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La province de Riazan était riche en abeilles

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peaux d'élan qu'il revendra très cher aux marchands d'Asie ou aux négociants anglais d'Arkhangel. Quant aux produits de l'Occident que ceux-ci ont apportés (draps, dentelles, miroirs, quincaillerie, vins et fruits), il se réserve le •privilège exclusif, ou tout au moins la primeur, de la mise en vente.

Pierre le Grand comprit ce qu'un tel régime présentait de jDarhare et de contraire an développement des transactions. Dès son avènement il eût volontiers abandonné ces droits régaliens qui tendaient à ériger le monarque en unique commerçant du royaume : mais d'intpérieuses nécessités fiscales le forcent à maintenir, et même pendant quelque temps à multiplier, les prérogatives commerciales de la couronne. Il n'hésite donc pas à débiter du vin de Hongrie, tandis que son ministre Menjikof prend à feDDae les poissonneries de la mer Blanche, la vente de l'huile de foie de morue et des peaux de loutre. Mais la paix avec la Suède n'est pas encore signée (1719) qu'il abolit d'un seul COU}) toutes ces survivances du despotisme asiatique : désormais tous les genres de commerce sont libres, et Catherine II n'établira d'exception que pour les grains. L'empire, cependant, s'était étendu jusqu'aux rivages de la Baltique : sur le bord de cette mer ouverte, presque entièrement à l'abri des glaces, Pierre avait fondé — on sait au prix de quels efîorts héroïques — sa capitale nouvelle, la première cité de son empire qui ne fût pas une simple agglomération de maisons de bois autour d'un palais fortifié et interdit. Pour hâter les progrès de Pétersbourg, il n'hésite pas à détourner de force le courant commercial qui aboutissait à Arkhangcl, et il entreprend de joindre par un canal la Neva à la Volga. Autrement il s'inquiète peu de construire des routes ; les rivières et les pistes peuvent suffire ; encore laisse-t-il à ses successeurs le soin de les débarrasser des brigands qui les parcourent et des douanes et péages qui les interceptent. Mais il s'intéresse à l'instruction et à la moralité des marchands ; il

entend que les fils des gros négociants aillent parfaire leur éducation en Angleterre, en Hollande ; il combat sans pitié leurs vieilles habitudes de supercherie et de fraude, legs d'une longue servitude ; et un demi-siècle plus tard, Catherine II pourra confier à la haute bourgeoisie commerçante l'administration des grandes villes.

Sans doute le commerce extérieur reste encore principalement, aux mains des étrangers. S'ils ne jouissent plus des faveurs administratives, ils gardent encore sur leurs concurrents russes le double avantage d'une fortune mieux assise et d'une expérience plus vaste ; même pour le commerce de gros à l'intérieur de l'empire ceux-ci ne jouent guère que le rôle de commissionnaires. La Russie n'est pas* encore près de se suffire à elle-même ; 'cependant elle est entrée dans le concert de l'Occident, elle compte déjà parmi les grandes puissances mihtaires de l'Europe et du monde. Son avenir économique s'annonce, encore lointain, mais immense.

INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

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— Pierre le Grand. 1 vol. in-8o. Paris.

— Le roman d'une impératrice [Catherine II). 1 vol. in-8o»

Paris.

GRANDS TRAITS DE L'HISTOIRE DU TRAVAIL EN EUROPE PENDANT CES TROIS SIÈCLES

§ 1. — Les survivances du Moyen âge et leur disparition progressive.

Si nous jetons un regard rétrospectif sur les trois siècles que nous venons de parcourir, nous y découvrons d'abord, comme il est naturel, de nombreuses survivances de J'époque précédente. La société médiévale avait été, en somme, dans l'ordre matériel, marquée par la prédominance de l'esprit guerrier sur l'esprit mercantile, dont le vrai nom serait l'esprit économique ; la force des armes y primait la richesse.

