III. — - L'agriculture
Le progrès do l'agriculture en Angleterre va de pair avec le développement du commerce et de l'industrie, et de ces deux faits également importants on peut dire que l'un est, dans une large mesure, la conséquence naturelle de l'autre. Les diverses branches de l'activité économique du royaume se soutiennent entre elles au lieu de se nuire ; les conflits momentanés ne tardent pas à se résoudre en une harmonie supérieure.
§ 1. — Les débouchés et les charges.
Lorsque s'ouvre l'ère moderne, l'Angleterre est avant tout, au point de vue agricols, un pays producteur de laine. La hausse qui se produit alors dans .toute l'Europe sur cet article favorise d'autant plus les éleveurs britan-
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niques que de grosses manufactures s'établissent, comme nous l'avons vu, aux portes de leurs « parcs ». L'économie qu'ils réalisent sur les frais d'expédition accroît d'auta^nt leurs profits! Aussi, pendant la première moitié du xvi^ siècle, l'élève du mouton s'étend sur tout le pays; tandis que la culture des blés et des seigles, que menace un instant la concurrence des grains de la Baltique, et qui souffre d'ailleurs davantage de la cherté relative de la main-d'œuvre, tend plutôt à décroître.
Mais, pour des raisons d'ordre public, la royauté, dès le temps de Henri VIII, s'efforce d'entraver cette évolution. Puis, à partir de 1600 environ jusqu'en 1760, les grands drapier^ sont assez forts pour faire interdire l'exportation d'une matière première qu'ils entendent se procurer au rabais. Los propriétaires fonciers protestent et ne cesseront pas de protester ; cependant leurs intérêts ne sont pas aussi gravement lésés qu'on pourrait le croire. Car, sans parler de la contrebande des laines dont l'activité tempère la rigueur des prohibitions officielles ; sans parler des ressources que leur offrent l'élevage du gros bétail, favorisé par des droits protecteurs et même (sous Charles II) par des prohibitions, l'exportation des beurres et des fromages, bientôt aussi l'élevage des chevaux, que l'autorité encourage très efficacement en organisant des courses — iJis vont trouver dans la culture et le commerce des céréales de larges compensations.
Sous Henri VII et Henri VIII, l'exportation des grains avait été soumise au régime des permissions particulières, qu'il fallait chèrement acheter ; mais sous Elisabeth elle devient libre, sauf exception, moyennant le versement d'un droit régulier. A la Restauration, l'établissement d'un droit d'entrée sur les céréales, droit variable suivant les cours, mais qui restera en vigueur jusqu'en 1773, prémunit le cultivateur contre tout risque d'avilissement provenant de la concurrence étrangère. Immédiatement après la Révolution (1689), l'exportation des grains, déjà
très florissante, est encouragée par l'application méthodique d'un système de primes, destiné à relever les cours quand ils tendaient à baisser, et qui se maintiendra pendant les deux premiers tiers du xviii^ siècle. L'obligation faite aux expéditeurs qui veulent toucher les gratifications de charger leurs denrées sur des vaisseaux britanniques n'est point de nature à restreindre ce commerce ; et si pendant longtemps les prix de vente restent modérés, du moins l'agriculture nationale bénéficie-t-elle sans interruption d'un cours avantageux et d'un débit facile.
Quand, vers 1765, l'exportation se ralentit, c'est que les besoins du marché intérieur ont grandi. Le développement de l'industrie a déterminé une augmentation rapide de la population (qui a triplé, en l'espace d'un siècle et demi), une croissance particulièrement hâtive des villes, même un accroissement du bien-être général. Une hausse sensible doit naturellement se produire sur toutes les denrées, et comme les temps sont loin où la police alimentaire contraignait les fermiers à vider leurs greniers pour remédier à la disette, voire à une simple cherté ; comme les facilités de communication se sont beaucoup accrues ; comme le commerce intérieur s'est organisé, grâce aux facteurs qui viennent prendre livraison dans les granges après avoir conclu marché sur simple échantillon — le revenu des terres va s'élever en raison même de l'inévitable renchérissement.
Ajoutez à cela que le cultivateur est parfaitement à l'abri des exactions fiscales, depuis qu'on a supprimé purement et simplement la contribution payée par les exploitants du sol (1698). Le propriétaire lui-même n'a point à craindre que les exigences croissantes du fisc lui ravissent, et au delà, les profits qu'il retire des progrès de la culture et du commerce agricole : car le taux de l'impôt foncier est, en principe, immuable, fixé par le cadastre primitif ; même, sous le ministère pacifique et économe de Walpole, on l'a réduit d'un quart.
Larges débouchés, charges légères : toutes les conditions se trouvaient donc réunies pour que l'agriculture anglaise prospérât.
§ 2. — La production agricole.
A. — Les capitaux.
Les « commis-chevaliers » ou gentlemen- far mers. — Retour de la haute noblesse à la terre ; lord Townshend. — Les grands fermiers et les longs baux.
Ce n'étaient pas les terres qui manquaient. Les friches au xvi^ siècle offraient des espaces immenses ; la confiscation des biens du clergé régulier et de beaucoup de grandes familles allait ouvrir aux nouvelles opérations des agriculteurs un domaine d'une exploitation encore plus facile. Mais il fallait des capitaux.
