‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 125 sur 151 · LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA POLOGNE

d'annuler les décisions prises par la majorité (1652), ce malheureux pays était voué à une anarchie sans remède. Les divisions rehgieuses, entre catholiques romains, protestants, ariens, cathoHques grecs, et l'insuffisance des moyens de défense aggravaient encore la faiblesse du royaume; mais un autre germe de ruine résidait dans l'or-

Fig. 26. — La lampe polonaise (xviii» siècle) (Cabinet des Estampes).

ganisation économique et sociale, et c'est sur ce point que nous devons fixer notre attention.

Dans cette contrée essentiellement rurale l'ère moderne s'ouvre par l'institution du servage. Dès 1496 le statut de Piatrkov attache le paysan à la glèbe : accepte-t-il cette restriction à sa liberté, au prix sans doute d'épuisantes corvées, il restera l'usufruitier perpétuel de la terre qu'il cultive ; mais s'il veut émigrer, il devra abandonner au seigneur tout ce qu'il possède, et dans chaque famille tous les enfants, à l'exception d'un seul, seront soumis à la même loi que le père. Cette servitude nouvelle

va s'alourdissant jusqu'au moment où les nobles, devenus par les pacta convenia les véritables maîtres du gouvernement (1753), s'arrogent le droit de poursuivre jusque sur les terres des voisins le serf fugitif et proclament que la gent paysanne « ne relève plus que de leur conscience ». Jamais, certes, ils ne réduiront les travailleurs de la terre à la condition d'esclaves dont on peut librement trafiquer, et peut-être les traiteront-ils un peu moins durement que ne feront les maîtres moscovites. Tout espoir de progrès agricole est néanmoins perdu ; le cultivateur vivra misérablement de seigle et de lait, tandis que le peu de froment que produisent les grandes terres sera exporté pour le compte du magnat. Bien pauvre est la culture qui peu à peu, dans les steppes de l'Ukraine, repousse devant elle l'élevage semi-nomade des Cosaques, et qui se heurte d'ailleurs à leur résistance acharnée ! L'ins&uciance du noble n'est pas faite pour compenser l'indolence du serf : en l'absence de toute réglementation publique, l'exploitation des forêts ne sera pas mieux comprise que celle des terres de labour.

Une déchéance non moins funeste est celle' qui atteint la bourgeoisie. Cette classe, dont l'origine remontait au xiii^ siècle, était d'origine germanique, et pendant longtemps, satisfaite de ses privilèges, elle s'était tenue à l'écart de la vie nationale. Or, voici qu'au moment même où les villes commencent à se « poloniser », la noblesse les dépouille de tous leurs droits : le même statut de Piatrkov, qui précipite les paysans dans un demi-esclavage, frappe la prospérité des citadins. Défense leur est faite, non seulement d'acquérir des terres, mais de fabriquer de l'alcool de grains et de naviguer sur la Vistule : cette industrie et ce commerce seront l'apanage des nobles, qui se réservent également l'accès aux bénéfices ecclésiastiques et à l'épiscopat, et qui accaparent enfm la maind'œuvre, puisqu'un seul des fils du paysan est autorisé à travailler hors du domaine.

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Les artisans n'auront-ils pas cependant la ressource de fournir au luxe de ces maîtres tyranniques ? Ils n'y peuvent guère compter ; car tous droits de douane sur les produits manufacturés de l'étranger sont expressément abolis, et la mode les fait préférer à ceux du pays. — Les marchands, du moins, profiteront-ils de l'importation de ces articles, comme de l'exportation des grains ? Fort peu ; l'une et l'autre s'opèrent surtout par l'entremise des communautés juives installées dans tous les bourgs — ou des négociants allemands établis à Dantzig — qui forment comme autant de petits États dans l'État. La monnaie s'en va dans les pays voisins. Les ghildesdeCracovie, qui avaient déjà souffert de la chute de Constantinople et du déplacement des voies commerciales vers le Nord, perdent toute activité : Varsovie, qui a remplacé l'antique cité comme capitale politique, ne deviendra point, de longtemps, une métropole économique. Qui donc, d'ailleurs, se soucierait de l'entretien des routes ? Ce n'est pas la petite noblesse, définitivement tombée dans la clientèle de la grande féodalité Hthuanienne, jni les magnats uniquement préoccupés de leurs intérêts de clan. Sur les pistes coupées de fondrières et de~:6iarécages se traînent péniblement de lourds chariots dont les roues épaisses ne sont même pas cerclées de fer !

Ainsi, à la fin du xviii^ siècle, la Pologne, encore toute féodale, divisée en clans hostiles et en deuj: classes profondément inégales, constitue, en même temps qu'un archaïsme politique, un véritable anachronisme économique et social ; pour le faire disparaître, les États voisins, forts de leur- organisation moderne, n'auront qu'à associer leurs appétits ; et, comme les arsenaux étaient vides, les remparts des soi-disant places fortes dégradés, l'armée presque inexistante, la Prusse, la Russie et l'Autriche se partageront les territoires de cette nation autrefois si grande, et qui allait devenir un des peuplesmartyrs de l'Europe, parce que la conscience nationale

s'y éveilla au moment même où il cessait de former im

État.

§ 2. — La Russie.

Généralisation et aggravation du servage des paysans ; médiocres progrès de l'agriculture. — Introduction de lindustrie moderne. — Développement des relations commerciales avec l'Occident.