Or, n'est-ce pas l'esprit d'aventure, l'amour des beaux exploits, devenus trop rares dans une Europe trop bien policée, qui, autant que l'ambition de faire fortune, conduit les Conquistador s ^ ces fondateurs des premiers empires coloniaux ? Et de combien de rencontres sanglantes furent le théâtre les mers ouvertes par leur audace à la navigation universelle ! La piraterie va y sévir en permanence ; les bâtiments qui s'y risquent se forment en escadres ; comme on comprend que ce trafic héroïque n'ait jamais été, même en France, interdit à la noblesse ! Sur le continent des guerres éclatent sans cesse, non plus de château à château, ni de province à province, mais

d'État à État ; et si, devenues de vastes et coûteuses entreprises, elles favorisent certaines brandies de l'exploitation agricole comme l'élevage des chevaux, certaines industries comme la grosse métallurgie, certaines formes même d'expansion maiitime comme la course, elles n'en tarissent pas moins la production des véritables richesses, engloutissent en pure perte les capitaux et les hommes : à certains moments, par exemple, les armateurs français ne trouveront plus d'hommes pour monter leurs navires parce que le roi les aura tous pris pour ses flottes.

Les rivalités commerciales entre les nations, quand elles ne suscitent pas la guerre ouverte, provoquent les mesures de défense les plus cruelles. A Venise, au milieu du xvi^ siècle, « tout ouvrier qui exporte une industrie utile est ijoignardé )> ; contre quiconque révélera à l'étranger les secrets de ses industries, Florence aussi décrète la peine de mort. La mort aussi, en Hollande, pour quiconque, communiquera à un autre peuple les cartes marines dressées par les capitaines du pays. Jusqu'en 1825 il restera ofTiciellement interdit aux ouvrieis anglais de s'embaucher hors du royaume ; et l'empereur philosophe Joseph II fait encore brûler par la main du bourreau les marchandises de contrebande. Aux traités de Westphalie les Hollandais ferment l'Escaut pour près de deux siècles, « privant outrageusement les habitants d'Anvers des avantages que Dieu et la nature leur avaient accordés ^ ». Les Anglais, pendant cinquante ans, exigeront a:vec obstination le comblement du port de Dunkerque, qu'ils ne peuvent se consoler d'avoir perdu.

Peu à peu, cependant, l'humanité s'introduit dans les relations internationales. Déjà Louis XI avait conclu avec deux grandes puissances commerciales du temps,

•1. Cf. Vidal de la Blache, Etats et Xatio7}s de l'Europe, p. 29.

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les Vénitiens et les Hanséates, des traités assurant protection à leurs marchands dans les foires françaises, même si la France venait à se trouver en conflit armé avec leur patrie. L'Espagne, au début du xvi* siècle, et le Maroc lui-même au temps de Richelieu, suppriment sur leurs côtes le droit de bris. L'application du droit d'aubaine va sans cesse se restreignant dans les divers États de l'Europe ; en France, un édit de 1669 en exemptait, en principe, les marchands de -toutes nationalités, même au cas où l'état de guerre existerait avec leur pays. En 1781, la Ligue des Neutres proclame des articles de droit qui garantissent, autant qu'il est possible, la liberté du commerce maritime contre les prétentions arbitraires des belligérants.

Sans doute les longues traditions d'isolement économique, alors même qu'elles ne répondent plus aux conditions nouvelles du commerce, sont loin d'être abolies.^ Presque tous les États s'efforcent de conserver, comme un avantage très précieux, leur indépendance d'approvisionnement ; presque tous pratiquent à l'égard des céréales une poUtique qui rappelle les anciennes restrictions frumentaires observées dans les domaines seigneuriaux ou sur le territoire des républiques urbaines ; au début du XVIII® siècle en France l'exportation des grains ■sera encore punie de mort. Même le mercantilisme industrialiste d'un Colbert comporte la réduction au minimum •des échanges avec les pays voisins : le grand ministre ne prétendait-il pas que la France, tout en obligeant les étrangers de recourir à elle, pouvait se passer de tout le monde ^ ? Mais, en attendant que le régime prohibitif ■s'adoucisse, la contrebande en corrige de jour en jour plus efficacement l'excessive rigueur. Et la guerre même ouverte n'entraîne pas la rupture complète du commerce officieux entre les royaumes : l'Espagne, tout au long du xvii® siècle,

