Barbe Gendre, Études sociales, Paris
qu'au début du xviii^ siècle S\\ifl, le vigoureux pamphlétaire, ait peint en traits de feu la misère de ses compatriotes. On connaît le libelle amer qu'il écrivit sous ce titre : Modeste proposition pour empêcher les enfants dès panières d'être une charge pour leurs parents ou leur pays {1729). Il y démontre, avec un sérieux imperturbable-, les avantages qu'il y aurait à transformer cette chair fraîche en viande de boucherie et à faire des pâtés de ces êtres: encombrants.
Le xviii*^ siècle était pourtant Tépoque où l'Irlande allait commencer à sortir de sa lamentable situation. Un protestant, mais né chez elle, Henry Grattan, travailla de toutes ses forces, à détruire la législation draconienne qui pesait sur les catholiques — parias de sa nation — et il parvint en 1782 à obtenir pour elle l'autonomie, le home rule. Accalmie passagère, qu'il faut saluer quand même au passage : car elle permit aux pêcheries et aux exportations lainières du pays de reprendre un peu d'activité ; mais c'était surtout pour plus tard une promesse d'émancipation et de renaissance !
Revenons à la Grande-Bretagne.
Au premier rang de la société rurale viennent les propriétaires ; mais il importe de distinguer entre les maîtres des grands domaines et les modestes possesseurs de fonds peu étendus : les uns et les autres n'auront peut-être point connu la même destinée.
La première catégorie comprend, outre là haute aristocratie des lords, la petite et la moyenne noblesse des squires, qui forme, à proprement parler, la gentry, et aussi les bourgeois enrichis qui ont pu acquérir les terres des uns ou des autres. Or, s'il paraît bien que la confiscation des biens d'un grand nombre d'anciennes familles et la sécularisation d'une grande quantité de terres monastiques ont permis aux membres de la gentry d'd.c quérir des propriétés nouvelles à bon compte, du moins ne semble-t-il pas que jusqu'à la fm du xvi® siècle le revenu
du sol, dans l'ensemble du royaume, ait réellement augmenté. C'est que le progrès technique ne se manifeste pas encore, et que la hausse qui se marque dans le prix des productions, sauf pour la laine, est purement nominale : le cultivateur qui vend plus cher ses denrées doit aussi acheter plus cher les divers articles dont il a besoin.
Mais dans la première moitié du siècle suivant les méthodes de culture commencent à s'améliorer, et la longue paix dont jouit le pays favorise la vente des produits : aussi la rente foncière augmente, et la gentry^ dont Elisabeth avait essayé de refréner les appétits de luxe prématurés, peut désormais déployer sans crainte son faste seigneurial : les manoirs qui subsistent de cette époque révèlent encore sa richesse, sinon son bon goût. Les guerres civiles mettent un terme à cette prospérité ; maîis elle renaît après la Révolution : la culture est devenue plus intensive, les primes accordées par le gouvernement facilitent l'écoulement des blés à un prix rémunérateur ; le taux des fermages s'élève jusqu'à atteindre des chiffres vingt fois supérieurs à ceux que l'on avait connus deux siècles auparavant ^.
Les grands et moyens propriétaires voient leur revenu s'accroître surtout pendant le long et pacifique ministère de Walpole (1712-1742) ; le très léger surcroît d'impôts indirects dont ils se plaignent ne ralentit guère le progrès de leurs fortunes. La hausse du loyer des terres est si continue, si régulière, que vers 1750 leur taux de capitahsation s'abaisse à 3 p. 100 : les acheteurs de biens-fonds placent ainsi leur argent à très petit intérêt, mais ils escomptent la plus-value prochaine. Lorsque le propriétaire est devenu le maître de tout le territoire d'une paroisse, pour diminuer les charges qui pèsent sur
1. Macaulay (pp. 350-353) trace le portrait du squire vers 1685. 11 note surtout le contraste que présentent ses mœurs et ses manières grossières avec ses prétentions et ses vertus nobiliaires. C'est bien le vrai gentilhomme campagnard.
lui en même temps que pour porter au maximum ses profits, il est uïie faculté dont il use et abuse : elle consiste à expulser tous les ouvriers agricoles qui y résident et à détruire leurs chaumières. La main-d'œuvre dont il aura besoin, il la trouvera ensuite dans les paroisses voisines, qui se trouvent surpeuplées d'autant, et ce sont celles-là qui acquitteront la taxe pour cette multitude de pauvres, et non plus l'opulent possesseur d'un domaine désert.
