L'ALLEMAGNE. L'AUTRICHE-HONGRIE
L'évolution politique de l'Allemagne, dans la période qui nous occupe, traverse quatre phases.
C'est d'abord la fin d'une brillante époque de prospérité; puis par l'effet des guerres de religion, où les questions de conscience dominent au début et les questions d'intérêt dans la suite, une séparation profonde se marque entre le Nord où triomphe la Réforme et le Midi, où le Rhin reste « la rue des prêtres », suivant une expression du temps qu'on pourrait apphquer presque également au Danube. Lorsque la paix s'y rétablit, à la suite des traités de Westphahe, en 1648, l'Allemagne est épuisée, divisée ; elle apparaît comme un grand corps, un d'apparence, mais ayant en réalité des membres désaccordés et pour ainsi dire deux têtes : l'Autriche qui porte la couronne impériale, et la Prusse qui grandit et deviendra bientôt un royaume plein de vigueur militaire et d'ambition.
Pendant près de cent ans l'Allemagne est alors réduite à un rang secondaire, soumise à l'influence française, encombrée de principicules qui imitent Louis XIV, se font bâtir de petits Versailles, essaient d'unifier leurs possessions, d'accroître leur pouvoir aux dépens de leurs sujets et leur territoire aux dépens de leurs voisins, se plaisent aux parades et cérémonies fastueuses et n'encouragent guère que les industries de luxe.
Les choses vont ainsi jusqu'au milieu du xviii^ siècle. Mais alors des idées libérales qui ont pris naissance en
Angleterre, et qui sont popularisées, propagées par les philosophes français, se répandent sur le continent et pénètrent en Allemagne. Un vent de réforme souffle sur l'Europe. Les souverains ne songent pas sans doute à rien abandonner de leur autorité absolue, mais ils montrent pour la prospérité des Etats qu'ils gouvernent un souci qui ne s'évapore pas toujours en paroles. C'est l'époque de ce qu'on a nommé le despotisme éclairé, paternel, c'est-à-dire de l'améhoration sociale se faisant par en haut, par la volonté du prince et à son profit. Gela consiste, en général, à diminuer les prérogatives et privilèges de l'Éghse, l'étendue de ses domaines, le nombre de ses couvents. Cela consiste aussi à lutter contre les survivances du Moyen-âge, à supprimer certaines corvées, à mettre un peu plus, sinon de justice, du moins d'humanité dans les rapports entre seigneurs et paysans. Cela consiste encore à stimuler le développement économique, à régulariser les finances, à creuser des canaux, à construire des routes, à défricher des landes, à créer des manufactures, à pousser le commerce et l'instruction des hautes classes. Ainsi s'opèrent un peu partout des progrès de détail qui ne sont pas négligeables. Frédéric II en Prusse, Joseph II en Autriche représentent ce mouvement et travaillent de la même ardeur à augmenter leur puissance, leurs revenus et la richesse nationale. On peut employer alors ce mot de national; un réveil commence dans les esprits comme dans l'activité du peuple. L'Allemagne est sortie de son long engourdissement.
§ 1. — L'Allemagne de 1500 à 1648.
Courte période de prospérité commerciale et industrielle ; misère ouvrière et paysanne. — Dévastation et dépopulation du pays pendant la Guerre de Trente ans.
A la fin du xv^ siècle, la persistance du morcellement territorial et l'impuissance chronique et constitutive du
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gouvernement central n'avaient pas empêché les Allemagnes de devenir une des régions les plus florissantes du continent. Et pendant quelques années on put croire que cette prospérité, qui avait pu naître au milieu de tant de survivances féodales, allait grandir encore par l'effet des révolutions qui ouvraient pour l'Occident une ère nouvelle.
