‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 128 sur 151 · Cité par Levasseur, loc. cil · texte numérisé non relu

Cité par Levasseur, loc. cil

pour elle un bon maître. Sous ses auspices, elle ne cesse de grandir et, peu à peu, chez les nations qui ont pris la tête du mouvement économique, les exportations industrielles en viennent à. l'emporter sur les exportations aigricoles : c'est le cas, par exemple, pour la France, vers le milieu du xviii^ siècle \

Quels sont, dans ce progrès général de l'activité manufacturière, les groupes d'industrie qui précèdent les autres ? Il semble que l'on observe un ordre de concentration capitaliste croissante. Les industries métallurgiques se développent, sauf exception, plus tard que les industries textiles, parce qu'elles requièrent un outillage plus considérable, partant une somme de capitaux plus forte. Encore importe-t-il de ne pas les confondre avec les industries minières : celles-ci, à l'état rudimentaire, simples industries extractives, n'exploitant que la superficie des gisements, sont assez précoces ; en Russie, en Suède, nous les voyons se constituer même avant la manufacture des tissus. Parmi les industries minières, d'ailleurs, il convient de distinguer entre la recherche du minerai et celle du combustible. Cette dernière s'est trouvée très longtemps retardée par l'abondance du combustible végétal. Parmi les industries textiles, la priorité appartient naturellement à celles qui trouvent sur les lieux leur matière première : les soieries et les cotonnades sont venues après les draps et les toiles.

Entre les catégories fondamentales de la production industrielle, la solidarité ne paraît pas aussi étroite qu'elle l'est devenue depuis : tant que le grand machinisme, avec le moteur à vapeur, ne s'est pas introduit dans la confection des tissus, celle-ci reste à peu près indépendante des progrès de la métallurgie. Mais entre les différentes phases d'une même fabrication, quelle intime communauté de rythme ! Le fileur, par exemple, produit pour le tisse-

1. Si l'on ne tient pas compte des réexportations de denrées coloniales.

rand ; il ne faut pas que l'un produise plus de fil-s que l'autre n'en réclame pour son étoffe ; toute accélération dans le travail de l'un entraîne, à brève échéance, un perfectionnement correspondant dans l'industrie de Fautre. Gardons-nous, toutefois, de célébrer sans raison une harmonie naturelle qui n'existerait que dans notre imagination optimiste ! Cet accord qui nous émerveille ne s'est réalisé qu'au prix d'un incessant effort d'adaptation, et l'indispensable équilibre s'est tiouvé, à maintes reprises, cruellement rompu. De même, si nous nous plaisions à représenter par une courbe régulière et continuellement ascendante le progrès de la métallurgie anglaise à travers ces trois cents ans, nous fausserions gravement la réalité. Dans les premières années du xviiT® siècle, la sidérurgie biitannique était en pleine décadence : c'est par une violente réaction du travail humain contre l'épuisement apparent des ressources naturelles qu'elle s'est relevée pour monter, dès lors, à une incomparable hauteur au-dessus de son ancien niveau.

Si l'agriculture européenne n'est pas encore tombée dans la dépendance de l'industrie pour la fourniture de son outillage, ni dans celle du commerce pour l'amélioration et le renouvellement du sol qu'elle travaille, du moins elle est redevable à ce dernier de l'élargissement des débouchés qui, fceul, pouvait rendre ses procédés plus méthodiques et ses entreprises plus rémunératrices. Car le progrès technique supposait ici la spécialisation des terrains et des. climats, comme en d'autres domaines elle impliquait celle de la main-d'œuvre, et cette spécialisation n'était possible que du jour où l'agriculteur pouvait compter sur un débit prompt et indépendant des variations du marché local. D'autre part, le perfectionnement de l'économie rurale exigeait, comme celui de l'économie industrielle et de l'économie commerciale elle-même, un accroissement des capitaux : d'où pouvait

lui venir ce supplément de ressources disponibles, sinon pour la plus grande part des branches de l'activité économique dont la floraison avait été moins tardive ? Le progrès agricole semble devoir être, en effet, toujours plus lent que celui des autres formes du travail humain, précisément parce qu'ici le travail s'exerce sur un fonds immuable, et que l'esprit même des hommes qui s'y adonnent participe peut-être, à la longue, de l'immobiUté des saisons qui règlent leur labeur.

