LE PRÉLUDE DE L'ÉCONOMIE SOCL\LE CONTEMPOKALXE
La deuxième moitié du xviii^ siècle est marquée par les débuts d'une triple révolution qui, transformant le régime à la fois de la production, de la circulation et de la répartition des richesses, ouvrira l'ère de l'économie contemporaine.
Dans la production industrielle tout d'abord, de telles transformations techniques s'accomplissent ou se préparent que cette forme de l'activité économique va désormais l'emporter sur toutes les autres ou leur imprimer ses propres caractères. Le moment était venu où les « mécaniques » pouvaient et devaient faire place aux machines : d'une part, en effet, elles étaient devenues assez complexes, et pour ainsi dire assez intelhgentes, pour que l'apphcation d'une force matérielle aveugle suffit à les faire travailler sans presque plus avoir recours à la dextérité ouvrière ; et d'autre part elles étaient devenues trop comphquées, trop lourdes pour que la force humaine suffit à les animer d'un mouvement rapide. Mais il fallait trouver une force motrice plus docile, plus maniable, et (dans l'état actuel des connaissances) plus transportable que l'énergie des chutes d'eau : ce devait être la vapeur.
Les machines de Savery et de Newcomen — qui n'étaient d'ailleurs que des pompes et non proprement des moteurs — n'utilisaient en quelque sorte que la puissance de vide dégagée par la condensation de la vapeur d'eau. Denis Papin, sans doute, avait su, dès 1681, recueillir la force d'expansion contenue dans l'eau vaporisée pour
refouler un piston ; mais sa fameuse marmite n'était qu'un appareil d'étuve. La première machine à vapeur digne de ce nom est construite par l'Ecossais James Watt en 1769 ; dès 1781, munie d'un tiroir mobile et d'un régulateur à boules qui dirigeaient et modéraient l'admission de la vapeur dans le cylindre, pourvue d'articulations qui convertissent le mouvement alternatif en mouvement circulaire, elle se prête à de multiples applications. Pour l'alimenter, que faut-il ? Du combustible en abondance. Précisément l'Europe, tout le long des chaînes du système hercynien, et l'Angleterre en particulier des deux côtés de la chaîne pennine, renfermaient de riches gisements de houille. La révolution industrielle était imminente.
C'est dans les exploitations minières justement, pour les préserver de l'inondation, que la machine nouvelle fait ses débuts. Puis, presque aussitôt, les maîtres de forges l'adoptent ; elle met en marche les soufflets plus puissants qui permettent d'économiser dans la préparation du coke un tiers du charbon, les laminoirs, les marteaux multipliés ; et la métallurgie, devenue plus active, ne tarde pas à lui rendre les bienfaits qu'elle en a reçus en lui fournissant des bâtis plus solides, des engrenages plus précis, des pistons adhérant exactement aux cylindres. Enfin en 1785, Gartwright l'adapte à la filature du coton ; quatre ans plus tard elle fait mouvoir aussi les
Fig. :29. — La luacliiiie de WuLL.
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appareils à tisser de Manchester. Bientôt « deux métiers à vapeur, surveillés par un garçon de quinze ans, tissent trois pièces et demie d'étoiïe dans le même temps qu'un ouvrier habile, travaillant avec la navette volante, en tissait une seule 1».
Cette fée bienfaisante, qui permettra de produire des articles à bon marché même si la main-d'œuvre est à haut priîc, ne tarde pas à franchir le détroit, et grâce surtout aux efforts de Jacques-Constantin Périer, grand entrepreneur et membre de l'Académie des Sciences, ses merveilles se répandent assez vite. Dès 1779 fonctionne à Paris la fameuse pompe à feu de Chaillot, construite par Watt et son associé Boulton. Le« roi du fer » anglais, Wilkinson, en 1788, installe dans une île de la Basse-Loire une forerie à vapeur capable de roder dans le métal massif sept canons à la fois. Aux étabhssements de Montcenis, origine du Creusot, où l'on fabrique en même temps que des canons des conduites d'eau, six machines à vapeur sont employées pour faire aller de grands soufflets cylindriques, des machines à forer, les anciens marteaux et martinets servant au cinglage de la fonte, aussi pour monter la houille (1785"-). Les mines d'Anzin en 1791 possèdent douze pompes à vapeur.