Tandis que la Ligue hanséatique continuait de jouir dans les mers du Nord d'une suprématie incontestée, les négociants allemands resserraient les liens qui, grâce à la facilité relative du passage par le Spltigen et le Brenner, les unissaient à la grande métropole commerciale de la Méditerranée, Venise. Ils y portaient des métaux utiles et des métaux précieux, des matières brutes comme les cuirs, ou les produits d'une industrie assez grossière ; ils en rapportaient des épices, du sucre, des verreries fmes et des étoffes de luxe. Le Fondaco dei Tedeschi qu'ils avaient créé sur les rives de l'Adriatique avait pris, depuis sa reconstruction en 1505, les proportions d'un vaste établissement : il comprenait à la fois des magasins et des boutiques, une hôtellerie pour les voyageurs et des logements particuhers pour les marchands. Quelquefois ceuxci s'y trouvaient réunis au nombre d'une centaine, et de nombreuses succursales, fondées à Strasbourg, à Cologne, à Lubeck, à Nuremberg, à Augsbourg, entretenaient l'activité de la maison principale. A peine la nouvelle route des Indes était-elle découverte que des commerçants de ces deux dernières villes allaient s'installer à Lisbonne, et des vaisseaux allemands accompagnèrent la grande expédition dirigée par Francisco d'Almeïda en 1505 ^ Mais seules les plus importantes des entreprises qu'avait suscitées le trafic avec l'ItaHe se trouvèrent en mesure d'atteindre le nouvel entrepôt des denrées exotiques : la
1. Les banquiers de Hambourg achèteront à Charles-Quint, pressé d'argent, le Venezuela tout entier ; ils ne réussiront pas d'ailleurs à le coloniser et le rendront bientôt aux Espagnols.
traversée de la France et de l'Espagne était plus longue, plus coûteuse que le passage par les voies traditionnelles des Alpes centrales ; les grandes compagnies seules furent assez riches pour avoir leurs facteurs dans la capitale portugaise, et elles accaparèrent ce fructueux négoce. Elles se trouvèrent bientôt, ^u même coup, les maîtresses du marché intérieur, et les denrées de première nécessité même n'échappèrent pas à leur monopole. De puissantes fortunes s'élevèrent au détriment du petit commerce ; les spéculations de banque, dont les Juifs n'avaient plus le privilège, les grossirent encore, et l'écroulement de quelques-unes d'entre elles ne fit qu'achever la ruine des bourgeois trop confiants qui leur avaient abandonné le soin de faire fructifier leur modeste pécule.
Une évolution analogue s'accomphssait dans l'industrie. Tandis que la traditionnelle draperie, rayonnant des Pays- Bas, remontait la vallée du Rhin, à l'extrémité des diverses routes qui venaient d'Italie une industrie d'un autre genre commençait de grandir, qui recevait sa matière première de régions lointaines. A Augsbourg, à Nuremberg, à Chemnitz, à Leipzig, on filait et tissait le coton du Levant, souvent en le mélangeant avec le lin du pays, et la multiplica^tion des fabriques de cotonnades saxonnes, dont les produits s'exportaient jusqu'en Angleterre, entraînait celle des teintureries. Ainsi, à côté des organisations corporatives, qui d'ailleurs tendaient à devenir des institutions obhgatoires, qui se fédéraient entre elles de ville à ville, et qui contribuaient efficacement au maintien d'une technique scrupuleuse, une nouvelle catégorie d'eûtreprises industrielles se constituait, dont lés vastes manufactures de coton des Fugger (à Augsbourg) nous offrent le type.
Mais que l'on considère ces puissants établissements, ou bien les humbles métiers où la production gardait un caractère semi-patriarcal, partout le fossé va s'élargissant entre la main-d'œuvre et ceux qui l'emploient. En 1465,
on avait vu les compagnons taillandiers de Nuremberg quitter leurs maîtres qui ne les nourrissaient pas assez bien à leur gré et transporter leur art dans d'autres cités ; en 1503, ce sont les ouvriers tailleurs de Wesel qui se révoltent et que l'arbitrage du bourgmestre peut seul apaiser ; un peu partout les travailleurs réclament une journée de travail moins longue et des salaires plus élevés. Ici comme ailleurs, la révolution monétaire tourne à leur désavantage, et le monopole de fait dont jouissent les compagnies commerciales aggrave pour eux les cruelles conséquences du renchérissement des denrées. Aussi verra-t-on bientôt le bas peuple des villes s'unir à celui des campagnes pour demander l'abolition des dettes, la réduction des capitaux accumulés dans les grosses entreprises de commerce, et esquisser même le plan d'une société communiste.
