole (1526-1713) ; près d'un siècle de domination autrichienne (1713-1797) : une longue période de décadence, un essai de relèvement.
Dans le domaine des Visconti et des Sforza, dans la patrie des « Lombards », les grands brasseurs d'affaires du Moyen-âge, tant de capitaux étaient amassés que Milan semblait devoir rester, en dépit des guerres incessantes et de la conquête étrangère, une des métropoles financières de l'Europe. Mais quel édifice de prospérité l'administration espagnole n'aurait-elle point ruiné ? Son avidité est insatiable. Non point que le gouvernement de Madrid draine la richesse de cette possession extérieure : le Nouveau-Monde lui suffit. Mais sans trêve il faut remplir la caisse militaire qu'épuisent les nécessités de la politique itahenne ; et surtout il faut subvenir au luxe insensé de cette cour, de ces magistrats, de ces ministres castillans, dont on pouvait dire « qu'en Sicile ils faisaient maigre
chère, qu'à Naples ils mangeaient, mais qu'à Milan ils dévoraient ». La détresse perpétuelle du trésor justifiera donc toutes les exigences : les négociants sont priés de consentir des prêts, qu'on leur remboursera si les circonstances le permettent ; les banques privées, où les particuliers auront jugé plus sûr de déposer leur argent, n'échapperont pas aux réclamations impérieuses de ce despotisme besogneux, et pour couronner ces scandaleuses pratiques, on proclamera officiellement la banqueroute (1671). Quant à la noblesse, par orgueil et par prudence, elle s'est empressée de retirer ses fonds du commerce pour les placer en terres : les majorais et les fidéicommis immobilisent la plupart des grandes fortunes, à moins que le gaspillage ne les dissipe.
Jusqu'à la fm du xvi^ siècle cependant, l'intérêt de l'argent se maintient à un taux assez bas et l'esprit d'entreprise demeure assez vivant, au moins parmi la bourgeoisie, pour que l'industrie continue de prospérer. Le luxe même lui fournit un aliment : à iSIilan des manufactures d'armes, des ateliers d'orfèvrerie, des fabriques d-e glaces ; à Corne, des fabriques de draps fins, de soieries, de brocarts d'or, produisent des articles élégants et somptueux qui répandent dans tout l'Occident la renommée des artisans milanais. La capitale est fréquentée par une société riche qui passe le temps en fêtes perpétuelles ; l'escrime, la danse, l'opéra s'y déploient à l'aise ; la jeune noblesse européenne y accourt pour s'initier aux belles manières ; le carnaval de j\Iilan rivalise d'entrain avec celui de Venise. Il y a une clientèle pour l'art industriel : on sait la renommée dont jouirent dans le voisinage les luthiers de Crémone, les Amati, les deux Guamari, Stradivarius.
Mais bientôt l'inertie l'emporte sur les traditions laborieuses : on ne veut plus travailler autant, on ne prend même plus la peine de gagner. Des concurrences nouvelles rendent, d'ailleurs, la lutte plus difficile : dès le xvii^ siè-
l'italie 365
cle les draps anglais pénètrent au cœur de la Lombardie. Et puis le fisc semble se complaire à décourager les derniers efforts : les taxes de tout genre redoublent ; il en suffit d'une malencontreuse sur l'indigo pour ruiner les teintureries. En huit ans, de 1616 à 1624, Milan perd 24.000 ouvriers, et le nombre de ses manufactures de drap tombe de 70 à 15 ; en 1713 il n'en restera que cinq. Cette irrémédiable langueur, qui gagne toute l'industrie, retentit si cruellement sur la condition des ouvriers que la loi prétend obliger les patrons, soas les peines les plus sévères, à leur fournir de l'ouvrage quand même (1654). Vaine sollicitude, quand c'est la production elle-même qui s'éteint !
Ce beau pays comblé de la nature avait été dans la dernière période du Moyen-âge si admirablement cultivé qu'on l'eût à bon droit appelé le Jardin de l'Europe. A la veille même des guerres qui devaient le ravager et lui faire perdre, avec son indépendance, le secret de sa fécondité, les Sforza avaient presque achevé de mettre en valeur ces riches alluvions auxquelles l'eau seule faisait défaut. Le canal de la Martesana — dont on dit que Léonard de Vinci avait dressé les plans — avait relié les plaines de la capitale à l'Adda, comme déjà le Naviglio Grande les reliait au Tessin, et à travers la ville même le Naviglio interna avait réuni ces deux grandes artères d'irrigation et de commerce i. Pendant quelques années on put croire que les révolutions de tout ordre qui venaient de s'accomplir ne feraient qu'accroître dans ce canton privilégié de la planète la variété des productions. Tandis que les mûriers importés du Levant continuaient d'étendre sur les coteaux leur manteau de vertes frondaisons, des mêmes régions, après un long détour, les plaines grasses et humides recevaient le maïs américain, qui fut nommé blé de Turquie (gran iiirco). Comme par sa nouveauté même la