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tocratie mène une vie de faste et d'indolence ; n'ayant plus de goût pour les fatigues de la guerre, elle ne prend même plus la peine de soigner ses terres. Ceux qui les cultivent sont entièrement dans sa main, mais ils ne l'intéressent que dans la mesure oîi la royauté besogneuse essaye de lem' soutirer quelque argent ou de leur imposer le service militaire. Elle intervient alors pour défendre ses droits exclusifs ; c'est à elle que doivent aller sans partage les revenus du territoire, et la population même de l'État doit lui appartenir corps et âme ; celle-ci se résigne en général à cette servitude féodale, préférant n'être soumise qu'à un maître au lieu de deux. La noblesse foncière tire encore un supplément de ressources des monopoles qu'elle a su instituer à son profit sur la principale branche du commerce agricole : seuls les seigneurs, ou les citadins, ont le droit d'engraisser des bestiaux pour les vendre. Les paysans végètent donc dans une extrême pauvreté ; les friches se multiphent, et sous le règne de Christian V (1670-1699), on en est réduit à faire venir de Hollande même le fromage et le beurre nécessaires à la nourriture de l'armée.

A l'aube du siècle suivant, il semble que les paysans vont retrouver un peu de bien-être ; la royauté, qui déjà avait tenté quelques timides affranchissements sur ses domaines, maintenant qu'elle est raffermie, proclame l'abolition du servage (1699). Les seigneurs n'auront plus le droit de vendre leurs serfs, et ils seront tenus de leur rendre la liberté moyennant une indemnité dont le taux est fixé ; il leur est même défendu de transporter d'office un de leurs fermiers d'une terre cultivée dans une friche, et aucun serf qui aura séjourné quelque temps hors du domaine de son seigneur ne pourra y être ramené de force. Mais cette classe paysanne que Frédéric IV cherche à libérer ainsi de l'étroit esclavage domanial, il entend l'organiser à son profit, et pour la défense du royaume, en une vaste mihce (1701) ; par malheur, c'e^t au seigneur qu'est

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laissé le soin de désigner ceux qui feront partie de l'armée nouvelle, et voilà un nouvel instrument d'oppression maladroitement fourni aux anciens maîtres, en même temps que c'est une lourde surcharge jetée sur les épaules des affranchis de la veille. Aussi l'enthousiasme excité par la réforme libératrice ne dure-t-il que quelques mois. D'ailleurs des considérations d'ordre public, à moins que ce ne soient les âpres revendications de la noblesse elleàiême, conduisent vite la royauté à reprendre d'une main ce qu'elle avait accordé de l'autre et à rétablir sous une autre forme l'antique servage à peine atténué ; une ordonnance de 1724, inspirée peut-être de la législation anglaise, en ejirôlant tous les paysans de 14 à 35 ans, leur assigne pour toute cette période de leur existence un domicile fixe ; et comme elle devait être exécutée dans toute l'étendue de la monarchie, certains cantons heureux, où la hberté personnelle avait par hasard survécu, partagèrent dès lors la déchéance commune.

Il semblait que le vrai jour de la délivrance ne dût jamais luire. En 1730 la milice est aboHe ; mais c'est pour être rétablie aussitôt, et l'interdiction pèse à nouveau sur le paysan de quitter le domaine ou il travaille sans avoir obtenu un passeport régulier de son maître ; celui-ci, comme il est naturel, le refuse presque toujours, et rien ne l'empêche d'accabler de taxes et de vexations le malheureux qui vit sous sa loi, rivé à la terre comme un forçat. Bientôt, sous prétexte de préparation militaire et de service territorial, l'assujettissement au domicile commence dès l'âge de 15 ans, même de 9 ans, et dure jusqu'à la fin de la vie. Cependant, le démembrement des biens de la couronne continue ; des spéculateurs achètent à bas prix les domaines mis en vente, et la Cour leur fournit toutes les facilités désirables pour constituer de belles seigneuries, c'est-à-dire pour réduire le nombre des fermes, pour supprimer au besoin des villages entiers. Les campagnes se dépeuplent : alors on offre aux propriétaires dans l'em-

barras les enfants pauvres des orphelinats et des dépôts de mendicité.

A partir de 1764 pourtant, l'exemple donné par le premier des Bernstorfî d'abolir la corvée sur ses terres et d'accorder aux fermiers des baux emphytéotiques commence à être suivi ; les grands seigneurs se rendent compte que ces mesures d'humanité et de justice se traduisent par des relèvements du revenu foncier. En 1771, un autre ministre réformateur, Struensée, essaye de remédier aux abus de la corvée par des mesures législatives et institue une caisse de prêts en faveur des fermiers qui deviendront propriétaires. Mais c'est seulement en 1788 que le second des Bernstorfî aboHt enfin le servage.