Les paysans formaient la classe la plus malheureuse, et trois faits tendaient encore à rendre leur condition plus précaire. D'abord l'influence croissante d-u droit romain, tout entier fondé sur la notion de la propriété individuelle, absolue et exclusive : les juristes fournissent aux seigneurs d'excellentes raisons pour s'approprier les communaux, pour restreindre les avantages des usagers, pour leur interdire notamment la chasse dans les forêts voisines de leurs terres. Ensuite les seigneurs laïques et ecclésiastiques, pour entretenir leur luxe, accablent les cultivateurs de taxes et de corvées ; les évêques prétendent lever la dîme, non plus seulement sur les moissons, mais sur les bestiaux. Enfin les compagnies commerciales profitent de leur puissance financière pour faire baisser le cours des productions agricoles, qu'elles revendront d'ailleurs très pher aux citadins. Si l'on tient compte, avec cela, de la fermentation générale qui agite les esprits au début du xvi® siècle, des appétits de justice sociale que fait éclore la lecture de la Bible, des ambitions nouvelles qui se sont éveillées dans les couches profondes de la société, on s'expliquera la violence du soulèvement qui, en 1525, dresse le sabot des -pày-
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sans de Souabe, de Thuringe, d'Alsace, contre la botto des Chevaliers. Sous leur drapeau rouge et blanc, ils
colportent « la fraternité en Dieu », assaillent les couvents et les châteaux, réclament le droit de chasse, le droit de pêche, le rétabHssement des biens communaux, l'abolition de la plupart des corvées. Véritable guerre sociale qui frappe un moment la noblesse de terreur (car les paysans ont l'appui de plusieurs villes, de Strasbourg en particuHer), mais qui. se termine bientôt par une impitoyable extermination des révoltés.
Il y avait alors six ans qu'avait éclaté le grand mouvement de la Réforme. Les divisions religieuses allaient, pour plus d'un siècle, transformer le pays en un théâtre do luttes ardentes, bientôt en un champ de bataille, ouvert à l'étranger ; elles allaient du môme coup faire avorter les fruits précoces et éphémères de la prospérité allemande.
Les rivalités, les guerres interrompent le cours du commerce. Même dans les intervalles de tranquillité relative, l'autorité centrale est impuissante à donner à la circulation économique les facilités qui lui seraient le plus nécessaires ; c'est bien en vain que la Diète s'efforce de procurer à cet empire morcelé et branlant les bienfaits de l'unité monétaire. Les Empereurs ont pu instituer (1520 et 1595), en faveur de la famille de Tour et Taxis, une charge héréditaire de maître général des Postes du Saint-Empire et des Etats des Habsbourgs ; après avoir pendant un siècle déployé une activité que le développement de l'imprimerie rendait encore plus nécessaire, cet important service commence à décliner ; à mesure que s'affaiblit la puissance impériale, le vaste domaine auquel il s'était tout d'abord étendu va se rétrécissant ; à la fin du xvii® siècle, il ne comprendra plus que les Etats autrichiens et les principautés de l'Allemagne méridionale et centrale \
1. La famille de Tour et Taxis resla pourlant en possession de ce privilège jus(iu'en 1867, où il lui fut racheté pour une somme de 28 millions de francs.. Elle garda encore la franchise postale, qu'elle perdit bientôt pour en avoir usé- sans discrétion.
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Au milieu de cette désorganisation et de cette recrudescence d'anarchie, quelques villes à peine peuvent soutenir tant bien que mal leurs affaires. Les foires des grandes cités bavaroises et franconiennes, surtout celle de la métropole saxonne Leipzig, conservent leur importance ; l'approvisionnement de Berlin assure au port de Hambourg un trafic nouveau, qui compense pour une petite partie le recul de ses négociants sur les marchés britanniques et Scandinaves. Mais ces courants commerciaux qui entretiennent la communication entre l'Allemagne et le reste de l'Europe, ne vivifient que le petit nombre de centres urbains où par intermittence ils se rencontrent. L'industrie souffre plus encore. Seules deux villes gardent leur renommée : Augsbourg pour les bijoux et la vaisselle d'or et d'argent,Nurembergpour les jouets, la quincaillerie, l'horlogerie ' et la mercerie; à deux ans de distance (1619 et 1621) des banques considérables se fondent chez l'une et chez l'autre. Mais point de protection pour les manufactures nationales ; les intérêts locaux sont plus forts que les bonnes intentions de la Diète. L'Angleterre a beau prohiber les articles allemands : Leipzig, qui profite de la liberté du commerce, s'oppose à l'adoption de tout tarif de représailles, et Hambourg n'hésite pas à cQnclure avec la même puissance un traité particuher. D'autre part, dans ces temps troublés, beaucoup des anciennes corporations ont perdu le secret de cette fabrication soignée qui avait justifié leur monopole ; leurs chefs n'en deviennent que plus ardents à interdire à de nouveaux venus l'accès de la maîtrise. Enfin les oHgarchies municipales, auxquelles l'évanouissement de toute autorité régulatrice laisse , pleine liberté, ne se préoccupent . guère de proportionner le taux des salaires au prix de la vie. Comment pareil état de choses n'aurait-il pas provoqué des révoltes ouvrières ? A la voix des anabaptistes