ÉVOLUTION COMPARÉE DES PRINCIPAUX ÉTATS
Dans les voies que nous venons de retracer tous les Etats de l'Europe n'ont point avancé du même pas ; et l'ordre même adopté dans ce livre a marqué leur rang. Mais peut-être convient-il d'esquisser entre elles une comparaison d'ensemble dont un bref parallèle entre les deux grandes nations qui furent les véritables conductrices de l'évolution économique et sociale formera la majeure part.
L'Angleterre est, tout d'abord, le pays qui s'est le plus complètement (lébarrassé des survivances féodales. Dès l'aube de l'ère moderne tous les paysans y jouissent sans restrictions de la liberté civile; le dur servage auquel restent soumis jusqu'en 1775 les ouvriers de certaines mines et des salines écossaises n'est qu'une exception ^ L'égalité fiscale y règne sans conteste, et l'unité économique y a été, comme l'unité politique, de très bonne
1. « Attachés pour toute la durée de leur vie au sol des mines et des saUnes, ils pouvaient être vendus avec elles. Us portaient i-nème un eollier où le nom du propriétaire était gravé. .; Manloux, Révolution industrielle, p. o4.
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heure réalisée. Enfin, défendu par la mer, ce royaume ne supporte que des charges militaires {rès réduites : son armée de terre est très peu nombreuse, et les équipages même de ses flottes sont exclusivement composés de volontaires.
Protégée contre toute agression, cette île devait être le berceau de la liberté politique. A l'époque même où l'absolutisme tendait à s'établir sur le continent, le pouvoir des rois y avait été strictement limité ; et ce n'était pas seulement contre les exactions fiscales que la nation s'était trouvée désormais prémunie, mais aussi contre les excès de l'intervention monarchique dans l'ordre économique. C'étaient l'aristocratie et la haute bourgeoisie qui, représentées dans le Parlement, allaient diriger ellesmêmes les affaires du pays : aussi le capitalisme s'y est-il épanoui en une magnifique floraison spontanée d'initiatives individuelles. Ce sont des particuliers qui y entreprennent les grands travaux de dessèchement, et qui ouvrent les premiers canaux ; ce sont même, pendant quelque temps, les particuliers qui y subviennent à l'entretien des routes en payant pour l'usage qu'ils ea font. Cela n'empêche pas, au contraire, que le sens des intérêts généraux n'y soit très répandu et très éveillé : plus jalousement que nulle autre nation l'Angleterre défend ses avantages commerciaux ; nulle part le protectionnisme, favorisé par les obstacles que la nature elle-même opposait à la contrebande, ne s'est montré plus rigide dans ses principes, plus tracassier dans ses applications.
Puis — et c'est encore une conséquence de la. position insulaire — quelle admirable continuité de développement ! Point d'invasions pendant ces trois siècles, et pas un seul désastre. Des révolutions, oui, et qu'inspirent, en même temps que la haine du despotisme, des passions rehgieuses, mais qui n'ont pas interrompu le progrès économique. Si Cromwell ne fut pas l'initiateur de l'im-
périalisme commercial britannique, du moins en a-t-il pour sa large part préparé l'essor, et la Restauration ne fera, à cet égard, que pousser plus avant l'œuvre de la Révolution. Après l'explosion du puritanisme, c'est de nouveau l'âpre excitation du gain qui se manifeste ; l'avènement de Guillaume d'Orange marque le triomphe des classes capitalistes, et les guerres du xviii^ siècle élèvent cette robuste nation, petite encore par l'étendue de son territoire et par le chiffre de sa population, au rang de puissance mondiale. Par la sagesse de ce peuple, par les fautes aussi de ses adversaires, toute menace de supériorité étrangère s'est trouvée écartée : l'Espagne a ruiné elle-même la concurrence d'Anvers ; c'est à peine si, entre le règne d'Elisabeth et celui de Guillaume, la Hollande a pu conquérir ou du moins disputer la suprématie maritime. Amsterdam n'a que peu de temps éclipsé Londres ; quant à la France, elle va compromettre dans de longues luttes sur le continent son avenir colonial.