Nul progrès agricole n'avait été possible sous la paresseuse et oppressive domination des nobles ; la prohibition même des céréales étrangères, en même temps qu'elle augmentait pour le menu peuple le prix de la vie, avait encouragé les producteurs à persévérer dans leur routine, et la perception de la dîme en nature s'était opposée au défrichement des terres médiocres. Vers 1740 sans doute, le souci de tirer un meilleur parti des ressources du sol s'était marqué dans les actes de l'administration royale : mais, pour relever l'agriculture nationale, il n'aurait pas suffi de créer un département de l'économie rurale, d'introduire la pomme de terre dans les landes du Jutland (1759), ni même de favoriser le partage des communaux (1781) : un peuple de paysans hbres allait maintenant réaliser les vœux du gouvernement et des agronomes.

L'industrie du royaume n'avait pas moins cruellement que l'agriculture pàti de la victoire tardive de l'aristocratie. En même temps que les paysans perdaient le droit de disposer d'eux-mêmes, les bourgeois avaient été dépouillés de leurs privilèges économiques comme de leurs prérogatives politiques. Aux dépens des corporations urbaines, les mernbres des vieilles familles, quand ce

n'étaient pas des nobles allemands immigi'és, avaient accaparé les métiers les plus lucratifs, devenus entre leurs mains des espèces de fiefs industriels. Et, bien entendu, J;andis que les anciens chefs d'entreprises s'appauvrissaient par l'effet de ces concurrences ruineuses et de ces dépossessions arbitraires, les nouveaux n'apportaient à l'a conduite des affaires qu'une hautaine négligence. Aussi est-ce seulement vers le premier tiers du xviii® siècle que le royaume s'éveille à l'industrie moderne i. Tout d'abord on s'occupe d'élever des digues'contre le flot montant dé l'importation étrangère, de débarrasser le champ où les jeunes manufactures nationales se livreront à leurs premiers essais : défense de porter des bijoux, des dentelles, des étoffes de laine ou de soie, qui n'aient pas été fabriquées dans les limites du Danemark. C'est à ce prix, et en dépit d'une active contrebande, que Copenhague naît — ou renaît — à la vie ouvrière; en 1740, près de sept mille personnes, réparties dans des atehers de tailles diverses, y travaillent de leurs mains pour fournir aux besoins de tout le royaume. La Norvège elle-même, qui n'avait guère été exploitée jusqu'ici que comme un pays de forêts et de pêcheries, voit se développer des industries variées : on y installe une Compagnie Noire, en vue de perfectionner la fabrication de la poix, du goudron, du noir de fumée, de la poudre, du fer, du soufre, de l'alun, du vitriol.

Sous le règne de Frédéric V (1746-1765) et dès le ministère du premier Bernstorff les industries textiles grandissent : la manufacture de draps de la Maison d'Or ne compte pas moins de 1.400 ouvriers ; la manufacture royale de soieries possède plus de cent métiers, et deux cents autres sont répartis entre quinze entreprises particuUères. Quelques fonderies et des fabriques d'armes représentent la part modeste de l'industrie métallurgi-

J. On ne voit guère à signaler au xvii" siècle que l'établissement de quelques rafTineries de sucre, nées du commerce des Antilles.

G. Renard et Weulersse. 27

que 1. Cette floraison assez brillante est bien un peu forcée ; non content d'empêcher l'étranger d'inonder le pays de ses produits, le gouvernement a dû lui dérober des ouvriers dépositaires de ses secrets, multiplier aussi les subventions, et créer de nouveaux monopoles, mieux compris il est vrai, au moment même où l'on réduisait les anciens -. Mais l'heure ne devait pas tarder où une plus grande liberté serait devenue possible et même nécessaire ; dès 1761, le ministère s'interdit de créer de nouvelles corporations et se réserve d'accorder à qui bon lui semble des dispenses de chef-d'œuvre ; avant la fm du siècle, le second des Bernstorfî (1773-1797) prononce la suppression des monopoles industriels.

