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ment, soit à la ville, soit à la campagne, la durée de Tapprentissage à sept longues années.

Mais, tandis que le système corporatif se cristallise pour ainsi dire en castes, c'est en dehors de lui que se produit l'évolution décisive. — Considérons d'abord la situation des travailleurs de l'industrie domestique qui, après s'être dégagés des cadres étroits de l'ancienne organisation, sont parvenus à échapper à l'attraction des nouvelles entreprises capitalistes; suivons la destinée de ces ouvriers libres qui, aux xv® et xvi® siècles, ont émigré du cœur des vieilles cités vers les faubourgs ou les campagnes, et qui ensuite ont réussi à fuir les aires de concentration de la grande industrie. C'est dans l'industrie lainière surtout qu'on les rencontre : au xvii^ siècle c'est de leurs ateliers familiaux, où les jeunes filles tournent le rouet et les garçons cardent la laine, tandis que le père fait battre le métier, que sort la majeure partie des draps fabriqués dans le royaume. Le gouvernement les protège, parce qu'il sait que dans les périodes de chômage ils pourront subsister quand même avec le produit du lopin de terre qu'ils cultivent, avec la vache et les volailles qu'ils élèvent; ils ne seront jamais une menace pour la tranquillité publique.

Ces libres tisserands ruraux vont vendi'e eux-mêmes leurs étoffes, pièce par pièce, et non apprêtées, aux marchands de la ville voisine; et Ton estime que l'entremise de ces revendeurs experts est une garantie pour le consommateur. Tous ces artisans sont leurs maîtres, et, en principe, tous jouissent d'une égale indépendance économique. Pourtant les nécessités mêmes de la production ne tardent pas à faire naître au miheu de ce petit monde ue légères supériorités. Le tisserand, parfois, ouvre plus de laine que ses enfants n'en peuvent filer et carder ; le surplus que réclame son métier, c'est lui qui l'achète, à l'état brut ; mais il le donne à préparer dans les maisons voisines : ainsi s'ébauche dans cette fabrication villa-

geoise une division et une hiérarchie des travaux. D'autre part, au xviii^ siècle, quand l'Angleterre en vient à travailler plus de laine qu'elle n'en produit, quand dans beaucoup de comtés l'approvisionnement local devient insuffisant, ces humbles tisserands éprouvent les plus grandes difficultés pour se procurer la matière première : il leur faut recourir aux gros commissionnaires. Cette obligation onéreuse fait plus que compenser les menues faveurs que l'administration continue de leur accorder ; elle est une des causes de la décadence de cette manufacture patriarcale, qui cependant ne disparaîtra qu'après l'entrée en jeu des métiers mécaniques mus par l'eau ou la vapeur.

Dès le xvii^ siècle, d'ailleurs, bon nombre de ces drapiers en chambre étaient tombés dans une dépendance plus ou moins étroite à l'égard d'une classe plus fortunée. Beaucoup s'étaient trouvés dépourvus des moyens nécessaires pour avancer le prix de la laine : c'était tel gros propriétaire du Yorkshire, ou bien un riche négociant, qui leur avait fourni de quoi alimenter leur métier. Tout naturellement ces fournisseurs en étaient venus à réclamer leur paiement en nature, en drap, et non en argent : c'était à eux, principalement ou même en totalité, et non plus à des marchands quelconques, que l'ouvrier vendait le produit de son travail. Insensiblement, l'habitude se prit de convenir d'avance d'une somme fixe que l'artisan recevrait pour chaque pièce de drap fabriquée, et qui représenterait le prix de son ouvragé : celui-ci désormais était aux gages d'un entrepreneur. Dans la plupart des cas, il conservait encore la propriété de l'outillage ; mais il suffisait de la moindre innovation technique pour l'en déposséder. Quand le métier à tricoter fut introduit dans la fabrique des bas, la plupart des tisserands en chambre ne purent en faire l'acquisition : ceux qui ne voulurent pas se rendre dans les vastes ateliers installés par les grands fabricants et où ils auraient trouvé

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les nouveaux appareils tout montés, furent obligés d'en louer un, et d'acquitter périodiquement le frame-rent ; leur condition désormais était bien voisine du salariat. Dans l'industrie cotonnière la même révolution se dessine, mais les phases s'en succèdent avec beaucoup plus de rapidité ; dans ce domaine prédestiné de la grande industrie, quelques perfectionnements secondaires apportés à l'outillage primitif ne pouvaient beaucoup retarder l'inévitable issue d'une lutte trop inégale.

