Waliszewski, Le berceau d'une dynastie, p
famille ; les seigneurs, désormais rendus responsables du paiement de l'impôt que doivent tous ceux qui habitent sur leurs terres, peuvent exiger que ces multitudes d'ames soient placées entièrement dans leur main. Ainsi, sans que le tzar l'ait expressément voulu, la plaie du servage finit de gagner le corps entier des paysans ; elle atteint jusqu'aux petits propriétaires, dont quelques-uns étaient pourtant d'origine noble. En même temps elle s'étend comme le territoire même de l'Empire ; à mesure que les propriétaires moscovites s'établissent dans le pays des Cosaques et que le péril turc s'en éloigne, les libres occupants de ces vastes steppes subissent l'universelle dégradation. Les grands travaux même qu'entreprend l'ambitieux souverain entraînent pour les paysans de certaines régions une effroyable surcroit de corvées ; à la construction de Pétersbourg et de Cronstadt, au creusem.ent du canal du Ladoga, des centaines de milliers ont péri.
Au xviii^ siècle, nulle amélioration ; au contraire. Le commerce des serfs devient un trafic important qu'Anna Ivanovna tolère en l'assujettissant à des taxes, et qu'Elisabeth reconnaît officiellement (1741). Quand, à partir de 1762, le service militaire effectif cesse d'être obligatoire pour beaucoup de nobles, ce sont des paysans que l'on enrôle à leur place, et nombre de propriétaires ouvrent de véritables marchés de recrues. D'autres se livrent à l'élevage de ce bétail humain ; ils achètent à bon compte des individus jeunes ou mal dégrossis, qu'ils nourrissent et qu'ils façonnent pour les revendre ensuite à gros bénéfice; les plus gracieuses des jeunes serves, par exemple, trouvent place dans les harems turcs et persans. Comme chez les peuples primitifs les têtes de bœufs ou de moutons, les têtes de serfs circulent comme monnaie : on paye ses dettes avec, on les joue aux cartes. Avec cela ces malheureux supportent la charge triplée et quadruplée des impôts d'Etat et des corvées seigneuriales ; essayent-ils de réclamer quelque adoucissement à leur sort, un oukase
G. Renard et Wellersse. 29
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de 1767 leur interdit, sous peine du knout et du travail forcé dans les mines, de porter plainte contre leurs maîtres et autorise définitivement ceux-ci à déporter en Sibérie, sans autre forme de procès, les récalcitrants i. Et ce cruel système de compression s'applique maintenant aux Petits- Russiens des provinces méridionales comme aux Grands- Russes de la région centrale ; les serfs de la couronne, euxmêmes, aliénés avec les terres qu'ils occupaient, sont précipités par milliers au dernier degré de la sers^itude ^. Alors, sur les frontières, ce sont des désertions en masse ; il se forme des bandes de serfs marrons qui tiennent la campagne contre la police et vivent de brigandage ; les assassinats, les tentatives de rébellion se multiplient. Enfin lorsque s'évanouissent les espérances qu'avaient fait naître les velléités réformatrices de Catherine, c'est le soulèvement de Pougatchef, dans les pays de la Basse- Volga, qui tourne à une savivage jacquerie (1769).
Quel progrès agricole était compatible avec une si profonde déchéance paysanne ^ ? Les exactions dont les agents du prince accablaient le cultivateur lui enlevaient jusqu'à l'idée de travailler davantage pour se constituer une épargne. La généralisation du servage aurait amené une irrémédiable décadence, si quelques souverains éclairés ne s'étaient efforcés d'améhorer les conditions matérielles de l'agriculture.
Bien que le tzar Alexis (1645-1678), le père de Pierre le Grand, se soit surtout efforcé de développer la puissance
1. Il va de soi que la déportation comportait aussi le travail dans les mines. Pour les peines in^fligées journellement, c'est à cette époque (176.ï) que le knout remplaça le l'ouet; on en put donner jusqu'à dOO coups, qui équivalaient à IT.OÛU coups de bâton. Et l'on contraignait les malheureux qui souffraient encore de leur supplice à reprendre leur tâche quotidienne, en leur refusant toute nourriture.