Le commerce intérieur avait lui aussi subi une crise de deux siècles. Il s'était immobihsé et comma cristallisé entre les mains d'uné^ étroite oligarchie nobiliaire, de souche indigène ou d'origine allemande, qui, par maladresse ou par dédain, abusant de ses privilèges exclusifs, l'avait réduit à sa plus simple expression. Si Christian III (mort en 1559) était parvenu à étabhr, en même temps que l'unité des poids et mesures, celle des monnaies, les nombreuses falsifications dont le gouvernement s'était par la suite rendu coupable avaient gâté ce bienfait. Vers 1624, l'esprit hanséatique, soufflant quand même sur cette société si hostile aux nouveautés économiques, avait fait créer un service des postes, dont l'administration avait été confiée aux quatre plus importantes sociétés de commerce. Mais il faut en venir au règne de Charles VI pour découvrir un symptôme décisif de progrès commercial: c'est, en 1736, la création d'une Banque d'assignations, do change et de prêts, soigneusement gai'antie contrel'arbi-

i. Les fers à cheval viennent encore tout forges de Suède.

2. C'est sous ce même règne que 1" Université de Copenhague fut dotée d'une chaire d'économie. A noter aussi, sous le ministère de Struensée (1770-1772), l'établissement des frères Moraves dans le bourg de Ghristianfeldt, qui devient un des principau.ï centres manufacturiers du royaume.

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traire gouvernemental, et dont les opérations firent tomber en peu de temps le taux de l'intérêt de 6 à 4 p. 100. Notons encore, de 1777 à 1783, la construction d'un canal de 37 kilomètres de Kiel à l'Eider, qui rendait la communication, entre les deux côtes de la péninsule, presque aussi facile désormais par le sud que par le nord.

Quant au trafic extérieur, le Danemark, au xvi^ siècle,' avait réussi à en disputer les bénéfices aux Hanséates, à leur enlever, par exemple, le commerce de la Norvège ; mais il n'était parvenu à secouer définitivement leur domination qu'en ouvrant à leurs rivaux les Hollandais les passages du Sund. Ce n'était guère que changer de tutelle. En vain, pour s'affranchir de cette mainmise nouvelle, que partagent bientôt les Anglais, il signe des traités de commerce avec la France et la Russie et crée des compagnies privilégiées : Compagnie d'Islande (1602), à qui sera plus tard attribué le commerce du Nordland et du Finmark ; Compagnie -des Indes Orientales (1616), qui fondera sur la côte de Coromandel l'humble comptoir de Trinquebar ; — en vain il acquiert dans les Indes Occidentales l'île de Saint-Thomas (1672) et favorise ceux de ses armateurs qui vont pêcher la baleine sur la côte sudouest du Groenland ;. — la marine nationale ne se développe guère. Copenhague même tire ses revenus des péages qu'elle perçoit sur le passage des Détroits bien plus que du mouvement d'affaires qui anime son port. Il faut que Charles VI mette le commerce, en même temps que l'agriculture, à l'ordre du jour du gouvernement pour que le Danemark songe à redevenir une puissance maritime. Alors on voit la Compagnie des Indes Orientales étendre ses opérations jusqu'en Chine et exciter les jalousies des Hollandais ; alors la Compagnie des Indes Occidentales achète à la France l'île de Saiiite-Croix, et le commerce avec les Antilles ne fera que grandir après la suppression de son privilège (1753). La Compagnie d'Islande, par malheur, sait perpétuer le sien, et elle en abuse pour épuiser

l'île soumise à son monopole. Tout de même, le royaume compte douze mille matelots ; et sous le règne de Frédéric V, mettant à profit les traités conclus avec Gênes, Naples et les États barbaresques, ses armateurs inaugurent ces grandes entreprises de nolis^ qui devaient si brillamment prospérer, et auxquelles l'affranchissement des colonies anglaises de l'Amérique du Nord allait ouvrir encore un plus vaste domaine.

Si l'on met à part la dernière moitié du xviii^ siècle, ce qui caractérise l'évolution économique et sociale du Danemark, c'est une sorte d'arrêt de développement, d'autant plus remarquable que ce royaume, par ses conditions géographiques et par ses aptitudes naturelles, se rapprochait de la Hollande. Mais il lui a manqué de posséder une bourgeoisie active : cette classe, qui était l'agent nécessaire du progrès, n'a échappé au mépris de l'aristocratie que pour tomber dans l'inertie forcée à laquelle la condamnait l'absolutisme, d'ailleurs trop longtemps impuissant à triompher des prétentions nobiliaires. De là cette stagnation prolongée, qui s'est traduite par une lente, mais continue dépopulation.

§ 2. — La Norvège.

Rétablissement de la démocratie rurale. — Renvoi des Hanséates : développement de la marine marchande nationale.