Au moment précis où la métallurgie reçoit un développement dont l'agriculture elle-même recueillera un jour le bénéfice, la chimie industrielle à son tour se révèle. C'est l'époque où Le Blanc réussit à extraire la soude du sel marin, où Thénard parvient à produire en masse le blanc de céruse, où Berthollet découvre l'eau de Javel (1785), que Watt se charge aussitôt de faire connaître en Angleterre ; où Lebon enfin institue ses expériences décisives sur la distillation du bois, puis de la houille ^
1. Cf. Levasseur, Histoire des Classes ouvrières, t. II, p. tJ25.
2. A la même date exactement la machine à vapeur est introduite en Allemagne.
3. Cf. dans la même Collection, le volume de MM. Renard et Dulac, p. 29.
C'est que, maintenant, la science a pris la direction du progrès industriel. Alors que les Newcomen et les Hargreave n'avaient été que des artisans, les Ark\vi'iglit et les Gartwright des découvreurs d'occasion, Watt est un véritable savant, dont le savoir encyclopédique rappelle celui des hommes de la Renaissance. Le xviii^ siècle, surtout dans sa deuxième moitié, difîère précisément du siècle qui l'a précédé en ce qu'il n'accorde pas à la science pure une prédominance aussi exclusive et qu'il se soucie davantage des applications pratiques. L'ère de l'empirisme était tout près d'être close.
En présence de ce bouleversement universel des anciens procédés et de cette éclosion prodigieuse de fabriques inconnues, quelle résistance pouvaient offrir les anciens cadres de l'organisation artisane ? Ils ne constituaient plus que des barrières, que la force des choses allait balayer. En Angleterre, c'était dès le xvii^ siècle que le régime corporatif était tombé en désuétude ; nous avons vu en quels termes péremptoires, dès 1753, le Parlement en avait condamné les principes ; le statut de 1563 ne survivra plus que comme lettre-morte jusqu'à ce qu'il soit définitivement aboh en 1814. Prenons au contraire deux Etats où les métiers jurés se sont plus longtemps soutenus, comme la Toscane et la France ; pour avoir commencé plus tard, la ruine du système n'en est que plus prompte. A Florence, la cité des antiques arti, deux édits successifs de février 1770 suppriment les taxes d'immatriculation, autorisent le cumul des métiers et font disparaître tous les tribunaux corporatifs. L'exemple ne tarde pas à être suivi dans le Milanais (1771) et en Sicile (1786)1.
En France, dès les premières années du xviii*^ siècle, les grçinds négociants de Bordeaux et de Nantes, par l'organe de leurs Chambres de Commerce, se prononcent
1. Cf. Georges Renard, Syndicats. Trade-unions et Corporations, p. 148-149.
contre le monopole des corporations : « Elles ont pu être, à l'origine, une institution heureuse et bien conçue; mais elles ne présentent plus que des abus dont la réforme serait impossible et qui appellent une suppression pure et simple i. » En 1752, le Conseil du Commerce rejette une demande de revision de leurs statuts introduite par les menuisiers de Caen, déclarant n'y voir « qu'un dessein de gêner la liberté publique et de se rendre maîtres du bien et de la bourse des particuliers ■ ». En 1770, le Bureau du Commerce émet le voeu que le nombre des compagnons dans chaque établissement ne soit plus limité et que la durée du compagnonnage obligatoire à titre fixe chez un même maître soit réduite à un an '. Enfin Turgot, par l'un de ses célèbres édits de 1776, considérant que « les citoyens de toutes classes sont privés du droit de choisir les ouvriers qu'ils voudraient employer et des avantages que leur donnerait la concurrence pour le bas-prix et la perfection du travail », proclame la liberté « pour toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, même à tous étrangers... d'embrasser et d'exercer dans tout le royaume... telle espèce de profession d'arts et métiers que bon leur semblera, même d'en réunir plusieurs ». La réaction qui suivit la chute du réformateur n'empêcha pas que les corporations sous leur ancienne forme demeurèrent supprimées ; que les femmes, au même titre que les étrangers, cessèrent d'être exclues des métiers organisés ; que le cumul des professions resta licite, et que toute limitation de l'outillage et du nombre des ouvriers pour chaque patron disparut. Les maîtrises ne subsistaient plus que comme l'ombre d'elles-mêmes ; elles s'évanouiront aux premiers souffles de la Révolution.
1. Chambre de Commerce de Bordeaux, 1716. Cf. Fagniez, Corporations et Syndicats, p. o4.