‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 115 sur 151 · De 900.000 elle passe à · texte numérisé non relu

De 900.000 elle passe à

reste de l'Italie, la mainmorte et les fidéicommis entravent le morcellement de la propriété, celle-ci est fort divisée, ail moins dans la demi-montagne et la plaine, où la plupart des cultivateurs sont en même temps propriétaires. Le duc Emmanuel Philibert, après avoir affermi son absolutisme, avait émancipé les serfs (1561) ; deux siècles exactement plus tard, le roi Charles- Emmanuel III autorisera le rachat des servitudes féodales personnelles, qui n'étaient pas d'ailleurs des plus lourdes ; aussi le pays parait-il bien cultivé, couvert de mûriers et de vignes qui grimpent aux arbres ou se courbent en berceaux. L'industrie, en revanche, est presque absente. La concurrence trop proche du Milanais et de la France empêche la fabrication des soieries de s'y développer ; les éleveurs de magnans s'empressent de vendre leur soie grège aux commissionnaires étrangers, fût-ce à bas prix ; à peine tisse-t-on quelques étoffes d'or et d'argent. Jusqu'à la fm du xvii^ siècle, on ne trouve pas dans toute l'étendue du royaume une seule fabrique de draps, et Turin peut bien compter 40.000 habitants, lorsque Montesquieu la visite en 1728 ; il la dénomme « le plus beau village du monde ». Les règlements minutieux édictés pour favoriser l'éclosion des manufactures en ont plutôt retardé l'épanouissement. Donc, point de bourgeoisie puissante : les roturiers ne s'y enrichissent guère que dans l'exercice de la médecine ou de la jurisprudence, et dès qu'ils ont acquis quelque fortune, ils se hâtent d'acheter un titre de noblesse.

En somme, la monarchie de Sardaigne n'est pas l'Etat le moins prospère de la péninsule, ni celui où la masse du peuple (1.200.000 habitants à la fm du xvii® siècle) soit le moins heureuse ; mais c'est, sans aucun doute, celui où l'évolution économique est le moins avancée. Les richesses minières de l'Ile qui lui a donné son nom demeurent à peu près inexploitées.

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Si l'on jette un regard d'ensemble sur l'activité économique de la péninsule pendant la période moderne, c'est dans une commune décadence que nous voyons tous les Etats italiens enveloppés. Quelles sont donc les causes générales de ce grand fait ?

D'abord, faut-il le rappeler ? le déplacement de l'axe commercial. Cette Méditerranée, où l'Italie occupe une position privilégiée, cesse d'être le principal théâtre du commerce extérieur de l'Occident et la voie maîtresse du trafic entre l'Europe et l'Asie ; les ports italiens participent à cette déchéance universelle; les plus actifs ne comptent plus guère désormais que comme centres d'approvisionnement local ou comme entrepôts d'escale. Mais la faiblesse profonde et irrémédiable de l'Italie, c'est son état de division. Si elle avait été unie, elle n'aurait point si cruellement subi les effets de la révolution maritime ; et au moins dans le négoce méditerranéen, dont seule l'importance relative était diminuée, elle aurait conservé sa belle part. Or,'jusque sur les rivages reculés du Levant, ce sont des puissances océaniques qui, triomphant des obstacles dressés par la conquête turque, se disputent la première place.

C'est le morcellement politique qui a ruiné également le commerce intérieur et l'a réduit à de misérables transactions de détail : car partout les routes sont coupées de fondrières, hérissées de péages, infestées de brigands. Au défaut de concentration politique répond un non moins grave défaut de concentration économique ; au sein même de ces Etats médiocres et mal centraMsés, l'économie urbaine se survit, et dans les cadres étroits des corpora- .tions, mieux respectés qu'ailleurs, la grande industrie ne saurait grandir. '

Pour comble de malheur, de toutes les dominations

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étrangères que l'Italie divisée était condamnée à subir, c'est la plus lourde, la plus stérilisante de toutes, la domination espagnole, qui l'a emporté. Puis la société italienne elle-même semble momentanément épuisée par la splendide et précoce floraison des siècles précédents. Le capital-terre s'endort dans l'inertie des majorats et de la mainmorte ; le capital-argent se repose dans les mesquines opérations d'une finance usuraire ; le travail lui-même languit : nulle ardeur désormais, saUf peut-être pour le plaisir, et pour tromper les ennuis d'une demi-oisiveté luxueuse ou misérable.