. 2. Il est vrai qu'un million de serfs qui se tr<iuvaient sur les domaines confisqués à l'Église bénéficièrent d'une demi-liberté.
3. Comme Diderot s'étonnait du degré de malpropreté où étaient tombés les paysans des environs de Pétersbourg. on rapporte que Catherine lui répondit : « Poui'quoi auraient-ils soin d'un corps qui n'est pas à eux ? »
militaire de la Moscovie et d'étendre son territoire vers l'Ouest, il n'en a pas moins travaillé au progrès de la colonisation agricole et peconquis de vastes cantons sur l'immensité des friches. Mais il ne pouvait s'agir que d'une culture extensive et pauvre : du seigle, de l'avoine, du sarrasin ; très peu de froment. L'élevage existait à peine : point de bœufs, sauf sur quelques grands domaines ; et quelques rares dépôts d'étalons ne suffisaient pas à améliorer les très médiocres races de chevaux que possédait alors le pays. De l'aménagement des forêts il n'était pas question ; et les premiers jardins fruitiers commençaient à peine de fleurir dans les domaines impériaux de Vladimir. Même les aliénations de biens de la couronne ne profitaient pas toujours au perfectionnement de l'art agricole; car les grands propriétaires se souciaient peu d'accroître le revenu de terres qu'ils connaissaient à peine ; et les petits succombaient sous le poids des charges fivscales.
Pierre ouvre hardiment des voies nouvelles. Sur les rives du Don il tente d'acclimater des ceps hongrois ; sur celles de la Caspienne, des ceps persans ; dans la vallée inférieure de la Volga il plante des mûriers ; il réussit mieux, quand il introduit dans le sud de son royamne le tabac, et dans le centre la pomme de terre ; quand il force les popes à se faire instituteurs de jardinage ; quand il favorise le croisement des bœufs et des moutons indigènes avec des races étrangères, et quand il donne enfin à la Russie des haras modèles (1712). C'est sur son ordre, d'ailleurs, que les paysans commencent à remplacer la faucille par la faux pour la moisson, et qu'ils reçoivent les premières instructions relatives au fumage des terres et à la sélection des semences. Après lui, la tzarine Elisabeth créera une banque foncière, qui en faveur des propriétaires malaisés abaissera le taux de l'argent de quinze à six pour cent ; et Catherine II peuple les solitudes de l'Ukraine. Sur les bords du Rhin notamment, dans le Palatinàt, et aussi en Moravie, « elle entretient des agents chargés de fournir
aux émigrants le moyen de faire le long voyage, eux et leurs familles, entassés dans leurs grands chariots allemands attelés de quatre chevaux. A leur arrivée en Russie, le comité des colonies donne à chaque ménage : une maison bâtie en pierre, une vache, une paire de bœufs et une charrue, plus une solde la première année de l'établissement... Au bout de dix ans, les terres, la maison, le jardin appartenaient aux colons en toute propriété. Le comité faisait alors le compte de tout ce qui leur avait été fourni, et ils en payaient l'intérêt à 5 p. 100 pendant 14 ans. Ils n'étaient astreints à aucun service militaire pendant 25 ans, et ne devaient même pas loger les militaires de passage » i.
L'évolution de l'industrie russe n'est pas moins lente que celle de l'agriculture. L'ateher domanial, tel que l'Occident l'avait connu cinq siècles auparavant, constitue encore une des formes essentielles de la production ouvrière : la maison du boyard comprend tous les artisans nécessaires pour satisfaire aux besoins de la consommation familiale. Et chaque village, sinon chaque ménage de paysans, fabrique aussi le petit nombre d'articles que réclame sa modeste existence. Aussi le travail citadin ne présente-t-il qu'une importance médiocre et une organisation très lâche. Non moins que les campagnes, les villes se ressentent des troubles qui marquent les premières années du xvii^ siècle, « des entreprises d'une fiscalité aux abois et des excès d'une administration cupide et vénale ». Moscou même perd un tiers de ses habitants. Les citadins ne possèdent, d'ailleurs, aucun statut qui les distingue nettement de la masse des ruraux; l'emplacement des villes a été déterminé par des considérations stratégiques plutôt qu'économiques; lorsqu' Alexis s'efforce d'en faire des centres d'industrie, l'étroitesse de leurs enceintes murées, où périodiquement sévissent les incendies, les
J. Souvenirs du Comte de Rochechouart, Paris (Pion), 1889, pp. 90 et suivantes.
empêche presque toujours de s'adapter à cette fonction nouvelle.