Il est assez difficile de tracer de l'évolution économique et sociale de la Norvège une esquisse distincte, parce que, durant toute la période qui nous occupe, ce pays a fait partie intégrante du royaume de Danemark. Pendant le règne de Christian IV cependant (1588-1648), le peuple norvégien se réveille à la vie nationale. Les guerres qui troublent l'Europe du Nord pendant la dernière moitié du xvii^ siècle, en interrompent, il est vrai, presque aussitôt l'essor ; mais la longue période de paix qui s'ouvre en 1720 voit s'accomplir des progrès importants.

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C'est surtout du point de vue social que l'histoire de l'agriculture norvégienne présente de l'intérêt. Jamais les paysans, dans cette contrée à cet égard privilégiée, n'avaient connu le servage, ni même le vilainage : toujoiu's ils avaient joui d'une entière liberté personnelle, et nulle part, sauf dans la province septentrionale du Finmark, l'accès de la propriété foncière ne leur avait été interdit. Vers la fm du Moyen-âge pourtant" il s'était produit une concentration des terres assez marquée pour qu'un grand nombre de petits propriétaires se trouvassent rejetés dans la condition de métayers et de fermiers, et que la majeure partie du territoire tombât sous le régime de la grande propriété. Mais les traditions de l'antique démocratie rurale ne furent point pour cela périmées ; la royauté intervint en faveur du peuple des campagnes, et en 1685, une ordonnance, plus efficace que toutes celles qui l'avaient précédée, limita le droit des propriétaires à percevoir des redevances sur les terres aihodiées ou affermées ; mieux encore, elle astreignit tous les propriétaires faisant exploiter plus d'une seule ferme au paiement d'une double taxe sur le revenu de toutes les autres. Quand cette législation salutaire fut abolie, en 1799, la terre norvégienne était revenue, pour la plus grande partie, aux paysans, ses anciens et ses vrais maîtres.

La Norvège, cependant, est un pays où les trois quarts de la superficie sont impropres à la culture ; si clairsemée, et si énergique d'ailleurs que pût être sa population, elle devait pour vivre demander des céréales à l'étranger ; jusqu'en 1788 il ne lui fut point permis de se procurer ïe large supplément de grains qui lui était indispensable ailleurs qu'en Danemark. La seule richesse du sol, c'étaient les forêts. Dès le xvi^ siècle on se mit à les exploiter avec ardeur ; chênes, pins et sapins tombèrent alors par millions sous la hache des bûcherons, et presque tout de suite il fallut prendre des mesures pour sauver des provinces entières d'une irrémédiable dévastation ; il fut défendu,

par exemple, d'installer aucune scierie sans autorisation, et au xvni<^ siècle ce fut seulement dans le Finmark que l'œuvre de déboisement put se poursuivre à l'aise.

La mer, heureusement attiédie par les courants et

Fis.

Slabbut norvégien ; grenier sur pilotis.

baignant un littoral aussi hospitalier à la faune aquatique que propice à la navigation, offrait un précieux complément de ressources. L'abondance du poisson pouvait compenser dans l'ahmentation nationale la rareté de la viande. Mais pour que les produits des pêcheries devinssent articles d'exportation, il fallait trouver le moyen de les conserver. Longtemps on s'était contenté de les faire sécher ; à la lin du xv^ siècle, les pêcheurs norvégiens

avaient commencé d'appliquer au hareng le procédé de la salaison inventé (en 1416) par le Hollandais Beuckel ; mais ce ne fut pas avant le xvii*^ siècle qu'ils apprirent des marchands anglais à saler la morue.

Au début de l'époque moderne, le peu d'industrie que possédait le pays, concentré à Bergen, se trouvait entre les mains des corporations hanséatiques.

Bergeni,port excellent, marché bien approvisionné, avait la forme d'un fer à cheval. D'un côté, le bord de la mer était longé par la colonie allemande : ce quartier se nommait le Pont, De l'autre, était située la partie norvégienne de la cité, qui s'appelait Overstrand. Entre les deux s'étendait une longue rue où logeaient les artisans venus d'Allemagne ; car la colonie se décomposait en deux classes : les marchands et commis, qui étaient la classe aristocratique; les artisans, qui comprenaient cinq corps de métier dont les cordonniers formaient le plus important. Ils étaient quelque peu méprisés et tenus à l'écart par leurs compatriotes plus aisés ; mais ils se retrouvaient unis avec eux pour lutter contre les indigènes.