Ce progrès, quelle qu'en soit l'allure, comment le mesurer ? A la fois à l'extension des terres cultivées et à l'intensité du rendement, sans parler de l'accroissement du produit net, qui résulte, en partie, du second de ces deux phénomènes et qui est une des causes déterminantes du premier. Or, sans prétendre apporter ici des précisions impossibles à fournir ou trop longues à justifier, on peut dire que les améhorations essentielles réalisées dans l'agriculture se sont répandues à travers le continent en passant de l'Italie ou des Flandres en Hollande, de Hollande en Angleterre, d'Angleterre en France : c'est à peu près la marche qu'a suivie, au début, l'hégémonie commerciale.

Essayons-nous de dégager la part qui, dans le progrès commun, revient à chacune des branches de l'économie rurale ? Nous sommes frappés du rôle important que joue l'horticulture : les jardins, souvent même les jardins de plaisance, constituent des champs d'expériences, de véritables laboratoires d'essais où s'ébauchent les découvertes qui transformeront ensuite les pratiques de l'agriculture commerciale. C'est un aspeci de la solidarité, plus étroite qu'on ne pense, qui unit le luxe et l'art au travail utihtaire.

Entre l'élevage et le labourage, les rapports sont un peu plus complexes. Il est bien certain que le fumier animal constitue, à l'époque qui nous occupe, le plus précieux des engrais ; mais encore faut-il, pour que la cul-

ture en recueille un bénéfice appréciable, que les bestiaux ne vaguent pas à l'aventure, et que leur nourriture ne dérobe point à l'ensemble de l'exploitation le produit de trop vastes espaces. Autant dire que, pour être vraiment profitable, l'élevage doit reposer, au moins en partie, sur une culture particulière, celle des plantes fourragères et des prairies artificielles, et comporter une longue stabulation. Autrement, on pourra regarder le troupeau comme un ennemi redoutable de la charrue, surtout s'il s'agit, comme ce fut le cas en Espagne, de l'élevage maigre et semi-nomade des moutons. Mais, quelque forme qu'il prenne, quelque caractère qu'il présente, toujours le progrès de l'élevage marque un développement du capitalisme agricole. Entend-on simplement livrer à la dent des troupeaux la végétation spontanée des pâtures, c'est la manière d'exploiter le sol qui comporte la plus faible proportion de travail, et chaque tête de bétail, d'ailleurs, représente une valeur facilement échangeable : pecunia autrefois vint de pecus. Envisage-t-on, au contraire, l'élevage intensif, l'ampleur du troupeau est un signe de la richesse du cultivateur : le mot de cheptel, jadis si usité, est un doublet de capital.

Il ne nous reste plus, au terme de cette rapide analyse, qu'à prévenir une confusion. Parce que, dans cette étude de l'évolution économique générale, nous avons dû, comme il convenait, mettre l'agriculture en dernier lieu, ce n'est pas une raison pour méconnaître la place immense qu'elle occupait dans la société de cette époque. N'oublions pas qu'en France, en 1790, la population rurale fut évaluée officiellement à 78 p. 100 de la population totale; qu'en Angleterre même, à la fin du xvii^ siècle, la valeur des produits du sol excédait de beaucoup celle de tous les produits de l'industrie humaine, et que la population vivant de l'agriculture constituait les quatre cinquièmes des classes populaires.

§ 4. — Les classes économiaues.

f "V ; L'histoire du travail n'est pas seulement un tableau

; ^' des différents procédés par lesquels les hommes ont su

J ^ tirer de la nature les objets nécessaires à la satisfaction

\ de leurs besoins ; elle s'intéresse aussi à la manière dont

M ils se sont réparti entre eux la tâche collective et le

..- profit commun.