Le progrès du capitalisme est peut-être là plus plein et plus harmonieux qu'ailleurs. Le parti whig, qui en est l'expression parlementaire, ne représente pas seulement les banquiers, les grands commerçants, les grands industriels, mais aussi les grands propriétaires, et la grande agriculture ne le cède guère en précocité à la grande industrie. C'est là, dans cet État de proportions modestes où de toutes parts s'exerce l'attraction maritime, que prennent le plus d'intensité les déplacements d'industrie, la concentration géographique et topographique de l'activité manufacturière dans certains cantons spécialisés et dans quelques grandes villes. Dès la fin du xvii^ siècle Lond,res occupe en Angleterre une place plus grande que nulle autre cité dans aucun autre royaume. Et peut-être aussi est-ce dans la société anglaise que l'on observe déjà les plus grandes inégahtés de fortune, l'opposition la plus vive entre la nouvelle aristocratie de richesse et le nouveau prolétariat.
Beaucoup plus étendue que l'Angleterre, la France a réalisé plus tard son unité politique ; certaines provinces y conservent encore une autonomie administrative qui fait obstacle à l'unification économique : le pays est encore coupé de douanes intérieures qui, jointes aux péages seigneuriaux, gênent les communications ; et l'esprit municipal afîecte encore, dans tel port comme Marseille, des tendances particularistes. La noblesse y est restée en possession de nombreux privilèges fiscaux, qui, directement ou indirectement, grèvent la production. Par un effet de sa situation ou de l'ambition personnelle de ses princes, le royaume sera exposé à des invasions ou bien entraîné à des conquêtes ; il devra soutenir des guerres nombreuses, et il y faudra doubler l'armée professionnelle, volontaire ou mercenaire, d'une milice nationale.
Puis, tandis que l'Angleterre avait commencé par une sorte d'absolutisme qui peu à peu s'était transformé en une première organisation de la souveraineté nationale, en France c'est dans la royauté que la nation parait s'être incarnée. Aussi le pouvoir central intervient-il dans tout le détail de la vie économique, et non pas seulement par l'exercice d'une fiscalité arbitraire et mal assise. Il soumet les arts et métiers à une minutieuse inspection technique. Il crée lui-même des manufactures, ou investit telles entreprises particulières qu'il lui plaît de privilèges exclusifs ; la grande industrie, c'est lui qui l'organise tout d'abord, et qui la contrôle, alors qu'en Angleterre elle avait grandi par ses propres forces et même jeté bas les barrières que hii opposait la législation traditionnelle. Les grandes compagnies de commerce fondées en France sont presque toutes, plus ou moins, des compagnies d'État ; n'est-ce pas le Roi en personne, souvent, qui lance les appels de fonds ; n'est-ce pas précisément la crainte des interventions indiscrètes de l'autorité qui paralyse les souscripteurs ; n'est-ce pas
enfin la centralisation bureaucratique qui étouffe ces entreprises avides de liberté ? L'une des rares compagnies qui aient réellement réussi est celle qui fut fondée à Marseille en 1741 pour le commerce de l'Afrique : la majeure partie des capitaux y appartenait à des Marseillais, et c'est la Chambre de Commerce de la ville qui la dirigea ^.
Entre la royauté française et le capitalisme privé se forment des associations plus ou moins heureuses, qui constituent en tout cas un des traits originaux de notre histoire. Elle force les maîtres des corporations à partager avec elle les bénéfices de leur monopole. Pour la perception des impôts indirects elle s'adre&se aux fermiers généraux ; pour assurer l'approvisionnement de ses armées comme pour former ses approvisionnements d'ordonnance et régler la circulation des céréales, elle institue le monopole des vivriers et des marchands de grains autorisés. Law n'a pas plus tôt fondé et fait prospérer sa banque que le Régent la transforme en Banque royale ; la conséquence est que la Banque de France n'existera véritablement que plus d'un. siècle après la Banque d'Angleterre. Même le halage et le roulage sont organisés un moment ^ au même titre que les postes, en service public. A plus forte raison l'État assume-t-il presque toujours la charge des grandes entreprises d'utilité générale : le constructeur du Canal des Deux-Mers n'est qu'un concessionnaire ; pour creuser le canal du Loing on emploie les troupes. En 1455, on voit que les mines du Lyonnais et du Beaujolais, confisquées à Jacques Cœur, sont exploitées par l'État ; l'arrêt du 14 mai 1604 spécifie que les concessions de mines accordées à des particuliers sont révocables ^ Alors que l'Inde anglaise devait rester placée cent ans encore sous l'autorité plus ou moins entière d'une compagnie, Choiseul, lorsqu'il essaye de
1, Histoire de France Lavisse, Louis XVI, pp. 223-226.