Le quartier marchand était divisé en vingt-deux cours (Cour de Brème, cour du Manteau, etc). Chacune était isolée, fortifiée, gardée par des dogues et des guetteurs armés. Communiquant par un pont avec la mer, elle contenait d'abord un vaste bâtiment : au rez-de-chaussée, les magasins, les boutiques; au premier étage, le logis des résidents ; puis un grand espace libre et, à l'arrièreplan, des caveaux, des entrepôts oii s'entassaient les marchandises, et ce qu'on appelait le grand schiltting : c'était une grande salle commune, où tous les membres de la cour mangeaient et se chauffaient en hiver, . et d'où la fumée sortait comme elle pouvait par un trou pratiqué dans la toiture.

Dans ces cours vivaient, distribués par familles, environ

4. Emile Worms, Histoire commerciale de la Ligue Hanséatique (Paris, 18(54).

trois mille habitants. Mais tous étaient du sexe masculin : commis, matelots, apprentis. Les femmes en étaient exclues, comme gênantes ou indiscrètes. Ces moines-marchands étaient condamnés au céhbat forcé. Défense leur était faite de se marier avec une femme du pays. Défense de passer la nuit hors de cet internat où ils étaient casernes. Il ne faudrait pas en conclure que la vie fût. exemplaire dans ce couvent commercial. Ces hommes séquestrés pendant la nuit avaient des compensations pendant le jour dans le quartier norvégien ; ils étaient riches et fort bien vus de la gent féminine.

Ceux qui consentaient à cette espèce de réclusion s'engageaient à faire, durant dix ans, du négoce au profit de la Hanse. Comme ils ressemblaient à des soldats campés en pays conquis, ils imposaient des épreuves terribles aux nouveaux venus ; il fallait s'assurer de leur force de résistance. Un jour, par exemple, en grande cérémonie, au son d'une musique sauvage, se déroulait une étrange mascarade ; le soir venu, on se réunissait dans le grand schûtting ; on y allumait des herbes et des branchages qui produisaient une épaisse fumée ; on hissait et suspendait chaque novice à son *tour [près de l'orifice, par où elle s'échappait ; on lui posait alors des questions auxquelles il devait répondre ; quand il était bien enfumé, comme un jambon, on le descendait et on l'arrosait copieusement. D'autres fois, toujours avec un cortège grotesque, on allait cueilhr aux arbres des baguettes fraîches ; puis, quand tout le monde était rassemblé dans le grand schûtting, un ancien débitait une allocution où il recommandait l'ordre, la fidélité, la diligence ; après quoi les apprentis étaient livrés à des camarades masqués qui, à coups de baguettes, les fustigeaient au bruit des tambours et des cymbales. La cérémonie, qui ne se passait guère sans rixes et sans effusion de sang, se terminait par un banquet dont les nouveau-venus payaient les frais.

Ces jeux cruels avaient pour pendant un jeu plus cruel

encore chez les artisans. L'apprenti devait descendre dans une fosse remplie d'ordures et de chaux et y séjourner un temps déterminé. Qui voulait en sortir avant le terme fixé était contraint à coups de pierre d'y rentrer.

Les Hanséates, qui menaient cette existence étrange, y étaient attachés par les gros bénéfices et les privilèges énormes qu'elle leur promettait. Ils avaient le monopole du commerce pour toute la Norvège. A tout marchand qui n'était pas de la Hanse il était interdit d'aborder à Bergen avec plus de deux vaisseaux par an ; interdit de débarquer ailleurs ; interdit de vendre sa cargaison autrement q.u'en bloc. Toute concurrence était éliminée de la sorte. Au besoin, les intrus étaient massacrés. Les Hanséates, au contraire, étaient exempts de tout impôt direct, bénéficiaient d'un rabais sur les droits de douane, échappaient à toute autre juridiction qu'à la leur propre. Deux faits peuvent donner une idée de la suprématie qu'ils exerçaient. H n'était pas permis aux indigènes de s'approvisionner de poisson, avant que la colonie allemande fût pourvue. Un jour, un de leurs ennemis, un Norvégien, fut poursuivi par eux et tué dans l'enceinte même d'un couvent où il s'était réfugié ; le couvent fut brûlé dans la bagarre. Ils furent pourtant défendus contre la fureur populaire par l'archevêque de Drontheim : le prélat fit valoir les services qu'ils rendaient. N'étaient-ce pas eux qui stimulaient l'agriculture en lui ouvrant des débouchés, le commerce en apportant de l'argent et en préservant la contrée des pirates ?