X Pendant la majeure partie du Moyen-âge, si la société dans son ensemble s'était trouvée partagée entre deux grandes catégories, de condition pour ainsi dire opposée l'une à l'autre, les nobles et les roturiers, parmi ces derniers du moins une certaine égalité s'était maintenue. Considérons, par exemple, les roturiers des villes, c'està-dire les travailleurs du commerce et de l'industrie. Ou bien ils sont groupés en corporations, et la règle générale est que les compagnons deviennent maîtres tôt où tard ; ou bien ils travaillent librement, et entre eux il n'existe pas de très grandes différences de fortune. INIais, dès le début de l'ère moderne, nous constatons que la maîtrise tend à devenir une sorte de monopole héréditaire, inaccessible à la masse des compagnons : et dans les métiers restés libres, plus encore dans les industries nouvelles, ce sont les conditions mêmes de la production qui dressent entre les simples ouvriers et les gros entrepreneurs une barrière infranchissable. Ainsi se forme la classe des salariés, qui jamais de leur vie ne parviendront à posséder la matière et les instruments de leur travail, qui gardent pour toute propriété la force de leurs bras et l'adresse de i leurs mains, et qui sont forcés de les louer pour subsister*

\ La situation des travailleurs des champs est assez

différente. Eux n'avaient jamais eu, à aucun titre, la propriété pleine et entière du sol qu'ils cultivaient ; mais \ du moins avaient-ils possédé indivise la pleine jouissance \ de vastes étendues de pacages et de bois. Or, un peu partout, le progrès des défrichements, le partage des commu-

naux réduisent l'importance de ce domaine collectif ; de sorte que, si leur personne est peu à peu dégagée des liens de l'ancien servage, eux aussi ils vont être privés de tout droit immédiat sur ce sol qui constitue bien la matière de leur travail. Et si la plupart ne sont pas, comme les om^riers de l'industrie, rétribués au jour le jour, s'ils retirent directement la récompense de leurs peines des bénéfices annuels que procure la culture, leur condition n'en est pas moins devenue plus précaire ; le fossé qui les séparait des propriétaires fonciers s'est encore approfondi. Même, la concentration des exploitations amène la formation dans les campagnes d'une classe de journaliers, dont la situation sera toute pareille à celle des salariés des métiers et des manufactures. \

Voilà donc constitué, surtout dans l'ordre industriel, \ \ ce qu'on peut appeler déjà un prolétariat. A-t-il cons- \ cience de son existence distincte, de ses intérêts propres^ -^ souvent opposés à ceux des patrons qui l'emploient ? Oui et non, et cela dépend des époques. Au xvi^ siècle on ne voit guère éclater, entre patrons et ouvriers, que des conflits locaux, qui n'enveloppent qu'un petit nombre de travailleurs, et qui ne retentissent point dans le reste du pays. ]\Iais déjà au siècle suivant, de grosses agglomérations ouvrières se forment autour des grandes fabriques : n'oublions pas qu'à cette date la grande industrie, où le machinisme commence à peine d'éclore, com^ porte, par rapport au capital fixe, une proportion de main-d'œuvre plus forte qu'aujourd'hui ; la concentration des entreprises entraine nécessairement celle du nouveau prolétariat. Puis, en France notamment, c'est le compagnonnage qui se développe : les ouvriers, même ceux des métiers, ont éprouvé le besoin de s'organiser en dehors des corporations et des confréries corporatives, devenues des citadelles du patronat ; et comme les progrès même de l'industrie, l'instabilité des établissements, les alternances rapides de prospérité et de crise les con-

damnent à une perpétuelle hostilité, c'est d'un bout à l'autre du royaume qu'ils se sont entendus : les voyages du tour de France n'ont pas moins que les rassemblements autour des nouveaux foyers industriels contribué à éveiller la solidarité ouvrière *. Celle-ci, qui rapproche déjà les métiers les plus divers, ne franchit d'ailleurs pas les limites de la nation : à l'ouvrier de chaque pays l'étranger n'apparaît que sous l'aspect d'un concurrent.

