‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 30 sur 151 · Macaulay, ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Macaulay, ouvrage cité, p

138 LE TRAVAIL DAKS l'eUROPE MODER^sE

Ces morceaux de culture entremêlés appartiennent -ils à un même maître, celui-ci n'a rien de plus pressé que de les réunir en une seule exploitation, qu'il dirigera luimême. L'achat des quelques îlots étrangers qui peuvent se trouver perdus au milieu de ces champs épars permettra de parachever F œuvre d'arrondissement, et bientôt le pâtis s'étendra à perte de vue jusqu'aux haies toutes fraîches qui en marquent la limite lointaine. Quant aux communaux, par voie de partage légal, on bien d'accaparement progressif, les grands éleveurs parviennent à s'en approprier la meilleure part, et là aussi ils élèvent des clôtures naturelles pour parquer leur bétail.

Sous le règne d'Elisabeth cependant, les conditions commerciales se trouA^ant modifiées, la charrue recommença de rapporter autant que le troupeau : le progrès des « enclosures » s'arrête, et dans l'intérieur des nouveaux enclos une part est faite aux labours. C'est le régime de l'exploitation alternante {convertible husbandry) qui prévaut : les diverses fractions du domaine sont mises tour à tour en pré et en blé. Les propriétaires alors s'attachent à améliorer plus profondément leurs biens ; ils consacrent une partie de leurs revenus à drainer les territoires trop humides ou à protéger par des digues ceux que menacent les inondations. Après l'échec des tentatives accomplies par le gouvernement pour exécuter ces travaux coûteux aux frais du pubhc, ils s'en chargent à eux seuls, s'associant parfois entre eux pour mener à bon terme les entreprises les plus considérables.

]\Iais, si l'on met à part ces ouvrages de premier aménagement, dont beaucoup d'ailleurs furent détruits pendant les guerres civiles, les procédés mêmes de la culture ne se perfectionnent guère. On s'en tient à l'assolement triennal, restreint aux céréales et à quelques légumes : une année de froment ; une année d'avoine, d'orge, de fèves, de pois ou de vesces ; puis une de jachère ; souvent même la jachère revient dès la deuxième année. Le tenan-

l' ANGLETERRE i39

cier, qui peut être expulsé de sa terre à la volonté du maître, ou le petit fermier qui n'a pu obtenir qu'un bail très court, hésitent à faire les frais d'un chaulage ou d'un marnage dont ils risquent de ne pas recueillir le profit. Par indolence ou pauvreté, non plus par calcul, les petits propriétaires suivent la même routine, pratiquent la même économie mal entendue. Quant aux communaux restés indivis où s'était maintenue l'exploitation collective, on peut imaginer ce qu'ils pouvaient rendre.

C'est seulement au temps de Jacques I^^" que, sous l'influence de l'agriculture hollandaise, commence à se marquer un renouvellement de la technique. Les premiers perfectionnements sont introduits au lendemain même de la trêve qui vient d'assurer à l'héroïque république une paix durable (1609) ; le premier théoricien de Fagronomie britannique moderne, Gabriel Flattes, dont le principal ouvrage parut en 1638. était sans doute originaire de la Hollande. Simon Hartlib, l'ami de Milton, qui fut un des plus actifs vulgarisateurs des pratiques nouvelles, était, de source certaine, un Hollandais naturalisé ; au siècle suivant, lord ToTSTishend s'inspirera encore des exemples donnés par les cultivateurs des Provinces-Unies.

Le progrès décisif consiste à combler, dans la succession des récoltes, l'intervalle stérile de la jachère, à intercaler dans la « rotation » des cultures, de manière à la rendre perpétuelle, des plantes nouvelles, qui tout en laissant reposer le sol, en l'aidant même à se reconstituer, procureront indirectement un surcroit de revenu. Au xvii^ siècle ce sont surtout des racines succulentes, telles que le navet, cultivées dans les jardins dès l'époque de la Renaissance, qui inter\'iennent dans les combinaisons d'assolement. Mais, pendant longtemps, on ne soigne pas ces nouveaux plants beaucoup mieux que les anciens champs de pois et de fèves ; on les laisse envahir par les mauvaises herbes, qui épuisent le sol et qui ne manquent pas de repousser plus dru l'année suivante au beau milieu