Ne nous attardons point, par conséquent, à l'étude de cette fabrique domestique libre, qui ne représente qu'un type passager d'organisation industrielle ; et venons-en, tout de suite, aux grandes entreprises capitalistes dont l'avènement caractérise l'ère moderne. Dès le xvi^ siècle, et même au xv^, nous avons déjà constaté que certains entrepreneurs drapiers réunissaient dans de véritables usines des dizaines, voire des centaines d'ouvriers ou d'ouvrières. Puis ce brillant développement avait paru s'interrompre. Lorsque, une centaine d'années plus tard, le gros entrepreneur reparait, c'est tout d'abord sous les espèces relativement modestes du marchand finisseur, qui achète les draps bruts au tisserand villageois pour les apprêter et les teindre avant de le? revendre. Mais, peu à peu, c'est lui qui fournit la laine aux artisans campagnards, lesquels ne cardent, ne filent, ne tissent plus que pour son compte. Enfin, c'est lui qui leur fournit, moyennant loyer, leurs métiers ; les sous-entrepreneurs ruraux deviennent ses employés, ses salariés : beaucoup, de gré ou de force, abandonnent le petit lopin de terre qu'ils possédaient pour venir habiter près de la ville, sinon dans la ville même. .Quelque temps encore ils continuent de travailler chez eux, à domicile : un beau jour le grand patron réunira tous les fileurs ou tous les tisseurs du canton dans une immense fabrique.

Au premier stade de cette révolution, ce qui assure la supériorité de la grosse entreprise sur le travail indi-

viduel et indépendant, ce sont des avantages d'ordre purement commercial : le gros entrepreneur est plus capable de s'adapter aux fluctuations du marché ; lui seul peut, à un moment donné, livrer les grandes quantités de marchandises que réclame la clientèle. Comme il cumule les rôles de fabricant et de vendeur, il réussit à satisfaire les goûts changeants du public beaucoup mieux que le petit marchand qui sert d'intermédiaire aux artisans : bref le mérite de la nouvelle organisation est d'établir — ou de rétablir — le contact entre le producteur et le consommateur. Quant au passage ultérieur de la fabrique dispersée à la fabrique concentrée, le fait nouveau qui rendra bientôt indispensable cette agglomération des ouvriers dans un même bâtiment, c'est, il est aisé de le comprendre, l'adaptation à la multiphcité des métiers d'un moteur fixe et unique \

Ces diverses considérations s'appliquent mieux encore à la fabrique des cotonnades et à celle des soieries. Ce sont là deux branches de l'industrie textile récemment implantées dans le pays : les traditions, moins profondément enracinées, y sont moins tenaces ; toutes deux doivent en outre demander à l'étranger leur matière première ; pour l'une des deux au moins cette matière est d'un grand prix ; enfin toutes deux offrent des facilités particulières au développement du machinisme : autant de raisons pour que, très promptement, elles s'organisent sur le nouveau plan dont nous venons d'indiquer les lignes principales.

La grosse métallurgie avait, dès le ?^Ioyen-âge, nécessité une certaine concentration de capitaux, d'autant plus que les deux opérations, aujourd'hui très distinctes, de l'extraction et de la fusion du minerai de fer étaient alors

1. La jenny n'exigeait pas encore rinstallalion de vastes ateliers spéciaux; mais avec le water-frame, capable de mettre en marche tout un « assortiment » de mécaniques, il en va autrement. Aussi, dès 1780. telle filature de coton de Manchester rassemble dans le même local fiÛO ouvriers ou ouvrières.

presque toujours confondues en une même entreprise. Aux xvi^ et xvii*^ siècles, les maîtres de forges anglais, qui sont en même temps les maîtres des mines, appartiennent la plupart à la grande noblesse. Les propriétaires de charbonnages ne tardent pas à rivaliser avec eux de richesse, et à la fin du xviii® siècle, nous voyons ces derniers venus de l'aristocratie minière inaugurer une hardie politique d'union patronale, pour contrôler en commun l'extraction du minerai et traiter plus avantageusement avec les compagnies de navigation.

