De 616 millions il tombe à
l'application commerciale, sont moins développés dans la patrie de Descarxes qu'au pays de Bacon. Le goût de la science pure ou de l'art pour l'art y font quelquefois tort au progrès'de la simple richesse matérielle.
Mais aussi, en France, les inégalités sociales sont moins criantes, surtout dans la société rurale. Au témoignage même du D^ Rigby (1789), « si l'on y remarque moins d'opulence, en revanche les membres des classes inférieures y sont moins communément revêtus de haillons, voués à la paresse et à la misère ^ ». Gela tient à ce que la petite culture, qui imphque souvent la petite propriété, y occupe plus de place ; cette dernière est particuhèrement répandue aux environs des villes et dans les pays de vignobles. Cela tient aussi à ce que la royauté française a suivi dans sa politique agraire, pour tout ce qui concerne les partages de ^mmunaux et les échanges de parcelles, une politique plus égalitaire, et l'on pourrait dire plus démocratique, que le Parlement d'Angleterre.
La France sera la nation annonciatrice de l'égalité sociale comme Tautre l'aura été de la hberté politique.
Parmi les autres États, qui n'ont joué dans l'histoire économique de l'Europe qu'un rôle de second plan, la Hollande mérite d'obtenir une place à part, tout près des grandes nations directrices. N'a-t-elle pas été, pendant un demi-siècle, la véritable initiatrice de l'économie moderne ? N'a-t-elle pas exercé, pendant le même laps de temps, une suprématie effective, fondée sur les doubles qualités de hardiesse et de prudence par où se distinguait sa bourgeoisie, de labeur acharné et d'économie persévérante que possédait son peuple ? Mais, du point de vue politique du moins, sa situation était moins favorable que celle de l'Angleterre; elle se trouvait engagée sur le continent et vulnérable par teire ; pour cette région
1. Voir Babeau, Vie rurale dans l'ancienne France, ^•\^. 141-142.
deltaïque et péninsulaire, comme pour l'ancienne Attique, ce fut un malheur de n'être pas une île. Et puis, nous l'avons déjà indiqué, si merveilleusement cultivé et peuplé que fût ce pays, la superficie en était tout de même trop exiguë : la division des anciens Pays-Bas en deux nationalités différentes et même hostiles ' aura longtemps compromis leur commun avenir.
Tandis que les monarchies du nord-ouest de l'Europe avaient dès le xv^ siècle réalisé leur unité politique, et que l'une d'elles avait même su déjà adopter un régime de représentation nationale, les grands Etats du centre sont encore en voie de formation. Leur développement économique se ressent de ce retard. Si dès le xvii^ siècle Hambourg avait eu derrière elle une Allemagne unifiée, elle aurait pu dès cette époque rivaliser avec Londres ; si l'Autriche n'avait pas e^u l'équilibre européen à maintenir contre la France, la Hongrie à reconquérir sur les Turcs et la Silésie à défendre contre la Prusse, peut-être serait-elle devenue une grande puissance méditerranéenne. Le morcellement intérieur et l'incertitude même des frontières ont interdit aux deux futurs empires de s'ouvrir, en même temps qu'un large accès à la mer, les voies de l'expansion commerciale. Aussi, que nous considérions la monarchie danubienne ou celle qui se forme de pièces et de morceaux sur le cours moyen des fleuves allemands, l'économie rurale continue d'y prédominer. Le duché de Prusse, le Brandebourg, et aussi mainte province de l'Autriche-Hongrie, constituent des terres encore frustes qu'il faut défricher et peupler, coloniser en un mot, avant que l'industrie puisse s'y épanouir ; et quand elle y fleurii, tardivement, c'e^t grâce à un système d'étroite protection qui ailleurs avait fait son temps. L'économie agricole même y repose sur certaines relations sociales archaïques, dont la survivance
1. L'ancienne Flandre avait été encore amoindrie des teiTitoires qu'avait annexés la France.
trahit le voisinage de nations plus reculées encore : à l'est de l'Elbe le servage de la glèbe, la corvée seigneuriale, et le service domestique des enfants chez le maître diî domaine subsisteront jusqu'après léna ; de toutes ces coutumes du passé combien de vestiges se maintiendront dans le bassin du Danube jusqu'en 1848 !
Les États du Nord — les pays Scandinaves — ont souffert des longues guerres intérieures et extérieures dans lesquelles ils se sont trouvés pris ; mais le retard qu'a subi leur évolution s'explique principalement par des fatalités naturelles — pauvreté générale du sol, rudesse du climat — dont certaines régressions politiques ou sociales ont d'ailleurs parfois aggravé les conséquences.