1. Cf. Levasseur, Hisdoire du Commerce , de la France, t. I, p. 4:20.

reste notre meilleur client. Bientôt il se forme, dans l'ordre économique comme dans l'ordre intellectuel, une société européenne ; et ni les ambitions contraires des gouvernements, ni les haines même des peuples, ne pourront détruire cette solidarité nouvelle.

Envisageons-nous l'organisation économique intérieure des nations : chez beaucoup d'entre elles quelque chose subsiste des mœurs féodales. A peine est-il besoin de rappeler la longue survie des douanes intérieures et des droits seigneuriaux. Mais il est de ces droits, celui de chasse, par \ exemple, qui, en France, va sans cesse s'aggravant, et \ dont le progrès des « lumières » semblait devoir rendre -le simple maintien intolérable. Et que signifient, quand le régime de l'économie d'argent est depuis longtemps établi, les droits de champart payables en nature, et qui imposent au cultivateur la même culture à perpétuité ? De même l'interdiction faite au travailleur de quitter le lieu de son travail, les tâches forcées, les besognes gratuites, constituent autant de dérogations flagrantes aux principes de la société moderne. Le servage, il est vrai, recule dans tout l'Occident ; mais l'institution des corvées pour l'entretien des chemins publics apparaît comme un choquant anachronisme. L'esprit de l'époque veut, au contraire, que ce soit le service militaire qui devienne un métier, libre et payé ; et l'organisation des milices, prélude du service universel et obhgatoire, présente l'apparence d'un retour en arrière. Cependant il n'est pas jusqu'à cette subordination personnelle et domestique, si fortement marquée dans la hiérarchie \ féodale, dont on ne retrouve un souvenir vague au sein même du compagnonnage, dans les obligations auxquelles est assujetti l'aspirant.

En même temps que la force des armes, et lui faisant en quelque sorte contrepoids, la religion avait dominé la société du Moyen-âge. Or, il s'en faut bien qu'à l'aube des temps nouveaux les passions religieuses soient

éteintes. Le désir de convertir au catholicisme, à cette religion qui s'était intitulée d'avance universelle, les peuples des mondes lointains ou inconnus, ne partageait-il pas avec des ambitions plus terre à terre le cœur de quelques-uns de ceux qui conduisaient ou organisaient les grandes expéditions transocéaniques ? Parmi ces Conquistador s ^ fils des héros de la reconqiiista espagnole ou portugaise, ne trouverait-on point des âmes de croisés ? L'Europe elle-même va être, plus d'un siècle durant, déchirée par le conflit des hérésies, ensanglantée, dévastée par les guerres de religion, A la différence de la Renaissance, qui marque franchement pour l'Occident l'éclosion d'une nouvelle et peut-être perpétuelle jeunesse, la Réforme, qui par certains côtés est un commencement d'émancipation pour les esprits, apparaît comme une régression. Sans aucun doute le rigorisme impitoyable de Calvin contredisait durement les aspirations profondes de l'âirie moderne.