Il est vrai que certaines branches de la petite métallurgie, telle la clouterie, conservent encore un caractère domestique ; mais même dans ce domaine restreint, il se produit une certaine concentration d'ordre sinon technique, du moins commercial. De puissants entrepreneurs trouvent avantage à mener de front la production de divers articles, à grouper sous la même direction personnelle et dans des bâtiments contigus divers ateliers spéciaux. Tel grand quincaillier de Sheffield ou de Birmingham fabrique à la fois des bronzes d'ornements, des boutons de métal, des chaînes de montre, des tabatières.

D'autres industries encore sont entraînées dans ce mouvement, qui tend à devenir universel. A Birmingham, à côté des grandes fabriques de canons, ce sont de grandes verreries, de grandes papeteries qui se fondent. Jusque dans les modestes métiers qui semblaient devoir lui échapper, l'irrésistible évolution se fait sentir. A côté des anciens maîtres tailleurs qui continuent de travailler — comme nos ouvrières à la journée — dans la maison du client sur l'étoffe que cçJui-ci leur fournit, se fondent de véritables maisons d'habillement, où le client vient choisir son drap, donner ses mesures, et puis sans doute aussi essayer le costume que lui auront confectionné les ouvriers aux gages de l'entrepreneur.

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B. — La condition des simples travailleurs.

Le sort des compagnons. — Le sort des ouvriers de la grande industrie. — La fixation des salaires. — Le travail forcé des indigents : la taxe des pauvres (1601); l'ouvrier attaché à sa paroisse (i662i. — Les trois périodes de l'histoire des travailleurs : alternance de bien-être relatif et de misère. — Les conflits entre ouvriers et patrons.

Comment la condition des travailleurs a-t-elle été affectée par ces multiples changements survenus dans r organisation et dans la hiérarchie industrielles — et tout d'abord par la survivance partielle et l'altération lente du régime corporatif ?

Il va de soi que les lois d'Ehsabeth qui s'opposaient à toute réduction du temps d'apprentissage ne tendaient pas à améliorer le sort des compagnons ; du moins ces mêmes lois maintenaient-elles la limitation traditionnelle du nombre des apprentis. Mais sur ce point les nouvelles ordonnances royales ne, devaient pas être longtemps respectées, et la protection relative qu'elles accordaient aux ouvriers cessa bientôt d'être efficace. Dès le xvii^ siècle par exemple l'introduction du métier à tricoter dans les fabriques de bas, en rendant le travail plus facile, détermine les maîtres à embaucher un nombre d'apprentis bien supérieur à celui qu'autorisaient les règlements.

Les chefs des grandes entreprises, eux, ne sont hés par aucune coutume, et, sauf exception, par aucune loi : une des hbertés essentielles dont ils jouissent est celle d'engager autant de femmes, autant d'enfants même que bon leur semble. A NorwicH, dès le xvi^ siècle, « on regardait une petite créature de six ans comme propre au travail. Divers écrivains du temps, dont quelques-uns étaient considérés comme des hommes à sentiments philanthropiques, mentionnent avec triomphe ce fait que dans cette seule ville des garçons et des fdles de l'âge le plus tendre créaient par leur travail des richesses qui dépassaient de 12.000 £ par an l'argent nécessaire à leur

subsistance ^ ». Pour les travailleurs adultes, quelle effroyable concurrence ! Sans doute, par la victoire de la grande industrie, l'ouvrier se verra finalement affranchi et des contraintes corporatives et du servage paroissial; mais, dénué de capitaux, aura-t-il plus de chances de jamais passer maître, c'est-à-dire de devenir patron, et le travailleur, devenu plus libre de ses mouvements, ne continuera-t-il pas d'être la victime et de son propre dénûment, et de la supériorité numérique même de sa classe ? Plus que sous l'ancienne tutelle des corps de métier, ne souffrira-t-il pas des crises de chômage, dont la fréquence, dont l'intensité augmentera avec les fluctuations d'un marché toujours plus étendu et plus agité ? Et quelle dure disciphne va peser sur lui, dans ces vastes ateliers où commence de régner la machine !