Le sort des petits propriétaires ou yeomen qui cultivent leur bien eux-mêmes avec l'aide de leur famille est-il aussi avantageux ? Sous les premiers Tudors ils ont, sans aucun doute, pris leur part des vastes domaines nobiliaires ou monastiques confisqués, et pendant près de deux cents ans on peut dire que leur situation se maintiendra. Il est vrai que, vers le milieu du xvi^ siècle, ils ont un moment ressenti les atteintes d'une concurrence nouvelle. Lors de la première période d'extension des pâturages, les nouveaux grands propriétaires, bourgeois « intrus et avides qui se sont abattus des villes sur les campagnes ^ », n'hésitent pas à s'en prendre aux yeomen, dont les antiques tenures gênent leur âpre ambition. Pacifiquement ils tendent à les ruiner par la supériorité d'une économie rurale mieux entendue ; plus brutalement ils essayent de les déposséder par la jpratique d'un système partial d'enclosures.
Mais le gouvernement intervient en faveur de la classe menacée. Sous le règne d'Elisabeth tout au moins, il semble bien que les clôtures ne purent être établies sans le consentement unanime des intéressés ; accomplie ainsi d'un commun accord, l'opération tourne à l'avantage de tous ; « au lieu d'une trentaine de parcelles éparpillées qu'il était obligé de cultiver chacune d'une façon particulière et avec une • perte de temps considérable, le petit propriétaire obtient quatre ou cinq champs de six ou
1. Boutmy, Développement de la ConstiLulion [e/i Arifj le terre, p. i'02.
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sept acres chacun qu'il pourra cultiver à son grél » Au reste la révolution agraire va s'arrêter ; au-dessous de l'ancienne et de la nouvelle gentry, la yeomanry continue donc de « déployer dans l'administration des comtés une activité indépendante et officieuse )> ; soutenue par la royauté qui la considère comme « le rempart des armées et la principale caution de Timpôt », profitant d'ailleurs du supplément de ressources que lui oiïre la petite industrie campagnarde, elle prospère. Vers 1685 elle ne compte pas moins de 160 à 180.000 chefs de famille ; elle constitue un septième de la population ; à cette époque il y avait dans le royaume plus de propriétaires faisant euxmêmes valoir leurs domaines que de fermiers exploitant les terres d'autrui.
Mais, avec le xviii^ siècle, commence pour cette classe intéressante une décadence dont elle ne s'est pas relevée. Si attaché qu'il soit à son humble patrimoine, quelques soins qu'il prodigue à son héritage, le petit cultivateur manque de capitaux pour lutter avec les gros fermiers et les grands propriétaires, qui seuls peuvent tirer parti des progrès de l'agronomie. Il ne peut vendre à bas prix, comme ces redoutables concurrents, sans compromettre sa modeste aisance. Le poids de la taxe des pauvres augmente sans cesse, et comme il n'emploie guère d'ouvriers, cette surcharge reste pour lui sans compensation. Et puis ni l'autorité, ni le respect publi(ï, ne le protègent plus. 11 n'a plus le droit de chasser, même sur ses propres champs, et le gibier du grand seigneur dévore impunément ses récoltes. A-t-il été contraint d'emprunter, à titre de cheptel, le bétail nécessaire à l'entretien de ses terres, la législation aggrave à son égard les rigueurs du droit de saisie -.
. A partir de 1750 la ruine^ se précipite. Les enclosuï^s
1. Ashley, Histoire des doc Irines économiques, p. 316. i. Boutmy, op. cil., p. 260.
recommencent ; et maintenant, pour que la redistribution des terres dans le township devienne obligatoire, il suffit que les personnes qui la réclament possèdent les quatre cinquièmes du territoire. Si les riches possesseurs qui ont pris l'initiative du réallottissement ne parviennent pas à atteindre cette proportion, ils usent de pression sur les ijeomen récalcitrants, et réussissent presque toujours à leur arracher leur consentement. L'opération, une fois décrétée par le Parlement, est effectuée par les soins d'une commission omnipotente, dont les grands propriétaires en réahté disposent ; elle aboutit à de véritables confiscations partielles : le lot assigné à chaque petit propriétaire vaut en général beaucoup moins que celui dont on l'a dépouillé. Quand, vers la fin du siècle, on songera à introduire dans ces remaniements délicats un peu plus d'équité, il sera trop tard pour sauver une classe aux trois quarts disparue *.
Péniblement entré en possession d'un terrain médiocre et qui lui est étranger, déjà déraciné à demi, le yeoman a dû, en effet, participer aux frais d'une opération qu'il n'a pas sollicitée et qui lui a déjà coûté assez cher ;puis, sans délai, il a fallu qu'il entourât le champ dont il est devenu le maître malgré lui. Sur l'ancien communal la part qu'on lui concède, proportionnée au petit nombre de têtes de bétail qu'il élevait, ne lui fournit que d'infimes ressources. Bientôt l'Angleterre cessé d'exporter des grains ; le cours des céréales, désormais déterminé par les seules fluctuations du marché intérieur, subit de brusques variations suivant les récoltes. Le gros cultivateur, le riche marchand pourront en tirer profit ; lui, qui est toujours pressé de vendre, ne peut qu'y perdre ; nulle institution solide de crédit agricole ne le met encore à l'abri des conséquences funestes que doivent entraîner pour lui les crises, même passagères, de surproduction.