Enfin, comment oublier qu'en maint endroit les hommes avaient à lutter contre une nature ennemie ? Fleuves au régime torrentiel, qui débordent et laissent sur leur passage des marais et la fièvre, font reculer la mer devant leurs alluvions, créent des deltas malsains, ensablent les ports, ensevelissent jusqu'aux ruines de cités importantes comme le furent autrefois Sybaris et Crotone ; tremblements de terre, éruptions de volcans, comme celle de l'Etna qui, en 1669, détruisit Catane et fit périr 90.000 personnes. Pour combattre ces fléaux, là où la chose était possible, il eût fallu des soins incessants, un labeur continu. La néghgence des travaux nécessaires par une génération rendait la situation de plus en plus difficile aux générations suivantes, et sur bien des points la civilisation impuissante et découragée renonçait à une bataille inégale.

Pourtant, en dépit des ravages du paupérisme et de la dépopulation, le génie de la race ne s'est point éteint,

— j'entends son génie économique. Sans parler de la haute fortune que maints enfants perdus de l'Itahe, banquiers et partisans, ont su atteindre hors de leur patrie,

— sur le sol natal môme, grâce au rapprochement fécond de deux ordres de travailleurs, artistes et artisans, que l'économie moderne devait trop souvent séparer, les industries d'art jettent longtemps encore leur éclat. Et

cette agriculture italienne, qui supporte tant de charges et reçoit si peu de soins, garde encore le souvenir de la primauté qu'elle avait conquise. Les plants de jonquilles et de tubéreuses dont s'enorgueillissent les horticulteurs de Bologne n'annoncent-ils pas les merveilles des jardins hollandais ? Pendant tout le xvi^ siècle les villas italiennes servent de modèles aux seigneurs et princes d'Outre-monts, et l'agronomie lombarde ou toscane, riche des trésors de l'observation antique et des leçons d'une expérience raffinée, devance les temps : n'est-ce pas elle qui, en 1567, découvre le principe essentiel de la rotation des cultures ? Et au moment même où l'expansion moscovite, ayant gagné les bords de la mer Noire, menace les producteurs de blé italiens d'une nouvelle et redoutable concurrence, n'est-ce pas, pour ainsi dire, parmi eux, ou à leur intention, que Vallerius, le fameux agronome suédois, publie son grand ouvrage, dont le titre seul est significatif : Agricultures fundamenta chemica (1775) ? N'est-ce pas enfin de la détresse même de la terre italienne que l'on voit naître ces précieuses institutions où se marient si heureusement la spéculatioii financière et l'assistance agricole, et qu'on appelle les monti frumentarii f Dès le xvii^ siècle elles fonctionnent, ces caisses de prêt en nature qui avancent au cultivateur, sans dépôt de gage, et sur sa seule caution personnelle, les grains nécessaires aux semailles, qu'il rendra en nature — capital et intérêts — après la récolte prochaine ? L'Italie manquait de corps et de forces, assurément ; mais son âme ingénieuse survivait, et aussi sa beauté, la douceur de son climat, le charme de ses vieilles villes et de ses paysages, les chefs-d'œuvre de ses artistes. C'est dans la seconde moitié du xviii*^ siècle qu'y apparaît cette espèce nouvelle, le touriste, qui est d'origine anglaise. .C'est de là qu'il faut dater l'industrie des étrangers, qui devait peu à peu apporter tant d'argent dans un pays où: l'exhumation de Pompeï et d' Herculanum, déjà corn-

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mencée, appelait tant de regards curieux et donnait le signal d'une seconde renaissance classique. L'Italie moderne allait tirer un large bénéfice des monuments de son passé glorieux.

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