des céréales. Il faut attendre la publication des nouvelles méthodes préconisées par l'agronome Jethro Tull (1731), qui permettent d'obtenir des racines plus grosses : il faut aussi l'exemple éclatant donné par celui qu'on devait plaisamment surnommer Townshend-navet^ pour que le « turnip » — sorte de chou-rave que l'on pouvait semer immédiatement après la moisson pour nourrir le bétail pendant l'hiver — entre dans la pratique courante des cultivateurs anglais.

Le développement des prairies artificielles, qui devait prendre tant d'ampleur, est plus tardif encore. Sans doute Gabriel Flattes recommande déjà le sainfoin, et la graine de trèfle figure dans les prix courants de la fin du xvii^ siècle. ]\Iais on ne savait pas encore sélectionner les semences et utiliser les regains. En 1772 par contre, la moitié des cultivateurs feront du trèfle, et Arthur Young, à cette époque, proposera en modèle à ses compatriotes un assolement quinquennal perpétuel, fondé sur une savante alternance des diverses espèces de céréales, des racines et des prairies.

L'outillage agricole tend, lui aussi, à se compléter et à se perfectionner. Flattes parle déjà d'un semoir ; cent ans plus tard Tull recommande le labourage et le hersage profonds, et Townshend démontre que ce ne sont pas là des conseils sans valeur. Lentement les charrues à soc de bois disparaissent, et vers 1760 un grand fermier comme Holkam possédera une riche collection d'instruments aratoires vraiment dignes de ce nom. Non seulement le marnage et le chaulage sont remis en honneur, mais l'on expérimente toutes sortes d'engrais minéraux, les cendres de bruyères, de fougères, de genêts, de chaume, de charbon de terre ; pour réveiller ou surexciter la fécondité naturelle des terres, on essaye de tout, des vieux chiffons, des rognures de drap, des poussières de malt. Mais c'est l'engrais animal qui reste encore le grand fertilisateur. Flattes fait une loi au cultivateur de fumer

l' ANGLETERRE 14j

abondamment ses terres ; il ne suffira pas d'y parquer de temps à autre un troupeau de moutons, il faudra y répandre largement le gras fumier de ferme, obtenu par la stabulation quasi perpétuelle du gros bétail aussi bien que des porcs. L'accroissement des cultures fourragères, foin ou racines, allait précisément fournir les abondantes provisions que réclamait la nourriture des bestiaux à l'étable.

S'aidant ainsi mutuellement de leurs communs progrès, l'élevage et la culture ne tardaient pas à atteindre enfin le stade de la production intensive. Le xvi^ siècle avait été caractérisé par l'amélioration des races de bêtes à laine ; ensuite vient l'époque des « cavaliers » : la noblesse de Charles I^'^ se passionne pour le turf. Pour obtenir des chevaux plus nerveux et plus rapides, capables de triompher sur les champs de courses, on fait venir du Maroc des étalons barbes. On veut avoir aussi des bêtes de trait plus robustes, et l'on importe de fortes juments grises des Flandres i. Quant aux bœufs et aux vaches, l'été on les nourrissait mal, et l'hiver on n'en gardait qu'un petit nombre : jusqu'au miheu du xvii^ siècle la coutume se conserva, faute de fourrage sec pour les entretenir pendant la mauvaise saison, d'en abattre et d'en saler chaque automne une grande quantité ; plusieurs mois durant les paysans et même les gentilshommes des provinces ne connaissaient guère d'autre article de boucherie que le « bœuf de la Saint-Martin » ". Mais à mesure que l'on recueille plus de foin, ou plus de racines pouvant en tenir lieu, les cultivateurs anglais soignent mieux leur gros bétail : les Hollandais leur ont appris l'art de fabriquer du beurre et des fromages fins ; l'accroissement dans la consommation de la viande fraîche, qui suit le progrès de la population et du bien-être, favorise aussi les éle-

1 . Voir dans la même Collection, le livre de MM. Renard et Dulac, p. 270.

Page 1