Tout de même, ces deiix grands mouvements, dont les principes hostiles se heurtent dans les esprits du XVI® siècle, ne tardent pas, ne fût-ce que pour s'adapter aux nécessités matérielles de l'époque, à s'harmoniser. Ce puissant réveil du sentiment rehgieux aboutit à la sécularisation partielle, non pas seulement des biens ecclésiastiques, mais de la vie sociale elle-même. Tant de monastères disparus avec leurs propriétés et leurs fondations charitables, tant de jours de fête supprimés : n'est-ce pas le travail terrestre qui conquiert tous les domaines et toutes les heures que réclamait autrefois la satisfaction d'une oisiveté mystique ou l'exercice d'une pieuse mendicité ? Et puis, plus complètement que ne l'avaient souhaité ses initiateurs, la Réforme protestante tend à affranchir l'individu, et rien qu'en lui faisant une obligation d'apprendre à hre, elle précipite, elle multiplie à l'infini les effets immenses de l'imprimerie ; et, qu'elle le veuille ou non, elle prépare, comme la Renaissance,

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les révolutions de la science. Il n'est pas jusqu'aux persécutioub religieuses, aboutissant à l'expulsion ou à l'exode des capitalistes et des travailleurs hérétiques, qui ne contribuent à la diffusion des industries nouvelles. De Lisbonne à Salonique et à Londres, de Valence à Salonique et à Tunis, les émigrations juives créent sur tout le pourtour des mers européennes de précieuses solidarités commerciales. Et quel rôle n'ont pas joué dans le développement financier des divers pays ces groupes de. demi-étrangers, que leur religion ou leur race affrancJbissait des règles communes, ces Juifs encore ou ces huguenots, à Tinitiative et aux ressources desquels les rois et les particuliers très chrétiens et très catholiques sont trop heureux de recourir ?

§ 2. — Le développement de Véconomie nationale.

L'économie nationale, dont la révolution politique dti xv^^ siècle avait préparé l'avènement, se développe d'un mouvement continu. Partout, par l'extension même des voies et des moyens de communication, l'oeuvre d'unification intérieure s'est poursuivie. En maint pays, sans doute, des barrières sont restées debout ; non pas seulement celles qu'avait dressées la nature et que le génie de l'homme était encore impuissante franchir, mais celles que les anciens groupements sociaux avaient élevées et que seule quelquefois une révolution nouvelle devait se montrer capable; de renverser. Mais, bien avant que l'Etat moderne ait acquis le maximum de cohésion compatible ' avec les conditions naturelles, il s'est opposé aux États voisins et s'est entouré contre leurs entreprises rivales d'une muraille protectrice parfois insurmontable. Un détail intéressant de cette nationalisation progressive du coinmerce nous est fourni par l'épuration de la monn£iie française du xvii® siècle : la monnaie royale, devenue 19,'iïionnaie nationale, chasse les monnaies étrangères,

comme jadis elle avait chassé les monnaies seigneuriales. Aux banquiers même on prétend imposer des conditions de nationalité. Et les fabricants sont toujours prêts à applaudir aux mesures que l'en prend pour leur réserver le marché national.

L'État, d'autre part, enveloppe dans sa souveraineté et dans l'enceinte de sa protection les vastes territoires coloniaux' qui constituent comme ses prolongements. Le temps était passé des conquêtes privées ; la police des rois avait fait fuir au delà des océans les coureurs d'aventures ; ceux-ci ne devaient point garder pour eux le fruit de leurs exploits ; le contrôle économique dé l'État, exercé au profit exclusif d'une catégorie plus ou moins nombreuse de citoyens de la mère-patrie, ne tarde pas à s'appesantir sur ces domaines exotiques. En dépit des longues semaines de voyage qui les séparent alors, jamais entre l'État colonial et ses établissements d'outr«-mer le lien ne sera plus étroit : le commerce colonial est en réalité plus réglé, sinon plus actif, que celui qui se fait entre les métropoles les plus voisines, pour ne pas dire entre les provinces d'une même métropole.

§ 3. — Les progrès de Véconofnie capitaliste.

