‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 22 sur 151 · II. -- L'Industrie · texte numérisé non relu

II. -- L'Industrie

En Angleterre comme dans le reste de l'Europe, le développement du commerce intérieur et extérieur devait déterminer l'avènement d'un nouveau type d'industrie, caractérisé par la double concentration des capitaux et de la main-d'œuvre, et provoquer même l'éclosion d'industries toutes nouvelles : est-il besoin de rappeler que l'industrie cotonnière, par exemple, qui allait transformer un obscur comté anglais en un des centres manufacturiers les plus puissants du globe, a commencé par emprunter à des mondes étrangers, non seulement sa matière première, mais encore ses modèles ?

§ 1. — Les conditions de l'industrie.

Décadence des corporations. — Développement de la grande industrie. Compagnies industrielles privilégiées. — Capitaux provenant soit du commerce national, soit de l'ancienne industrie ; capitaux étrangers.

— La main-d'œuvre : les immigrants ; les transfuges de l'agriculture.

— Les matières premières, indigènes ou exotiques. — Les débouchés : législation protectrice.

Cette évolution nécessaire devait, nécessairement aussi, se heurter aux barrières du régime corporatif. Sans doute les ghildes urbaines avaient vu dès le xv^ siècle leur importance décroître par l'extension rapide de l'industrie lainière dans les campagnes; et la perte de leurs dotations religieuses, sous Henri VIII, avait gravement réduit leur influence sociale. Pourtant elles ne se résignent point à leur déclin ; pour sauver, autant qu'il est possible, leurs privilèges, elles font appel au nouvel absolutisme,

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et les souveraias, pendant quelque temips, soutiennent leurs préte'nition&. En 16S6 1' « acte des tisserands » défend à tout patron dra;pier de posséder ou de louer plus d'un certain noiïibre de métiers ; pour faire éelh^c à l'industrie campagnarde, on essaie de remettre en vigueur l'-ancieniie règle qui limitait strictement le nombre des apprentis : au début même du règne d'Elisabeth, le «statut des artisans» de 1563 unifie et codifie la masse confuse des coutumes qui, pfôadant le MoyeJi-âge, avaient régi là matière- En fait, pendant quelques années, le gouvernement réussit à ralentir l'exode qui entraînait racti\àté industrielle des villes de corporati<5ns vers les marchés spéciaux: et vers les districts ruraiLx. Maîtresses d'un grand nombre de cités, les corporations en profitent pour faire régner dans le domaine restreint qu'on ne scmge point encore à îeur disputer une péglementation de plus en plus étroite. Plus d'une fois encore au cours du xvii^ siècle, lorsque de nouveaux métiers apparaîtront dans les centres anciens, obéissant à un intérêt de classe ou cédant à la force de l'usage, les autorités municipales et le gouvernement royal lui-même s'efforceront de faire entrer ces éléments de rénovation industrielle dans les cadres d'une organisation surannée.

Mais il était trop clair que celle-ci avait achevé de perdre ses raisons d'être. Il y avait plus de deux siècles que les ghildes avaient cessé d'exercer av^ec 'efficacité leur contrôle sur la qualité des produits d\i travail et que l'acheteur aA'ait pris l'habitude de ne s'en rapporter qu'à lui. Il y avait au moins un siècle que le rétablissemeni de l'autorité royale € t de la paix civile avait rendu superflu ce service de mutuelle prot'ection dont elles prétendaient faire 'bénéficier leurs membres. Elles ne constituaient plus que des monopoles onéreux au public et gênants pour les traA-ailleurs : aussi dès 1623 Jacques I'^^ avait -il dû s'engager à ne plus désormais ériger de maîtrises ; pour encourager ou récompenser les inventeurs, il suffi-

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rak de leur accorder des brevet* d'une durée de quatorze ans. Pendant la première jaioitié du siècle la ftfomesse royale ne fut rpas. rigoureusement tteaue ; mais à ^ariÀv de la Restauration la royauté, spontanément, laisse toaaaber en désuétude la législation traditionnelle. Mêm« les chefs àe la Cité de Londres ne réussissent guère, dans le domaine soumis à leur autorité directe, à prolonger sonapplication : de tous les côté^ les faubourgs «'accroissent ; pour les assujettir auK lois de l'économie urbaine, on a beau les incorporer dans l'antique métropole ; ce sont .eux qui, entrés malgré eux dans la place, ruinent la citadelle de>s corporations. Et dans les autres villes du royaume les vieilles institutions professionnelles s'éteignent doucement. Au xviii^ siècle l'opinion commence à réclamer, et le Parlement à proaonœr leur suppression formelle : en 1753 les statuts des tricoteurs de bas.sont abolis comme « vexatoires pour tes manufactures et pernicieux à l'industfie», comme « contraires à la raison et attentatoires à la liberté des sujets anglais ». La grande industrie nouvelle allait pouvoii" s'épanouir en liberté.

Ne pouvait-on, cependant, l'aider à naître, en l'aidant à se procurer le principal élément de sa supériorité et le gage le plus certain de son succès : à savoir, de gros capitaux. Elisabeth et les premiers Stuarts en jugèrent ainsi. La grande reine invoque surtout les intérêt* de la défense nationale : ne faut-il pas que l'Angleterre possède une artillerie supérieure à celle des Espagnols ? Donc il convient d'accorder aux compagnies qui vont se fonder pour exploiter les mines de houille, de fer, de cuivre et pour fabriquer de la poudre, des privilèges appropriés. Au fond, ^n instituant ces monopoles industriels, la royauté pensait aussi bien enrichir ses favoris et s'assurer à ellemême un supplément de revenu qui lui permît d'échapper à la surveillance du Parlement. Quand Charles I^r concédait à des sociétés particuhères le monopole de l'extraction du sel et de la fabrication du savon, peut-être n'en-

tendait-il travailler qu'à l'indépendance économique du royaume. Mais le sentiment public s'était dès l'origine violemment manifesté contre une telle politique. En 1601, une émeute oblige Elisabeth à révoquer tous les privilèges de ce genre; en 1623, le Parlement force Jacques I^^ à abandonner définitivement ce système ; à peine le verra-t-on renaître momentanément, quand il s'agira d'encourager quelques-unes des précieuses entreprises apportées par les réfugiés français.

C'était donc sans l'attrait d'aucune faveur gouvernementale et grâce au libre afflux des seuls capitaux privés que la nouvelle industrie britannique devait s'organiser. Nous avons indiqué déjà comment, d'une manière générale, à l'aube de l'ère moderne, une sorte de séparation s'était effectuée entre les deux formes de l'activité économique dont le Moyen-âge avait connu l'union étroite r le commerce d'une part, et de l'autre l'industriel. Mais en se détachant de sa compagne, le commerce n'avait pas renoncé à exercer sur elle une influence qui, pour être moins directe, n'en devait pas rester moins puissante : rien d'étonnant à ce qu'il favorisât de ses deniers l'essor de cette industrie plus active dont il avait déterminé l'éclosion et dont la croissance était indispensable à sa propre expansion. On voit, en effet, sous le règne de Henri VII, quelques riches drapiers des comtés du nord et de l'Ouest monter des atehers qu'ils dirigent en personne. Même les gros éleveurs emploient les gens de leur voisinage pour transformer immédiatement en drap la laine de leurs troupeaux. •

Dans le même temps, certains maîtres-artisans des villes, échappant à l'oppressivs tutelle des autorités corporatives qui prétendaient hmiter le nombre de leurs métiers et le chiffre de leurs ouvriers, trouvent dans les villages le m"byen de faire fructifier leurs improductives

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