Un seul mot caractérise l'histoire économique des États du Sud: c'est une décadence presque continue d'au moins deux siècles — du milieu du xvi^ au milieu du xviii^. — Les derniers rayons d'une gloire artistique qui avait été éclatante, le luxe, le raffinement des mœurs, l'élégance des manières, qui persisteront jusqu'au bout dans quelques cités brillantes, ne doivent point nous faire illusion. L'Italie languit, non pas tant parce qu'elle est morcelée et située à l'écart de l'Océan, mais parce que ses peuples semblent avoir épuisé, en même temps que leurs énergies militaires, leurs forces de travail. Les plus aisés vivent sur leur richesse acquise ; ailleurs les capitaux augmentent et renouvellent sans cesse le travail, et par le travail s'accroissent eux-mêmes ; ici ils s'usent lentement, entretenant autour d'eux une activité si amortie qu'elle ne mérite plus guère le beau nom de travail. Ou bien ils ne se soutiennent que par des opérations de finance cosmopolite qui ne profitent qu'à quelques familles. Alors que dès la fin du xiv^ siècle le régime corporatif à Florence avait atteint — avec la difféienciation des gros et des petits commerçants, et de ceux-ci avec les fabricants — son point de maturité, il mettra quatre cents ans à mourir. Et
la grande industrie entre temps ne l'aura point remplacé.
Quant à l'Espagne, on peut dire qu'elle a manqué sa destinée économique. Son histoire offre à nos yeux un triste miracle : les événements mêmes qui semblaient devoir assurer sa prospérité l'ont compromise. A peine a-t-elle conquis son unité politique en renversant la dernière citadelle des Arabes, qu'elle gâte les fruits de sa victoire en expulsant brutalement, sous prétexte d'achever la guerre sainte, les plus actifs de ses sujets. A peine s'est-elle constituée — et de manière à former par elle seule la plus vaste monarchie de l'Occident — qu'elle tombe sous le gouvernement de souverains ambitieux qui la ruinent en poursuivant la chimère de l'hégémonie impériale ou catholique. A peine a-t-elle eu le temps de s'éveiller à la vie économique moderne qu'elle a le malheur, en donnant le signal de l'expansion européenne, de devenir la maîtresse de colonies immenses et des mine« les plus riches du monde : le marché d'Amérique dont elle se réserve strictement l'accès, cet Eldorado dont tout l'or et l'argent afflue à pleins gahons dans ses ports, ne lui confèrent-ils pas un droit, que beaucoup des siens n'étaient que trop enclins à revendiquer, le droit à la paresse ? Nous connaissons la suite. Au xvii^ siècle, l'Espagne sera retombée au point que l'Angleterre avait dès le xiii^ dépassé : elle exportera ses laines brutes vers des pays plus industrieux qui lui revendront les draps. Elle aura joui de plus d'un siècle de grandeur politique, militaire, littéraire et artistique : mais si l'on considère l'avenir matériel de la nation, les sources mêmes de cette brillante et passagère prospérité étaient empoisonnées. — Le Portugal, lui aussi, devait succomber sous son apparent triomphe, dont l'exiguïté même de son terriioi,re ne lui permettait guère de soutenir le poids.
La Russie enfin forme un monde à part, non pas seulement par l'immensité de son territoire et les affinités
ethnographiques qui la rapprochent de l'Asie, mais par le sens tout particuher et assez complexe de son évolution. Si elle semble avoir réalisé son unité territoriale presque aussi tôt que les Etats de rOccident, elle ne possédera vraiment une organisation politique moderne qu'au début du xviii^ siècle. Aussi, du point de vue économique et social, elle entre dans l'ère nouvelle avec un retard qu'il est difficile d'estimer, tarit il dépasse l'imagination : « l'histoire de la Moscovie au xvn^ siècle reproduit en grande partie les phénomènes qu'avaient déterminés dans l'Europe de l'Ouest les invasions barbares mille ans auparavant *. » Au commencement du xvi^ siècle les bourgeois des villes y jouissent exactement de la condition dont ceux de l'Occident se sont affranchis au xii^. Et jusqu'à la fin des temps modernes, malgré la pénétration successive des influences anglaise, hollandaise, allemande et française — le commerce, surtout le commerce extérieur, ne tiendra dans cette moitié du continent qu'une place secondaire.
Mais ce qui élargit encore l'abîme entre la Russie et le reste de l'Europe, c'est que cet état social arriéré s'aggrave d'un mouvement de régression. « Vers la fin du XVI® siècle, alors que dans tout l'Occident les hens rattachant la population agricole à la personne des propriétaires se brisaient, ou se relâchaient tout au moins, la Russie au contraire en arrive à forger de toutes pièces ces mêmes chaînes qui chez elle n'existaient pas ' ! » Jusqu'à l'ouverture de la période contemporaine le servage ne cesse de s'y affermir, de s'y alourdir. — Et pourtant, cet Empire, si hétérogène qu'il soit, n'est pas en décadence : lentement, en dépit de ce recal social, à mesure que rorganisation politique s'améliore, le progrès économique suit son cours. Alors que la Pologne