‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 25 sur 151 · Macaulay · texte numérisé non relu

Macaulay

les problèmes religieux et politiques. C'est seulement à l'époque plus calme et beaucoup moins mystique de la Restauration que la science expérimentale conquiert la faveur publique. Charles II donne le ton aux mœurs nouvelles, ou bien il suit la mode du jour: la Société scientifique de Londres est érigée en Société royale (1662) ; l'Observatoire de Greenwich s'élève, et tandis que Newlon formule les lois définitives de la mécanique céleste, Boyle jette les premiers fondements de la chimie moderne, et Woodward ceux de la minéralogie ; avec Grow et Malpighi la physiologie végétale accomplit des progrès décisifs. Comme il est naturel, l'esprit d'observation et de recherche se répand également parmi les artisans ; l'ère des petites et des grandes inventions industrielles est proche ; mais leur application va soulever la double résistance des organisations professionnelles et des pouvoirs établis.

Dès le siècle précédent la lutte a commencé entre les innovations mécaniques et les traditions séculaires de la main-d'œuvre. En 1555, les corporations obtiennent du Parlement l'interdiction d'un nouveau métier à tisser, le gig-mill; en 1598, les ouvriers s'opposent par la violence à l'emploi du métier à bas ; deux siècles plus tard (1765), ils essaieront d'empêcher l'usage des cardes métalliques. Et, au début du conflit tout au moins, la royauté, éprise d'uniformité comme de conservation, use d'autorité pour maintenir les anciennes méthodes. Les premiers Stuarts multiplient les inspecteurs pour surveiller le travail de l'étain, du plomb, du fer, la fabrication des draps, des soieries, et de la bière même, sous prétexte de réprimer l'ivresse i. Quelquefois, comme ce fut le cas pour l'industrie du savon sous Charles I^^^ c'ggt, à des sociétés de fabricants autorisés que l'administration confie cette délicate surveillance, et ceux-ci, comme bien l'on pense,

1. Il n'y avait pas longtemps que la véritable bière, aromatisée au houblon, s'était répandue dans le royaume.

l'exercent de telle manière qu'ils provoquent les réclamations incessantes de leurs concurrents. Ce système de réglementation officielle tombe précisément en désuétude à la Restauration ; mais l'opinion restera assez longtemps encore hostile à la liberté de fabrication : on exprime la crainte que l'introduction de nouveaux procédés ne dérange le commerce, qu'elle ne réduise à la misère une partie des ouvriers, enfin qu'elle ne soit contraire à la bonne qualité des marchandises.

Tout de même, avec plus ou moins de peine, le progrès se réalise. Sans doute l'aînée des industries du pays, la manufacture des draps, reste longtemps fidèle aux usages de ses débuts ; jusqu'à la fin de la période que nous étudions, elle conservera, pour une bonne part, son caractère domestique et son outillage rudimentaire. Sous George III, on file encore la laine au rouet, quand ce n'est pas au fuseau ; on la carde à la main ; on la tisse sur un métier antique ; chaque artisan porte fouler et lainer son drap au moulin public, et très souvent il le vend sans qu'il soit teint ni apprêté : et pourtant ces produits d'une industrie primitive s'exportent jusqu'en Hollande et dans les pays de la Baltique, jusque dans le Levant et les colonies d'Amérique. Mais ne nous arrêtons pas à cette singulière et provisoire survivance ; dans l'industrie lainière elle-même de nouvelles mécaniques se sont introduites, telles que le métier à bas, dont l'application paraît avoir entraîné 4ès le xvii^ siècle la formation de grands atehers. Dans la manufacture du coton, plus récente, et qui par là même échappe aux anciens règlements, les transformations mécaniques s'accomplissent beaucoup plus vite. C'est elle qui, la première, adopte la navette volante : alternativement lancée dans un sens et dans l'autre par une double raquette qu'actionne une seule poignée, celle-ci permet, tout en épargnant la peine et le temps de l'ouvrier, de fabriquer des pièces d'étoffe plus larges. Dès 1760, l'usage en est assez répandu dans le

G. Renard et Weiilersse. 8

royaume pour que le fil risque désormais de manquer aux tisserands. Mais, en 1765, Hargreaves invente la jenny, sorte de rouet perfectionné avec lequel il est possible de tordre plusieurs fils à la fois : l'équilibre est rétabli entre la filature et le tissage, et cette seule invention aurait suffi à assurer la fortune naissante du Lancashire.

D'autre part, l'application de nouveaux procédés chimiques ranime la grosse métallurgie, qui languissait faute de matière première, en même temps qu'elle précipite le développement de l'industrie minière. C'est vers 1735 que Darby parvient, après bien des tentatives malheureuses, à utiliser la houille, préalablement transformée en coke, comme réducteur du minerai de fer : en 1760, Roebuck construit les premiers hauts fourneaux modernes ; le pont en fonte jeté sur la Severn en 1779 atteste le réveil de la sidérurgie britannique. Son avenir cependant reste incertain, tant qu'on n'aura pas trouvé le moyen de transformer facilement et par grandes quantités la fonte brute en fer malléable ; le précieux charbon de terre va encore tirer les maîtres de forge d'embarras : vers 1784 le puddlage ^ entre dans la pratique. C'est alors que l'industrie du fer prend son essor définitif et qu'elle se concentre dans les régions où elle devait rester fixée jusqu'à nos jours : non plus à proximité des forêts ni des chutes d'eau, mais dans le voisinage immédiat des gisements de houille ou de minerai. Par une chance rare les uns et les autres se trouvent comme tout exprès juxtaposés dans les comtés qui s'étendent en bordure de la Chaîne Pennine. Dès 1776 la métallurgie anglaise cesse d'être tributaire des fers étrangers, suédois, russes, irlandais ou américains.