Dans le cadre de la nation le nouvel idéal économique se réalise .-ious la forme d'un système que nous pouvons appeler déjà, au sens moderne du mot, capitaliste, parce qu'il repose sur une concentration plus ou moins mar-^ quée des capitaux, entraînant des changements corrélatifs dans l'organisation du travail et la condition des travailleurs. Le capital, sans doute, est presque aussi aacien que le travail, et que l'humanité elle-même, et ii est inutile d'en rappeler la définition éternelle : le produit d'un travail antérieur, ou richesse acquise, servant d'instrument pour l'exécution d'un travail nouveau,

pour l'acquisition d'une richesse nouvelle. Mais ce qui caractérise l'ère moderne, c'est que, dans tous les pays, par l'effet d'une évolution régulière et définitive, les capitaux tendent à s'amasser pour constituer de grosses entreprises.

Or, par ordre d'importance comme par ordre de date, les premières sont les entreprises commerciales. Le commerce, qui jusque-là avait été presque confondu avec l'industrie, se détache d'elle en quelque sorte et prend l'avance ; et c'est lui qui, en assurant l'élargissement des débouchés, provoquera, par une seconde concentration de capitaux d'un autre genre, la transformation de l'économie industrielle. Aussi, pendant cette période qu'on pourrait aussi bien nommer — en donnant à ce mot son sens original et large — la période mercantile, le mot de commerce sert-il communément à désigner toute activité productrice de richesse ; et les premières théories économiques modernes se présentent comme des théories du commerce.

Entre les différentes formes de commerce, laquelle, à partir du xvi® siècle, prédomine ? Précisément celle qui s'éloigne le plus de la transmission immédiate des produits du travail au consommateur, le commerce extérieur, et le plus lointain des commerces extérieurs, le commerce maritime. Prenons, par exemple, la France, qui sans doute est bordée par deux mers, mais dont le territoire cependant est intimement rattaché au cœur du continent ; au xvii^ siècle on estime que les trois quarts de son trafic extérieur, calculés en valeur, passent par la voie de mer ; aujourd'hui la proportion n'est plu>s que des deux tiers.

Serait-ce que les voies maritimes sont devenues plus sûres que les autres ? Il s'en faut bien. Aux risques naturels, qui sont beaucoup plus grands, s'ajoutent ceux qui résultent de la perpétuité d'un état de guerre à peine déguisé : là, point de pohce efficace comme celle qu'ont

organisée les rois sur le continent, et les navires en sont encore réduits à voyager par caravanes, comme pendant le Moyen-âge les marchands se rendaient aux foires sous la menace des seigneurs-brigands. Mais il semble que ce surcroît de difficultés, loin de décourager les entreprises au long cours, les ait seulement obligées à renforcer leur armature capitaliste.

C'est que le commerce maritime comporte un merveilleux abaissement des frais de transports. Aujourd'hui encore, malgré la multiphcation et l'améhoration de nos routes, malgré l'aménagement de nos fleuves et la construction de nos canaux, malgré la création des chemins de fer, la voie de mer ne reste-t-elle pas plus économique que toutes les voies continentales, celles-ci fussent-elles même de beaucoup plus courtes ? La navigation à vapeur n'a pas supprimé et ne supprimera point la navigation à voiles : or, entre nos plus grands voiliers et les caravelles du xvi^ siècle, il n'y a pas l'abîme qui sépare les charrettes d'alors de nos trains de marchandises. Notons, d'ailleurs, que si la mer était infestée d'ennemis, en revanche elle n'était pas hérissée de barrières douanières ; elle seule permettait le transit international ; aussi voit-on tel trafic, qui empruntait jadis l'isthme du Languedoc ou les vallées du Rhône, de la Saône et du Rhin, se détourner vers la route circumcontinentale qui passe par le détroit de Gibraltar. Enfin, si le coinmerce méditerranéen subit une décadence d'ailleurs temporaire, le commerce océanique est le seul qui permette d'atteindre ces régions exotiques dont les produits sont toujours assurés d'un débit rémunérateur : nous avons déjà expliqué comment le libre échange pouvait exister entre les mondes quand la petite Europe était toute entrecoupée de prohibitions.