Quelle destinée était réservée — par exemple en France, où ses vicissitudes furent particulièrement sensibles — à cette nouvelle classe sociale ? D'abord, les salariés, ce sont des roturiers, dont la principale fonction, aux yeux du souverain, est de payer l'impôt : ils supportent donc directement, sans parler de la surcharge des redevances féodales, une lourde part des dépenses royales. Aussi la gloire du monarque, la puissance même de l'État leur coûtent-elles fort cher, et les périodes d'hégémonie militaire, de suprématie politique, ne correspondent-elles pas nécessairement pour eux, sous ce régime d'absolutisme, à un accroissement de bien-être. Mais, dira-t-on, la prospérité particuhère de leur classe n'est-elle pas intimement liée à la prospérité générale ? Cela est plus que douteux ; car souvent, ce que les historiens désignent par cette dernière expression, c'est uniquement la richesse des classes supérieures, qui peut être faite en partie de la pauvreté du bas peuple. Poursuivons plus avant l'analyse : il apparaîtra que le régime du salariat renferme en lui-même deux graves antinomies.

Lorsque le sort de la classe salariée s'améHore, elle tend à augmenter en nombre, mais cet accroissement entraîne, toutes choses restant égales, une plus grande concurrence entre les travailleurs, laquelle détermine

1. Dans cette œuvre d'organisation ouvrière nationale, l'initiative semble avoir appartenu aux ouvriers qualifiés les plus intelligents et les mieux payés, tels les typographes, et de préférence aux professions sédentaires, les plus favorables sans doute à l'exercice de la réllexion.

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bientôt un abaissement des salaires '. Ceux-ci se reJèvent au contraire pendant les périodes de dépopulation relative, comme la France en a traversé à la fin des guerres de religion et dans les dernières années du règne de Louis XIV. Il faut que le dépeuplement s'accentue au point d'amener le dépérissement général de la nation — comme il arriva en Espagne au xvii^ siècle — pour que le proléiariat agricole ou industriel soit lui-même enveloppé dans la ruine universelle. Ajoutons que, si l'on considère à part les ouvriers de l'industrie, ils peuvent ressentir les tristes effets d'une excessive concurrence sans que la population totale du pays se soit accrue : l'application nouvelle de la main-d'œuvre rurale aux travaux industriels, ou bien l'entrée en ligne de la maind'œuvre féminine et enfantine, suffisent pour aggraver leur condition.

D'autre part, quelle est, pour le salarié, la conséquence des progrès techniques réalisés dans la production : introduction d'appareils mécaniques, ou seulement spécialisation du travail ? « L'ouvrier est à la vérité moins payé, écrit ]\Iessance "", par espèce d'ouvrage ; mais comme il en fabrique une plus grande quantité, il se trouve plus à l'aise et reçoit plus d'argent dans le courant de l'année. « 11 en serait toujours ainsi, en effet, si l'abrègement de travail obtenu ne risquait de provoquer une réduction subite du personnel ouvrier, que l'accroissement ultérieur de la consommation — résultat de l'économie réalisée sur les frais de production et de l'abaissement du prix de vente — sera lent à compenser. Et comptera-t-on pour rien cette sorte de déchéance intel-

1. « Il n y a pas dans toute notre histoire de moment où les terres aient été mieux cultivées, où elles aient valu davantage, et il n'y en a pas où la condition du campagnard ait été pire. Il est juste d'ajouter qu'il n'y a pas non plus une seule époque où la population ait été aussi dense qu'au moment de la Révolution. » D'Avenel, Paysans el Ouvriers, pp. 63-67.

'2. Passage cité.

G. Re.nard et Weulersse. 31

lectuelle et physique qu'entraîne pour l'ouvrier l'accomplissement d'un travail à la fois plus machinal et plus intensif ? Venant s'ajouter à son ignorance des conditions commerciales très complexes qui règlent le prix des articles (dont son travail fragmentaire ne lui a même point permis de calculer le coût de production), elle le rend tout à fait incapable de discuter avec avantage les termes du contrat qu'on lui impose.