C'est en dehors d'elles que la vie industrielle s'éveille ; soit dans leurs faubourgs {slobody) où les artisans sont du reste confondus avec les paysans ; soit parmi les communautés rurales qui, çà et là, se spéciahsent dans la production de tel ou tel article ; ici les objets en cuir, ail-
Fig. 27. — Rcinouleur russe au xviii" siècle. (Cabinet des Estampes).
leurs, comme aux environs de Nijni-Novgorod, les coffres en bois qui serviront à transporter les marchandises de la foire à Moscou. Et, bien entendu, ce n'est point dans les vieilles cités que les premières grandes entreprises, nationales ou étrangères, s'installent. La plupart ont d'ailleurs leur .place marquée par la nature à l'écart de toute agglomération urbaine. Dès le règne d'Ivan le Terrible les mines de fer, de cuivre, de sel gemme, des régions de la Kama et de l'Oural, font la fortune d'une des rares grandes familles qui ont survécu à la ruine de l'ancienne noblesse,
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les Strogonof, et l'exploitation des pêcheries de la Basse- Volga, des peaux d'agneaux mort-nés et des salines de la steppe blanche anime la province d'Astrakhan. Sous Alexis, un Hollandais commence à extraire du fer dans le district d'Olonetz ; un Danois construit des forges non loin de Toula ; des Allemands montent près de Kalouga des fabriques de poudre et des verreries, et à ^loscou même des fonderies de cloches et de canons, tandis qu'un Français dirige pour le compte personnel du souverain une fabrique de glaces. Mais la plupart de ces établissements qui se créent ainsi de toutes pièces restent presque complètement étrangers à la vie nationale ; si quelques ouvriers du pays y sont employés, ce sont des manœuvres, auxquels on ne livre point les secrets de la production ; les INIoscovites, d'ailleurs, se défient de ces « sorciers occidentaux » au moins autant qu'ils les admirent.
C'est bien le règne de Pierre le Grand qui marque l'avènement de l'esprit économique moderne dans l'administration russe. Ce « barbare de génie » essaye de constituer officiellement les cadres de la moyenne et de la grande industrie nationale; en même temps qu'il crée des ghildes d'artisans et de maîtres, il institue une classe professionnelle supérieure où entreront seulement, avec quelques ouvriers d'art, les membres de certaines professions libérales, les gros négociants, les chefs des manufactures. Elisabeth achèvera de réahser son dessein en ouvrant aux fabricants les rangs du tchin K Aux étrangers on accorde toutes facilités : droit d'acquérir des immeubles, de pratiquer leur culte, de se marier dans le pays et de s'y fixer définitivement, ou bien de le quitter à leur gré ; ce sont eux, d'ailleurs, qui forment l'élément principal de cette bourgeoisie manufacturière nouvelle. A côté des artisans serfs que le maître fait travailler, soit dans sa propre maison, soit au dehors, mais toujours pour son compte, appa-
1. La hiérarchie universelle des fonctionnaires instituée par Pierre.
raît la classe des ouvriers de fabrique; achetés à prix d'argent par les entrepreneurs, ceux-ci sont serfs de l'usine comme ils étaient serfs de la glèbe. Dans leurs maisons de pisé couvertes de chaume, ou dans leurs forestières isbctSy les paysans eux-mêmes apprennent à confectionner des souliers d'écorce (lapti) et des toiles grossières.
Pour encourager les initiatives privées, le gouvernement
Fig. 28. — Marchands de poisson vivant et d'œuls d'esturgeons
au xviii" siècle.