Gomment les Hanséates avaient-ils établi leur domination ? Par la force des armes, sans doute, mais aussi par la force du capital. Ils prodiguaient les cadeaux aux grands seigneurs laïques et ecclésiastiques. Puis, comme la ville avait été pillée par des corsaires et incendiée, ils avaient prêté de l'argent aux habitants sur bonnes garanties ; ils avaient vendu à^rédit aux détaillants obérés. Quand vint l'échéance, les indigènes incapables de payer virent

LES ÉTATS SCANDIISAVES 427

leurs biens et leurs maisons saisis. C'est alors qu'ils se réfugièrent de l'autre côté du fer à cheval, dans le quartier neuf, laissant leurs créanciers s'installer à l'aise dans l'ancienne ville devenue la propriété des étrangers.

Ces détails sur la façon dont les Hanséates mettaient un pays en coupe réglée n'étaient peut-être pas inutiles pour faire comprendre les haines qu'ils soulevèrent, les révoltes nationales qu'ils provoquèrent. Dès qu'un Etat se sentait assez fort pour avoir une marine et des canons, assez avancé pour pratiquer le commerce et l'industrie, il travaillait à les expulser. La Norvège eut son tour au xvi<5 siècle.

Lorsque, en 1559, l'on renvoie ces étrangers trop arrogants, pour les remplacer d'ailleurs en partie par d'autres moins fiers et plus assimilables, aux métiers fermés se substituent des associations libres. Les Norvégiens des ports cumulent alors la pêche, l'industrie et le commerce. (( Les tailleurs, écrit un auteur de la fin du xvi^ siècle, vont pêcher le saumon, et les barbiers débitent de la bière. » C'est seulement en 1621 que se reforment dans les villes des corporations régulières et exclusives, dont l'existence devait se prolonger plus de deux cents ans. — Au reste, les industries les plus caractéristiques du pays restaient éparpillées au milieu des bois : c'étaient de modestes scieries et de grossières forges de cloutiers, utilisant presque toujours au mo^-en de rustiques mouhns la force des cours d'eau. Les manufactures dignes de ce nom n'apparaissent que vers 1700 : quelques papeteries, quelques huileries, quelques moulins à gruau. La grande industrie textile n'est guère représentée que par les atehers des prisons, où l'on fabrique des toiles et des lainages grossiers. C'est encore l'Etat qui établit en 1739 les sahnes de Vallœ, et qui rachète à la « Compagnie Noire » les verreries qu'elle a construites (1775). Dès 1646 avaient été ouvertes les importantes mines de cuivre de Rœros, dont l'exploitation s'est poursuivie jusqu'à nos jours.

Toute en côtes et couverte de forêts, la Norvège devait de bonne heure devenir le centre d'une exportation active; peuple de hardis pêcheurs, les Norvégiens devaient, tôt ou tard, posséder une belle flotte commerciale. Il fallut d'abord renverser l'hégémonie des Hanséates, redoubler d'efforts pendant presque un siècle et profiter enfin des désastx-es de la guerre de Trente ans pour arracher à la domination des marchands germaniques le marché de Bergen. Encore avait-on dû faire appel à la concurrence des Hollandais d'abord, puis des Anglais et des Ecossais. Aussi, bien que la demande des bois de Norvège s'accroisse à mesure que se développent dans tout l'Occident les constructions navales ; bien que le poisson salé et le minerai de cuivre constituent un fret de jour en jour plus abondant, dont ni les droits de douane ni les privilèges accordés à certaines \'i]les ne gênent gi'avement la sortie, les armateurs nationaux ne voient que lentement grandir leurs entreprises. Mais au cours du xviii^ siècle le nombre de leurs bâtiments s'élève de 400 à plus de 800; désormais c'est bien au pavillon national que revient la plus grosse part des exportations. Devenue une des principales puissances maritimes du Nord, la Norvège saisit l'occasion que lui offre le soulèvement des Etats-Unis pour résister aux prétentions britanniques : elle forme avec la. Suède et la Russie la ligue de neutralité année (1781) pour revendiquer la liberté des mers.

Comme la structure du pays suffirait à l'exphqueri, le développement des communications intérieures avait été beaucoup moins rapide. On avait bien, à la fin du xvi^ siècle, improvisé un service de relais en obligeant les paysans habitant près des chemiins à fournir des chevaux aux voyageurs moyennant une indemnité raisonnable fixée par la loi ; mais le transport des correspondances n'avait fait l'objet d'une entreprise réguhère que plus tard,

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