La rétribution que pouvaient obtenir les. membres de cette classe ouvrière nouvelle, constituée et grandissant en marge des institutions anciennes, n'était fixée par aucun usage. Cette incertitude ne rendait-elle pas légitime et nécessaire une action législative ? Déjà, sous Richard II, au lendemain de la Peste Noire (1348), la royauté était intervenue pour régulariser les salaires ; Elisabeth s'inspire de cet exemple. Sous son règne, les juges de paix sont chargés de maintenir d'une manière constante un équilibre convenable entre la rémunération des travailleurs et le prix des denrées : il ne faut pas que la première soit trop élevée, ni non plus trop faible ; une étroite corrélation est étabhe entre la pohce des grains et la police du travail. Il va sans dire que, dans la pratique, les magistrats fixaient en général les salaires à un taux qui ne dépassait guère le minimum nécessaire pour faire subsister les salariés ; mais il est bien certain aussi que le gouvernement se faisait un « devoir » de ne pas laisser tomber au dernier degré de la misère cette masse

1. Macaulay. Histoire d'Angleterre, t. II, p. 458 (Trad. française).

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de travailleurs qui ne possédaient pour tout bien que leurs bras, qui « n'avaient pas leur indépendance économique », et que nulle organisation professionnelle ne prémunissait contre les excès éventuels de la cupidité patronale. Mais cette politique de protection ouvrière devait être abandonnée peu de temps après la Restauration.

Au xvi^ siècle, cependant, un autre principe s'était fait jour en Europe, qui allait profondément influencer l'administration anglaise et par là retentir sur la condition des travailleurs : c'était le principe du travail forcé pour les mendiants valides. Vers le début du règne d'Elisabeth, tout un concours de circonstances — licenciement obligatoire d'un grand nombre de servit^^urs des jeunes gentilshommes, suppression des institutions charitables religieuses, progrès des « enclosures » et partage des communaux — ■ avait déterminé une terrible recrudescence du vagabondage. Les premières mesures édictées pour combattre ce fléau avaient été aussi peu efficaces que barbares : c'est alors que l'on songea à remédier au mal en appliquant dans toute l'étendue du pays un système que certaines grandes municipalités avaient déjà pratiqué avec succès, et qui consistait à fixer les vagabonds, et peut-être à les amender, par h travail.

Parmi la multitude des pauvres qui vivaient aux dépens du public, on essaya de distinguer les impotents et les fainéants. En vertu de plusieurs édits successifs que couronne l'acte fondamental de 1601 (Poor law), les paroisses furent désormais obligées de renfermer ces derniers dans des maisons de correction, où on les occuperait à différents ouvrages. Cette organisation originale se développa pendant tout le xvii^ siècle : en 1723 on alla jusqu'à ordonner aux autorités locales de refuser toute assistance aux indigents qui ne consentiraient pas à entrer dans le Workhoiise. Ces prescriptions ne furent sans doute pas suivies à la lettre ; mais ce fut seulement vers la lin

du XVIII® siècle qu'on songea à remplacer le travail forcé par le placement public, et qu'un peu d'humanité vint tempérer la rigueur d'une administration dont les résultats économiques étaient d'ailleurs très médiocres. Du reste, il faut noter qu'elle était inspirée par un impérieux, inexorable souci d'assurer l'ordre et la sécurité publique, non point par un sentiment de haine aveugle contre les misérables, ni même d'hostihté systématique contre la classe ouvrière. Les sans-travail constituaient un danger permanent ; lorsqu'une crise industrielle risquait d'en accroître le nombre, le gouvernement n'hésitait pas, surtout au temps des premiers Stuarts, à forcer les entrepreneurs de garder et de payer leurs ouvriers tout comme si leurs affaires eussent été prospères.