Mais ce n'était pas assez d'accroître grâce à des appareils adroitement agencés la dextérité de l'homme, et

1. Le puddlage consiste à affiner la fonte en faisant en quelque sorte brûler, sous l'action d'un violent courant d'air, l'excès de carbone qu'elle renferme .

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d'opérer entre les éléments que lui offrait le sous-sol des combinaisons plus avantageuses ; pour imprimer à des mécaniques de plus en plus complexes un mouvement plus rapide, pour manier commodément des masses de matières brutes toujours plus considérables, il fallait multiplier les applications des forces naturelles. Les Anciens n'en avaient guère employé que deux, l'eau courante et le vent, la première surtout ; il s'agissait, tout d'abord, d'adapter l'antique roue à eau aux besoins de l'industrie nouvelle. Dès le commencement des temps modernes, c'est elle exclusivement qui soulève les maillets à fouler le drap. Dans la deuxième moitié du xviii^ siècle, quand Wyatt a imaginé, pour étirer et tordre les fils du coton, un ingénieux système de rouleaux et de broches capable d'accomplir tout le travail du fileur sous l'impulsion de n'importe quelle force aveugle; quand Arkwright , en perfectionnant l'invention de son malheureux précurseur, a construit son fameux water-frame (1767), le moteur hydraulique commence à animer d'un redoublement d'activité cette manufacture destinée à conquérir le premier rang parmi toutes les industries textiles, et jusqu'alors bornée aux médiocres ressources de la force humaine i. La métallurgie, elle aussi, utilise les moulins à eau. Au xv^ siècle, ce sont eux qui font marcher les souffleries des forges ; au xvi^, ils mettent en mouvement les machines à marteler et à couper le fer ; vers 1783, quand les rouleaux à laminer remplacent les marteaux, ce sont eux, tout d'abord, qui les font tourner. Mais c'est peutêtre dans les industries élévatoires que l'on utilise avec le plus d'ampleur les énergies contenues dans les. ruisseaux et les caseades. Qu'il faille épuiser l'eau qui s'accumule au fond des mines et menace de les noyer, ou bien alimenter les réservoirs d'eau potable qui dominent les

1. Après sa machine à filer, Arkwright fait successiveraent breveter, aux environs de 1775, une machine à carder, un peigne niobile et un houdinoir mécaniques.

LE TRAVAIL DAKS l'eUROPE MODERNE

agglomérations urbaines — ou bien encore faire monter l'eau d'une rivière à une certaine hauteur pour en régler ensuite la chute, — seules les pompes hydrauliques possèdent la puissance nécessaire, et c'est à elles que dès le xvi^ siècle on a recours.

A peine soupçonne-t-on que l'eau vaporisée recèle une force d'expansion bien plus grande, susceptible d'être, elle, aussi, disciplinée. La pompe à feu de Savery, qui date

Fig. 9. — La machine de Savery.

de 1698, utilise au moins autant la pression de l'atmosphère que celle de la vapeur d'eau. La pompe de Newcomen, postérieure de quelques années, est supérieure à la précédente en ce qu'elle est munie d'une soupape de sûreté ; mais elle n'emploie, elle aussi, la vapeur d'eau, si l'on peut dire, que pour la capacité de vide qu'elle recèle et qu'elle dégage en se condensant ; c'est en réalité une machine pneumatique plus qu'une machine à vapeur. Telle qu'elle est, cependant, elle rendra de notables services pendant un demi-siècle (1720-1770), jusqu'au jour où la découverte capitale de James Watt (1769) dotera l'humanité d'une force motrice à la fois plus docile et plus puissante que toutes celles qu'elle avait jamais connues.

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î 4. — Les rapports entre les dilBférentes classes industrielles.

A. — La hiérarchte du travail.

L'inégalité au scindes corporations. — Les artisans de la yjetite industrie campagnarde, domestique et libre. — Passage de la fabrique dispersée à la fabrique concentrée. — Concentration proprement industrielle et concentration commerciale.

Il nous reste à examiner quelles modifications les changements survenus dans les conditions de la production industrielle ont entraînées dans la situation respective des différentes classes d'hommes qui y prennent part.

Nous n'avons pas à rappeler ici le détail bien connu de la hiérarchie corporative. En Angleterre plus tôt peutêtre que dans aucun autre pays i, cet édifice caractéristique du Moyen-âge a subi l'effet des transformations qui annonçaient l'ère moderne. Nous noterons seulement que la division qui s'était déjà produite au sein de la classe des maîtres, l'écart de fortune qui s'était marqué entre les gros fabricants et les gros marchands d'une part, et les petits patrons de l'autre, va s'accentuant jusqu'à la fin du régime. Tandis que les douze livery conipanies de Londres, analogues aux Six corps de Paris, forment une sorte de haute bourgeoisie, dans la petite métallurgie, par exemple, on voit subsister une catégorie de modestes chefs d'ateher, n'employant le plus souvent c{u*un ou deux ouvriers, travaillant comme eux de leurs mains, et tombés d'ailleurs dans une dépendance de plus en plus étroite à l'égard des marchands, qui de tout temps leur ont acheté leur marchandise, et qui maintenant, dans bien des cas, leur fournissent aussi la matière première. Quant aux simples compagnons, la plupart ont abandonné Tespoir de parvenir jamais à la maîtrise. Enfin Elisabeth remet en vigueur l'ancienne règle qui fixait uniformé-

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