En face de la classe ouvrière, au sens large da mot, se dresse naturellement la classe capitaliste. Celle-ci comprend elle-même, d'une part les grands propriétaires ou capitalistes fonciers, et de l'autre ceux qu'on pourrait appeler les capitalistes mobiliers. Alors que la puissance des premiers remonte au lointain Moyen-âge et reste stationnaire, celle des seconds, plus récente, ne cesse de grandir. L'accroissement des métaux précieux les a favorisés, mais de toutes façons le développement du commerce au xvi^ siècle rendait indispensable une révolution monétaire, et ?i l'on n'eût pas découvert les mines du Nouveau- ]\Ionde, par la création anticipée sans doute d'une monnaie fiduciaire, celle-ci se fût quand même accomplie.

Entre les deux divisions principales de l'aristocratie capitaliste, il existe une certaine communauté de vues pour tout ce qui concerne la conduite à tenir envers les simples travailleurs ; mais les mesures qui peuvent augmenter le revenu des biens-fonds ne sont pas toujours favorables au succès des entreprises industrielles ou commerciales. On sait quelle opposition s'est manifestée en Angleterre, dès la fm du xvii^ siècle, entre 1' « intérêt foncier « et 1' « intérêt monnayé » ; des divergences analogues se sont produites, avec moins d'éclat, dans la France du xviii<^. Les capitalistes d'argent eux-mêmes ne forment pas une classe parfaitemeni homogène : les banquiers, les financiers surtout, n'ont pas exactement les mêmes intérêts que les chefs d'industrie, ni les manu-

facturiers privilégiés que les maîtres des corporations; les commerçants enfin ont souvent préconisé une politique toute différente de celle que soutenaient les fabricants : les uns ont à maint-es reprises réclamé le libreéchange, alors que les autres se prononçaient pour le «trict maintien du régime protecteur. C'est le négoce lyonnais, par exemple, qui, sous le règne de Louis XI, s'oppose au développement de la magnanerie et de la soierie nationales, plutôt que de renoncer à l'importation des soieries italiennes ; c'est, au xvii<? siècle, la heute bourgeoisie marchande de Leipzig qui, par crainte de représailles, se montre hostile à toute politique de protection en faveur de l'industrie allemande.

Un trait commun, cependant, marque la destinée des diverses fractions de l'aristocratie mobilière : c'est l'accroissement rapide et quelquefois prodigieux de leur fortune. De même qu'autrefois le sentiment de sa toutepuissance avait entraîné l'aristocratie terrienne aux pires excès de l'orgueil et de la violence, de même un enrichissement démesuré provoque chez ces nouveaux parvenus une profonde démorahsation. Le commerce colonial, à ses débuts, nous l'avons vu, eut ses Conquistadors^ qui ne brillaient pas plus que les autres par le respect du droit et de l'humanité. Faut-il rappeler quelle fièvre de spéculation, quelle corruption des mœurs pubhques et privées sévit en France à l'époque de la Régence ; et en Angleterre pendant toute la première moitié du xviii^ siècle, jusqu'à ce que de l'excès du mal soit sorti le remède et que se soit marquée la vigoureuse réaction morale et religieuse du méthodisme. ^ ^ .

Est-ce à dire que la société moderne se soit trouvée ', \ tout entière partagée entre deux extrêmes de richesse \ \ et de pauvreté ? Non ; entre l'&ristocratie capitaliste et le prolétariat ouvrier, il existe plusieurs catégories inter- j médiaires. Dans l'économie industrielle elles sont, à vrai .\ dire, peu nombreuses : ni les directeurs, ni les contre-

j? maîtres des fabriques, ne constituent à proprement i parler une classe. Dans l'économie agricole, au contraire, i les métayers, sinon les fermiers, sont peut-être aussi nombreux que les simples journaliers. Il est vrai que ces dénominations générales recouvrent des réalités très diverses : beaucoup de métayers sont pauvres, presque à l'égal des manœuvres ; un certain nombre de gros fermiers jouissent de plus d'aisance que beaucoup de petits propriétaires. Au milieu de cette confusion apparente des situations et des rangs se révèlent des affinités électives : petits propriétaires, petits fermiers, et les plus humbles journaliers, sympathisent ; les grands fermiers, , au contraire, possesseurs d'un gros troupeau et d'un ! important attirail de culture, se rapprochent des grands J propriétaires pour former une sorte de bourgeoisie rurale.