Depuis les invasions mongoles cbi xiii^ siècle, la Russie ou plutôt la Moscovie, semblait appartenir à l'Asie plutôt qu'à notre continent : mais, poursuivant à trois quarts de siècle de distance la même"*œuvre de reconstitution ethnique et nationale, Ivan IIl le Grand (1462-1505), et son petit-fils Ivan IV le Terrible (1533-1584) avaient réussi, par le refoulement ou la soumission des Tatars, à faire pencher vers l'Occident ses destins hésitants. En « rassemblant 1^ la terre russe, en réunissant à Moscou les républiques de Novgorod et deTver, en assujettissant la féodalité des boïards, ces premiers tzars avaient tracé les cadres et jeté les bases d'une immense et forte monarchie. Il y a trois cents ans (1613) l'avènement des Romanof, dont la dynastie devait se perpétuer jusqu'à nous et clore provisoirement l'ère de l'anarchie, inaugure aussi celle du rapprochement av-ec les nations qui seules avaient jusqu'alors constitué la véritable Europe. Mais il faut attendre le règne dje Pierre le Grand (1689-1725) pour que l'Etat russe, transformé à l'exemple des Etats modernes et s'étant fait joui jusqu'à la mer libre, devienne réellement capable de recevoir avec lenteur, mais presque sans interruption, les influences de la- civilisation occidentale; Catherine 11 (1762-1796) ne sera que la fantasque et glorieuse continuatrice du fondateur de Pétersbourg.

La Russie avait toujours été, ce qu'elle devait du reste demeurer jusqu'à ces dernières années, un « empire de paysans )> ; du xvi^ au xviit^ siècle elle devient un empire de serfs. Longtemps ceux qui cultivaient la terre russe

avaient pu croire qu'ils en étaient les véritables possesseurs, a charge de payer au tzai l'impôt et de fournir au seigneur ou boyard les corvées traditionnelles i. C'était la communauté ou m?>, gouvernée par son staroste et ses anciens, qui était seule responsable de ces diverses redevances " ; les individus qui la composaient étaient absolument maîtres de leur personne^ ; le servage, à la fin du xv<5 siècle, n'existait qu'à l'état sporadique. Sous le règne d'Ivan le Terrible cependant, le régime du colonat finit par prévaloir.

Pour abattre la féodalité des grands boyards le tzar avait fait appel à la foule des petits seigneurs dits dvorianès. Ceux-ci avaient été les principaux bénéficiaires de la révolution monétaire qui, de 1550 à 1575, avait réduit des deux tiers la valeur du rouble ; restant toute l'année sur leurs terres, n'achetant presque rien au dehors, la hausse des denrées avait simplement accru leur fortune, et ils avaient apporté au fondateur de l'autocratie un concours précieux. Celui-ci, en retour, leur sacrifia la hberté des paysans : inscrits désormais sur les biens nobles comme faisant partie du domaine, les cultivateurs n'^eurent plus le droit de désavouer leur maître actuel et d'en adopter un nouveau ^ Sous le règne de Fédor (1584-1598), à l'instigation de Boris Goudounof, on leur interdit définitivement de passer d'une terre dans une autre ; ils n'étaient plus que des krepostnyi, c'est-à-dire des serfs attachés à la glèbe.

Le cours de cette évolution régressive avait été précipité par la crise de misère qu'avait provoquée dans les campagnes l'accroissement démesuré des charges pubh-

i. En général, trois jours par semaine.

2. Dans Tensemble de la Russie, le niir ne recevra que plus l^rd la propriété indivise du sol que cultivent ses membres. Voir Waliszewski. Ivayi le Terrible, p. 22, 33 et suivantes.

3. Cf. Edmond Théry, La transformation économique de la Russie p. D (Paris, 1914.).

quès K La terre devait presque seule subvenir aux frais de la nouvelle Administration ; plutôt que de succomber sous le faix, les paysans cherchent leur salut dans la fuite : pour prévenir la ruine des dvorianès^ devenus les meilleurs serviteurs de l'État, et l'écroulement de la fiscalité autocratique elle-même, il avait fallu retenir de force les fugitifs. Avant Boris Goudounof, pour qu'un paysan fût contraint de réintégrer la terre qu'il cultivait, il fallait qu'il fût redevable au seigneur propriétaire de certaines avances; dans les dernières années du xvi^ siècle, celui-ci fut investi d'un droit de suite pur et simple sur tous les occupants de son domaine. Il restait sans doute des métayers libres {polovniks), hés seulement paï un engagement à terme; mais peu à peu les- propriétaires se refusèrent à signer aucun contrat qui ne fût perpétuel. Même les censitaires des Terres Noires, qui en fait possédaient leurs terres à titre collectif, écrasés par le fisc, en furent réduits à se réfugier chez les propriétaires voisins, «toujours prêts à recueillir les déserteurs dans le traquenard du servage contractuel » ■. Petit fut le nombre de ceux qui parvinrent à conserver une liberté précaire en se jetant dans la vie cosaque, ou en émigrant vers les terres nouvelles de la Sibérie. La grande masse des paysans tomba insensiblement au niveau des kholop, c'està-dire des esclaves prisa la guerre ou achetés au marché; on les traitera maintenant comme un bien meuble, comme une sorte de bétail ; on les vendra à part de la terre ; et l'arbitraire, la barbarie des maîtres pourront sur ces êtres sans défense s'exercer sans limites.

En vain Pierre le Grand essaie d'adoucir leur sort ; en vain il ordonne de restreindre les ventes de serfs aux cas d'absolue nécessité et il interdit aux seigneurs de disperser entre des lots différents les membres d'une même

1. Des populations entières furent réduites à se nourrir, en été, d"lierbes, de racines, d'écorces ; en hiver, de paille desséchée et broyée.

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