Or, parmi la classe chaque jour plus nombreuse et plus riche des marchands, il devait se trouver des gens assez avisés pour acheter et faire valoir des propriétés foncières : de telles acquisitions pouvaient en effet constituer, en même temps qu'un placement avantageux, un moyen d'obtenir un surcroît de considération ; tout en accroissant sa fortune, la haute bourgeoisie des négociants, des drapiers, des orfèvres, des bouchers, des tanneurs, pourrait désormais rivaliser d'influence et d'éclat avec la noblesse terrienne. Ainsi se forma la catégorie nouvelle des « commis-chevaliers» ou des «gentilshommesfermiers ». Ces propriétaires improvisés ne s'astreignaient nullement à vivre, plus ou moins modestement, des fruits naturels où traditionnels de ces terres, qui ne présentaient point à leurs yeux le caractère respectable d'un patrimoine ; ils ne cherchèrent qu'à en tirer le plus d'argent possible, en leur faisant produire ce qui sur les marchés voisins leur rapporterait davantage. Aux routines d'une culture quasi patriarcale, produisant pour la consommation domestique, commencèrent à se substituer ainsi
les méthodes plus hardies de l'agriculture commerciale, produisant pour la vente.
Cette transformation se poursuivit lentement jusqu'aux dernières années du xvii^ siècle. Mais à ce moment, comme la bourgeoisie commerçante et financière menaçait de conquérir définitiveriient et sans conteste la première place dans l'Etat, l'aristocratie nobihaire, en présence du péril imminent, se ressaisit. Elle pouvait, certes, emprunter à son heureuse rivale ses propres armes, et s'engager, elle aussi, dans la carrière des affaires : nous avons vu qu'elle n'y avait pas manqué. Elle pouvait aussi battre monnaie avec ce qui lui restait d'influence politique et de prestige social, se faire acheter par le ministère ou redorer ses blasons en se mésalliant : mais le moyen le plus honorable et le plus sûr de restaurer sa puissance et de garder son rang ne consistait-il pas à améliorer les terres qu'elle avait conservées, afin d'en recueillir un plus fort revenu ? Au reste, le gentilhomme qui avait pu, sans déroger, se lancer dans des entreprises de draperie ou de brasserie, avait tout avantage, pour éviter d'onéreux intermédiaires, à récolter lui-même l'orge et le houblon dont il fabriquait sa bière, à produire luimême la laine que travaillait sa manufacture, tout comme cent cinquante ans auparavant l'éleveur de moutons avait trouvé son bénéfice à monter lui-même des ateliers de filature et de tissage. Aux conseils de l'intérêt se joignent bientôt les engouements de la mode ; à la passion du chenil et des écuries succède celle de l'agriculture.
Dès le premier tiers du xviii^ siècle, l'Angleterre est l'école du continent européen pour tout ce qui concerne la vie champêtre ; c'est chez elle que commence le grand retour à la nature qui remplit la seconde moitié du siècle. Thomson, de 1726 à 1730, vingt-cinq ans avant J.-J. Rousseau, a, dans son poème des Saisons^ prêché les charmes de la simplicité, voire de la sauvagerie primitive, vanté
la beauté des lacs, des prairies, des forêts i; et le «jardin anglais», avec ses allées sinueuses, ses vallonnements, ses pelouses semées de bouquets d'arbres, ses ruisselets qui courent et serpentent dans la verdure, remplace la régularité géométrique des avenues et des charmilles tirées au cordeau, des pièces d'eau rondes ou carrées, des ifs taillés en boules ou en pyramides, bref l'architecture un peu compassée des jardins à la française. Le parc de Versailles avait servi de modèle au xvii^ siècle ; le Petit Trianon, au xviii^, atteste le changement de goût qui s'est produit. Suivant et accélérant le mouvement qui emporte les esprits, les seigneurs anglais ne passent plus que quelques mois à Londres : le restant de l'année ils vivent sur leurs terres, et leur prodiguent mille attentions.
Quelques nobles du partitory, suspects d'une indiscrète fidélité, à l'égard de la dynastie déchue, mal vus dans une cour d'ailleurs peu attirante, donnent le signal de cette espèce d'émigration aux champs. En 1730 un des premiers hommes d'Etat du royaume, lord Townshend, se brouille avec le premier ministre Walpole ; il se retire dans ses domaines du Norfolk et se consacre désormais tout entier à de vastes travaux d'économie rurale. Comme bien on pense, de tels exemples ne sont point perdus. « Ce goût gagne toute la nation. Des habitants de Londres, absorbés cinq jours par semaine par leur commerce, se font cultivateurs les deux autres ; nombre de gens quittent leur profession pour l'agriculture. Des médecins, des hommes de loi, des ecclésiastiques, des marins » - donnent à la terre leurs loisirs, et, ce qui est plus précieux, leur argent.
La terre, pourtant, en réclame davantage, et elle exige
•1. « Puissé-je, s'écrie le poète, loin de la ville ensevelie dans la fumée, le sommeil et le brouillard, errer à travers les champs baignés de rosée ! Puissé-je y respirer la fraîcheur matinale et voir trembloter les gouttes d'eau à l'extrémité des branches penchées du buisson ! » Et à chaque pas il entonne des dithyrambes en l'honneur de l'état de nature.