Il restait néanmoins une nombreuse catégorie d'individus qu'un manque de travail intermittent ou perpétuel réduisait à l'indigence, et que l'on ne pouvait pourtant pas m enfermer dans les Workhouses, ni recueiiïir dans les hôpitaux. Pour soulager leur misère, l'acte de 1601 avait consacré l'institution d'une taxe paroissiale obligatoire, destinée à suppléer à l'insuffisance des contributions volontaires : les juges ou les marguilliers, à qui était laissé le soin d'en déterminer le montant, l'avaient naturellement fixée au plus bas. C'étaient les riches, comme de juste, qui supportaient cette charge ; mais en revanche, ils avaient désormais à leur disposition un contingent toujours abondant de travailleurs disposés à se procurer, quand l'occasion se présenterait, le plus léger supplément de ressources, même pour une 'forte somme de travail. Et cette existence d'une « armée de réserve )>, d'une main-d'oeuvi'e toujours disponible et semi-gratuite à côté du personnel ouvrier régulièrement employé, ne pouvait qu'entraîner une dépression générale des salaires.

D'autre part, lorsque les guerres civiles eurent accru le nombre des assistés, il arriva que certaines paroisses cherchèrent à se débarrasser de leurs pauvres sur les

paroisses voisines. Pour prévenir cet abus, VAct of Seulement de 1662 stipula que tout individu qui changerait de résidence, et qui se trouverait dans le cas de tomber à la charge de la parc|isse qui l'aurait reçu, pourrait être renvoyé d'office dans celle où il avait son domicile légal ; après la Révolution de 1688, la liste de tous les nouveaux an'ivés dans le village dut même être lue publiquement chaque dimanche après l'office. Ainsi les ouvriers devinrent comme serfs de leur paroisse : entassés en surnombre sur certains points du territoire, ils étaient condamnés à y végéter dans une misérable oisiveté ; ou bien, si quelque entreprise nouvelle s'y établissait pour profiter d'une circonstance aussi avantageuse, ils ne pouvaient espérer obtenir autre chose que des salaires de misère.

Est-il possible de se représenter quelle fut, dans l'ensemble, au milieu de tant de vicissitudes économiques et politiques, la condition réelle des travailleurs de l'industrie anglaise ? On peut au moins tenter une esquisse.

Il semble bien que, durant le xv^ siècle et le premier quart du xvi®, ils aient connu une sorte d'âge d'or ; les salaires montaient, en dépit des actes du Parlement, et les denrées de première nécessité restaient à bas prix ; la guerre des Deux Roses, si funeste à la noblesse, n'avait affecté presque en rien la prospérité des classes laborieuses. Mais ensuite, pendant plus d'un siècle, jusque vers 1650 environ, la condition des artisans et des ouvriers devient de jour en jour moins favorable. Comme toutes les personnes vivant de revenus dont le taux était invariablement fixé par la lettre d'un contrat, par la coutume ou par la loi, ils sont d'abord victimes des altérations de monnaies auxquelles ont recours successivement Henri VIII et Edouard VI. Puis, à partir de 1580 euNaron, les effets de la dépréciation naturelle de l'argent commencent à se faire sentir dans le royaume ; pendant les soixante années qui suivent, tandis que le prix des denrées double, les salaires haussent seulement de 20 p. 100.

En prenant pour base de la tarification officielle qu'elle prétend imposer le taux nominal de rétribution qui s'était établi pendant la période précédente, la législation d'Elisabeth ne sert qu'à retarder ou à empêcher la hausse considérable qui aurait été nécessaire pour maintenir les ouvriers au même degré de bien-être réel. Il se produit donc une recrudescence du paupérisme, et le mal devient tout de suite d'autant plus grave que les confiscations d'Henri VIII ont privé le travailleur de l'aide qu'auraient pu lui prêter les ghildes. Qui donc, maintenant, lui consentira des prêts gratuits, accordera une pension à sa veuve, ou le déchargera des frais que comporte l'apprentissage de ses enfants ? Ainsi la misère s'étend parmi la population industrieuse, surtout dans les grandes villes, oi^i les salaires tombent presque aussi bas que dans les campagnes.