§ 5. — U intervention gouvernementale.

Quel a été enfin, dans cette transformation profonde des sociétés européennes, le rôle des gouvernements ? Leur politique économique n'a pas été, d'un bout à l'autre d'une période si remplie, inspirée continuellement des mêmes motifs. Au début, notamment en France, ce sont des raisons politiques encore qui dominent : l'établissement d'un service de postes, par exemple, facilite la prompte exécution des volontés royales ; le développement des industries de luxe, en même temps qu'il accroît la puissance d'une bourgeoisie toute dévouée au roi, contribuera à épuiser les ressources de la noblesse, à éteindre ses dernières velléités d'indépendance. Ou bien c'est un intérêt fiscal direct qui dicte à l'Administration ses décisions : l'accroissement du commerce se traduira par une augmentation des recettes douanières. Un progrès de plus vers une compréhension plus pénétrante de l'économie nationale, c'est la théorie de la balance du commerce ; on cherchera à développer l'ex-

portation, à réduire l'importation, afin de retenir ou d'attirer dans le royaume la plus grande quantité possible d'argent monnayé,

L'Administration retardait, en réalité, sur l'opinion publique. Car dès l'époque de la Renaissance cette vérité très simple s'éiait fait jour dans les esprits, que tout ce qui procurait aux sujets un supplément de richesse servait aussi, d'une manière indirecte, mais sûre, à l'enrichissement du souverain. Elle ne commence cependant à. triompher dans les conseils des gouvernements que vers la fin du xvii^ siècle, en Angleterre tout d'abord : et c'est seulement dans la seconde moitié du siècle suivant qu'elle se répand dans le reste de l'Europe : son application constitue alors une des formes du « despotisme éclciiré ». Le moment où éclôt l'Économie politique, cette science nouvelle qu'ont fait geimer les préoccupations financières, est aussi celui où les gouvernements, adoptai.t enfin les idées plus larges de la bourgeoisie, se décident à couvrir de leur protection, d'ailleurs plus ou moins habile et plus ou moins efficace, mais du moins sans arrière-pensée de profit immédiat, les différentes entreprises où sont engagés le capital et le travail de la nation.

A l'égard des différentes catégories de capitalistes, leur attitude fut trop complexe, trop variable suivant les pays^ pour qu'il convienne de la caractériser ici ; mais envers la classe ouvrière un même esprit les anime. D'une part, les multiples liens qui les attachent à la bourgeoisie, l'aversion naturelle que leur inspire la turbulence du bas peuple i, les prédisposent mal à soutenir les revendications du prolétariat naissant ; et nous avons constaté qu'en général, lorsque des conflits avaient éclaté, lorsque des questions de droit s'étaient posées

i. En France rAdministration se montre plus favorableà la démocratie rurale qu'à la démocratie ouvrière, sans doute parce que celle-ci est la seule qui lui inspire quelque inquiétude.

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entre employeurs et employés, ce n'était pas en faveur de ces derniers que le pouvoir était intervenu. Mais aussi, il faut le reconnaître, les préoccupations ^liinentaires, qui avaient hanté les princes féodaux et les républiques urbaines, n'ont pas été complètement rejetées par l'Administration des grands États : l'ordre public lui-même est intéressé à ce que les pauvres gens ne meurent pas de faim, et il est de la dignité d'un gouvernement monarchique, si non de son devoir, que le menu peuple soit assuré de se procurer, en s'épuisant s'il le faut, le minimum de ressources absolument indispensable à sa subsistance.

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