Il convient, toutefois, d'observer que les grandes puis-' sances maritimes désormais possèdent un territoire étendu. Le temps est passé des républiques marchandes, comme Venise, Gênes et les villes Hanséatiques, dont la

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souveraineté ne couvrait — métropole et comptoirs ensemble — que quelques lieues carrées, et dont tout l'empire reposait sur les flots ; en marge des puissants royaumes, l'économie urbaine ne pouvait plus se soutenir. Même la décadence brusque du Portugal et le déclin assez rapide de la Hollande s'expliquent en grande partie par le défaut d'une base continentale assez large. C'était là une conséquence de l'universel protectionnisme : le fret de départ risque toujoiu's de manquer aux cités commerçantes qui ne sont pas maîtresses de leur arrière-pays, et les grands Etats sont trop soucieux de développer leur propre marine marchande pour ne pas gêner de mille manières les opérations des petits qui sont réduits au rôle d'intermédiaires.

Considérons-nous maintenant les articles qui font l'objet du commerce extérieur, il va de soi que l'accroissemenl des facilités de communication a eu pour effet d'en changer la nature. Ce ne sont plus seulement, comme dans les premiers siècles du Moyen-âge, des articles de luxe ou de demi-luxe qui circulent, des produits offrant sous un faible volume, et pour un faible poids, une grande valeur : d'une rive à l'autre des océans, des marchandises de grande consommation, lourdes et encombrantes, commencent à pouvoir passer sans être grevées de frais de transport excessifs. Du Nouveau-Monde, ce sont sans doute d'abord des métaux précieux et des denrées rares que l'on rapporte; tout de même, avant la fin du xviii^ siècle, les blés de l'Amérique du Nord viennent faire concurrence en Angleterre même aux blés anglais, et les fers américains apparaissent aussi sur les marchés de l'Europe. A plus forte raison, les matières brutes ou les produits manufacturés très variés que fournissent les diverses régions de ce continent de toutes parts pénétré par la mer, donnent-ils lieu à un courant intense et continu d'échanges réciproques i.

1. « Le débit des étoffes ne se faisait jadis que de proche en proclie ; aujourd'hui, la marche est plus rapide ; il faut chercher et solliciter le

Pour être moins éclatants et moins rapides, les progrès du trafic intérieur n'en sont pas moins remarquables. Ce n'est pas tant ici l'étendue du domaine commercial qui augmente par l'élargissement des frontières nationales ; mais, entre habitants d'un même pays, sans que le territoire s'accroisse, les transactions se multiplient. Le développement même du trafic international contribue à donner le branle et à secouer, jusque dans les provinces les plus reculées, l'antique inertie ; l'amélioration des voies interprovinciales fait le reste. Après le rétablissement de la paix intérieure, c'est le progrès dans la navigabilité des rivières, en attendant la construction des premiers canaux de jonction, qui semble avoir exercé tout d'abord l'influence décisive : la voie d'eau ici encore a précédé la voie de terre et, pendant longtemps, l'a emporté sur elle. En l'absence d'un bon réseau de chemins secondaires, Richelieu et Colbert encore considèrent les grandes routes royales, non sans quelque raison, comme des voies de luxe.

Mais quel compte ne faut-il pas tenir aussi de l'accroissement de la population ? Qu'importe que le marché ne s'étende pas dans l'espace, si la clientèle grandit en den- •sité ? Ajoutez que le progrès général du bien-être double' à la fois la puissance de production de chaque individu et sa puissance d'achat, et que le goût de la « nouveauté », manifestation de l'aisance grandissante qui se marque, en particulier, dans le commerce du vêtement, tend à précipiter encore le mouvement des affaires. « Il est de notoriété publique, écrit l'inspecteui du commerce que nous avons cité tout à l'heure, qu'on ne s'habille aujourd'hui que dans le but de renouveler, selon ses moyens, le plus promptement possible. »