t)e 1650 jusque vers le miheu ou le dernier tiers du siècle suivant, le sort des ouvriers parait s'améUorer. Dans le temps même des guerres civiles, le commerce et l'industrie se développent ; la filature domestique, nous l'avons vu, se répand dans les districts ruraux, et les artisans qui s'y livrent possèdent, pour la plupart, un lopin de terre : cette dualité de ressources leur permet parfois de prendre leurs aises, et les patrons dénoncent leur mollesse à l'ouvrage. Leurs besoins, d'abord très réduits, s'accroissent avec le temps, et un léger surcroit de travail bien rémunéré — le bon marché des denrées aidant — leur permet bientôt de satisfaire leur nouvel appétit de bien-être : le pain de froment peu à peu remplace sur leur table le pain d'orge ; la viande, le thé même entrent dans leur <onsommation habituelle. Mais comme cette aisance relative est précaire ! Les profondes transformations qui s'accomphssent ou s'annoncent, à la fois dans l'économie industrielle et dans l'économie agricole — l'introduction du machinisme d'une part et la division des communaux de l'autre — en auront bientôt renversé le fragile édifice.

Ne soyons donc point surpris que de nombreux désaccords aient surgi entre les différentes classes qui se partageaient l'œuvre manufacturière ^ Au sein même des corporations, des heurts ne pouvaient manquer de se produire, de jour en jour plus fréquents, à mesure qu'une barrière de plus en plus difficile à franchir s'élevait entre les maîtres et les compagnons. Au xvi^ siècle les garçons ne cessent de réclamer une stricte limitation du nombre des apprentis, ou bien des augmentations de salaire. En 1710, les tricoteurs de bas de Londres, outrés de voir que leurs maîtres profitaient de l'application d'un nouveau métier pour employer précisément un nombre d'apprentis abusif, se mettent en grève : ils brisent un matériel qui ne leur appartient pas et dont l'usage risque de causer leur ruine.

Mais c'est parmi les travailleurs libres, ceux que ne protège et que ne contient plus aucune tutelle corporative, que les conflits les plus décisifs éclatent. Dès le xvi^ siècle, parmi le personnel nombreux des manufactures, quelques tentatives d'union ouvrière se produisent, en dépit des interdictions légales. De longues années, toutefois, s'écoulent avant qu'apparaissent les premières organisations permanentes constituées pour relever la condition des salariés, humbles ancêtres des Trade-Unions contemporaines. Au début du xviii^ siècle, les peigneurs de laine du Sud-Ouest, ouvriers habiles, difficiles à remplacer, assez bien payés d'ailleurs, et habitués à exercer leur métier de ville en ville, profitent de leurs avantages pour établir une « corporation sans charte », dont les ramifications s'étendent dant tout le royaume, et dont le but avoué est d'obtenir par des menaces de grève — plus d'une fois mises à exécution avec violence — la fixation d'un salaire minimum, et même l'engagement patronal de ne pas employer des ouvriers étrangers à leur société. A peine

1. Voir une ballade qui se chantait dans les rues (Macaulay, I, 458). G. Renard et Weulersse. 9

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s'est-il forme à Londres une catégorie d'entrepreneurstailleurs distincts des anciens maîtres, que ceux-ci, rt'duiis à la condition d'ouvriers, s'associent pour obtenir do leurs nouveaux employeurs des salaires meilleurs. C'est surtout a partir de 1760 que ce mouvement de concentration des forces ouvrières s'accentue. Les grèves avaient toujours été fréquentes parmi les mineurs et les charbonniers de Newcastle ; en 1763 les bateliers du port s'organisent d'une manière en quelque sorte définitive pour obliger les maîtres des mines à faire usage des mesures récemment fixées par un acte du Porlcm.cn t. Rien ne montre mieux l'aggravation ])rogressiv3 des conflits que la succession des édits rendus pour les prévenir : sous George I<^''", on prend la peine de jeter un interdit formel sur toutes les coalitions ouvrières ; sous George III, -les patrons sont autorisés à s'associer, de leur côté, en A'ue de poursuivre les « sabDtours ». C'est l'aurore, quelquefois sanglante, des grandes luttes sociales contemporaines.

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