(Cabinet des Estampes).
recourt à certains procédés classiques du colbertisme. Il interdit, par exemple, l'exportation des laines ; il rend l'usage des draps du pays obligatoire pour toutes les livrées; il multiplie les privilèges et les subventions; même il fonde et dirige directement un grand nombre d'étabhssements. Cependant Pierre le Grand n'avait jamais été un partisan convaincu des monopoles d'Etat ; dès que la situation financière le permet (1723), il s'empresse de céder ces manufactures publiques à des particuliers. Ga-
therine II restera fidèle à cette politique libérale, que justifiaient trop les deux vices profonds de radministration impériale : l'avidité des grands et la malhonnêteté des fonctionnaires. Deux cents fabriques en tout cas s'élèvent pendant le règne du tzar créateur : fabriques de drap, de toile à voile, de produits chimiques. Des Français montent des manufactures de bas et de tapisseries ; l'Anglais Humphry introduit dans la fabrication du cuir des perfectionnements qui sont aussitôt rendus obligatoires sous peine de la confiscation et des galères i. Tandis que l'amiral Apraxine installe uûe manufacture de brocarts de soie, un simple moujik réussit à produire une laque de qualité supérieure. L'industrie minière, enfin, continue de grandir : sous peine de mort les propriétaires ne peuvent ni dissimuler la présence des gisements situés sur leurs domaines, ni en empêcher l'exploitation par des tiers, au cas où ils négligeraient de l'entreprendre eux-mêmes. Les fonderies et les forges, qui se multiplient dans les gouvernements de Moscouet de Kazan, font la fortune des Demidof.
Le commerce suit de loin l'industrie. Au xvi^ siècle, le trafic intérieur ne s'étend guère au delà du territoire de chaque ville, et ceux qui l'exercent — des Juifs pour une bonne part — sont serfs de la cité qu'ils habitent : on ne les traite guère autrement que les moujiks. Pour les relations interurbaines, point de routes dignes de ce nom; une seule chaussée empierrée ; autrement rien que des pistes et des sentiers. Il faut compter, l'été sur les voies d'eau, l'hiver sur la neige glacée qui offre partout un passage facile aux traîneaux. Encore tous les chemins un peu fréquentés sont-ils coupés de péages sans nombre, et infestés de pillards ! Des relais de poste, les particuhers n'en trouvent qu'en hiver ; le transport des correspondances ne sera organisé à leur usage qu'en 1665, et dans deux directions seulement : vers la Pologne et vers la
1. Il s'agit de la substitution du goudron au suif dans la préparation des peaux.
Courlande. Le principal marché national est une foire qui se tient à Mologa, sur la Haute-Volga : elle dure quatre mois ; les échanges s'y font presque tous en nature, car les rares espèces qui circulent dans le pays, et qui viennent la plupart de l'étranger, sont accaparées par le tzar ; acheteurs et vendeurs y font assaut de mauvaise foi.
Quant aux relations extérieures, à l'avènement d'Ivan IV, la Moscovie n'en entretient guère qu'avec l'Orient asiatique. La chute de Constantinople a fermé l'accès de la Méditerranée ; la Pologne et la Suède barrent ou vont barrer lés routes de la Baltique ; c'est seulement un siècle plus tard (1553) que l'expédition anglaise de Chancellor dans la mer Blanche rétablit tant bien que mal le contact avec l'Occident. On voit alors quelques marchands russes apparaître à Londres et à Anvers (1567) ; mais ce sont plutôt les négociants étrangers. Anglais ou Hollandais, qui envahissent ce nouveau monde ; ils se rendent régulièrement à la foire de Nijni-Novgorod, où s'échangent les produits de deux continents ; à partir de 1652, '•ces gosti^ sont parqués, à Moscou, dans un quartier spécial, le fameux faubourg où le jeune Pierre devait aller chercher, non sans se compromettre, ses premières leçons de civilisation occidentale. Ou bien c'est le tzar lui-même qui, à la manière d'un pharaon, accapare les profits du négoce. C'est lui, par exemple, qui reçoit chaque année, dans son Kremlin, les renards bleus et noirs, les zibehnes, les castors, les hermines de la Permie, de la Petchora, de la Sibérie, qui commence à devenir terre russe " ; les soieries, le thé, les épices, les perles que lui apportent les caravanes du Turkestan, delà Perse et de l'Arménie. C'est lui aussi qui force les propriétaires du pays à lui céder à vil prix, la cire, le miel % le suif, le chanvre, la soude, le goudron, les