A cet accroissement de volume du trafic intérieur corconsommateur par toute lEurope. » Rapport d'un inspecteur du commerce de France (fln du xyiii" siècle). Cité par Levasseur. Cl. oiiv., t. II, p. aiS.

respond un changement d'organisation. A moins qu'elles ne soient commandées par la périodicité même des saisons et le rythme de la vie agricole, quelle est désormais la raison d'être des foires périodiques, maintenant que les chemins sont à peu près sûrs en tout temps pour le marchand même isolé, et maintenant que la clientèle est devenue assez large pour fournir une demande continue et exiger un approvisionnement permanent ? Les grandes villes remphssent l'office de foires perpétuelles. Les marchés eux-mêmes — c'est-à-dire les expositions sommaires, mais tenues è intervalles très rapprochés, des, productions locales, — tendent à décliner. Au lieu d'apporter à la halle la masse de la denrée, on se contente de montrer, souvent même sur place, un témoin^ un spécimen de la marchandise, et le transport en gros s'effectue directement de la grange du producteur au magasin de l'acheteur. Pour ce qui concerne les objets manufacturés, le commis-voyageur, promenant à travers les boutiques des bourgs ses boîtes pleines d'échantillons, s'apprête à remplacer le colporteur qui s'en allait péniblement, de ferme en ferme, déballer son maigre éventaire. Cette transformation — qui procurera au commerce une mobilité nouvelle — suppose que les articles mis en vente ont été produits en grand nombre, identiques de prix et de qualité ; en un mot, que l'organisation industrielle, elle aussi, s'est modifiée.

Pendant la période que nous avons parcourue, l'industrie est, à tous égards, la subordonnée du commerce. Elle dépend de lui de plus en plus, et pour son approvisionnement qui devient de plus en plus lointain, et pour ses débouchés, qui sans cesse s'élargissent. L'apparition de l'industrie cotonnière, entre autres, est fort significative : car, jusqu'alors, les industries textiles avaient trouvé leur matière première en grande partie sur place ; et celle-ci la fait venir tout entière, d'abord du fond de la Méditerranée, puis de par delà l'Atlantique. Le petit

patron-artisan aura-t-il le moyen de chercher si loin ses fournisseurs et d'étendre en proportion sa clientèle ? Un gros entrepreneur y réussira mieux. Et la même inégalité se marque, encore qu'elle soit moins accentuée, dans le domaine moins vaste de l'économie purement nationale. Aussi, avant même que nulle modification technique n'intervienne, une certaine concentration industrielle va s'accomplir. Concentration sociale qui se double généralement, d'ailleurs, d'une concentration géographique : car les grandes entreprises se groupent dans les cantons les mieux placés pour recevoir les matières brutes et expédier les produits.

Quelquefois, l'avènement du capitaHsme commercial entraine simplement la réunion en une seule entreprise de plusieurs métiers voisins, mais jusqu'alors complètement séparés, et qui conservent, d'ailleurs, chacun leurs procédés propres. Mais, le plus souvent, ce rassemblement d'ouvriers nombreux, employés à une fabrication complexe, sous une direction unique, pourra-t-il s'effectuer sans qu'il s'introduise entre eux une spécialisation professionnelle ? « Les ouvriers, plus occupés à la même espèce de fabrique, — écrit dix ans avant Adam Smith Messance, — deviennent plus adroits, perdent moins de matières i. )- Et, comme nous l'avons déjà indiqué, cette réduction du travail de chaque ouvrier à une série de manipulations relativement simples, toujours les mêmes, devenues bientôt machinales, mène droii à l'adoption du machinisme. Or les « mécaniques ». surtout au lendemain de leur invention, coûtent cher ; le petit patron ne pourra pas facilement se les procurer : nouvelle supériorité acquise au grand industriel, qui achève d'évincer son trop modeste concurrent.

Ce n'est là, est-il besoin de le dire ? pour l'industrie qu'une crise de croissance : le commerce se sera montré

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