‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 35 sur 151 · Voir Mantoux, 0/). «7., p. lo4-l<J · texte numérisé non relu

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Conservait-il quelque espoir, de supporter tant de pertes, de subvenir à tant de charges, grâce aux bénéfices que lui procurait l'atelier familial, la croissance victorieuse de la grande industrie urbaine lui ravit ce dernier moyen de salut. Alors il vend sa terre : ses riches voisins ou des acquéreurs de la ville ne demandent pas mieux que de la lui acheter à bas prix. Quelquefois il va chercher fortune jusque sur Fautre rive de l'Atlantique, où du moins il pourra redevenir propriétaire et recouvrer l'aisance. Ou bien c'est dans les nouvelles entreprises industrielles qu'il parvient à trouver l'emploi de ses fortes qualités traditionnelles et des petites sommes d'argent qu'il a pu sauver du naufrage. Souvent aussi il tombe sans remède au rang des salariés i.

Même inégalité dans la destinée des deux catégories principales de fermiers : les gros grandissent aux dépens des petits. Mais situés dans l'échelle sociale à un degré au-dessous des petits propriétaires, les petits fermiers les précèdent dans la rapide décadence qui aboutira à la disparition complète des uns comme des autres. Dès la fin du xv^ siècle, ils ont connu une période d'épreuves : contre la menace des enclosures ils ne disposent en eiïet, ni en fait, ni en droit, d'aucun moyen de résistance ; le grand propriétaire, qui veut transformer ses terres de labour en prairies, est maître de les chasser de son domaine le jour oîi il cesse d'avoir besoin de leurs services. Sans doute une longue et laborieuse occupation du sol semble leur avoir créé des titres, que la coutume est sur le point de consacrer ; il n'importe : en l'absence de toute convention formelle, le « lord du manoir » est libre de les évincer ; ou, s'il préfère en user moins brutalement

1. Voir dans Mantoux, ouvrage cité, p. 108, Télégie de Goldsmith sur Le villaqe abandonné (1770). Le comte de Leicester disait : « C'est une triste chose que d'être seul dans le pays que l'on habite : je regarde tout autour de moi et je ne vois pas d'autre maison que la mienne. .le suis l'ogre de la légende et j'ai mangé tous mes voisins. »

avec d'anciens serviteurs qu'en d'autres temps il eût été jaloux de conserver, il attend la mort de son tenancier et se contente de refuser au fils du défunt tout renouvellement de location. Un peu plus tôt, un peu plus tard, un grand nombre de ces cultivateurs, qui s'étaient presque élevés à la condition de co-propriétaires des terres qu'ils exploitaient, se voient rejetés dans la classe des ouvriers errants, quand ils ne tombent pas dans celle des vagabonds et des mendiants que l'on enferme. Si le seigneur ou le bourgeois leur maître consent à les garder sur son bien, c'est à la condition qu'ils lui payent une rente environ deux fois plus forte que le taux fixé par les usages : les fermages dits de torture {rack-rents) datent du début du xvi^ siècle. Mais les faibles moyens dont disposent ces petits fermiers ne leur permettent pas toujours de tenir ces onéreux engagements ; le propriétaire alors s'empresse de « réunir » toutes ses fermes en une seule qu'il confie à un riche entrepreneur.

Cette classe courait donc dès cette époque le risque de périr tout entière, si la royauté n'eût pris des mesures pour la protéger. Déjà, sous Henri VIII, le cardinal Wolsey avait essayé de restreindre l'expansion démesurée que prenait l'élevage des moutons. Elisabeth défend à tout propriétaire d'en posséder plus de deux mille ; elle s'efforce d'empêcher les « réunions » abusives en interdisant la démolition des petites fermes éparses à travers les campagnes : car la suppression de ces bâtisses considérées comme inutiles et d'un -entretien coûteux était précisément l'une des économies que les propriétaires cherchaient à réaliser quand ils évinçaient leurs petits fermiers. A la fin, peut-être en partie par l'effet de cette législation tutélaire, mais aussi pour d'autres causes que nous avons indiquées, cette fureur de « dévastation » des campagnes et de concentration agricole s'apaisa.

Ceux des petits fermiers qui avaient échappé à la tourmente profitèrent alors des enrlosures qui, en arrondis-

sant leurs domaines, en avaient rendu Texploitation plus facile et plus fructueuse. La concurrence qu'ils se faisaient entre eux, circonscrite aux étroites limites d'un territoire peu étendu et d'un groupe d'enchérisseurs peu nombreux, n'était pas encore trop vive. Pendant un siècle encore ils continuèrent de jouir d'une certaine aisance ; ensuite ils devinrent les premières victimes des mêmes transformations commerciales, agronomiques, sociales, qui allaient ruiner, après eux, les petits propriétaires.

Ceux qui sortent vainqueurs de cette révolution, ce sont, avec les grands propriétaires, les gros fermiers. Dès le temps d'Elisabeth mainte ferme grossière, construite en bois, avait fait place à une habitation de brique et de pierre ; et sur la table de celui qui l'occupait, on avait vu briller des plats d'étain, voire de la vaisselle d'argent, allais c'est au xviii*^ siècle surtout que grandit la fortune de cette classe nouvelle. C'est alors que ces entrepreneurs de culture, assez riches pour affermer à haut prix des cantons entiers, et assez habiles pour obtenir un bail à long terme, retirent jusqu'à 14 et 18 p. 100 des capitaux qu'ils ont généreusement versés dans leur exploitation. Ils vivent largement, font bonne chère, et quand ils reçoivent leurs amis, leur offrent du vin de France ou de Portugal-. « Ils sont assez aisés, écrit un voyageur, pour avoir le goût de la propreté, et ils ont assez de loisir pour le satisfaire. Toujours bien vêtus, ils ne sortent pas en hiver sans une redingote. Leurs femmes, leurs filles, ne se contentent pas de s'habiller ; elles donnent dans une espèce de luxe. L'hiver, elles ont de petits manteaux de drap pour les défendre du froid ; l'été, des chapeaux de paille pour se garantir des ardeurs du soleil. Il est rare de les voir occupées à des travaux pénibles. » Ces grands fermiers, montés au rang de capitalistes, qui exploitent la terre — et les hommes ■ — par les procédés du monde industriel, tiennent dans la société une place beaucoup plus considérable que les humbles propriétaires qui se sont

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maintenus à leurs côtés. Aux xv<^ et xvi^ siècles on avait englobé sous l'appellation générale do yeomen, en même temps que ces petits propriétaires, le petit nombre des fermiers importants ; « au xviii'^ siècle c'est au contraire le mot de farmers qui désigne les uns et les autres : la fraction prépondérante de la classe donne son nom à la classe tout entière ^ ».

Les mêmes vicissitudes qui ont agité les deux classes dirigeantes de l^agriculture, qui les ont l'une et l'autre par moitié portées à la fortune et par moitié englouties dans un irréparable naufrage, ont-elles atteint la masse confuse des ouvriers travaillant au-dessous d'elles ? Sans doute ; mais la répercussion n'a pas toujours été directe, et la condition des simples journaliers n"a pas varié exactement suivant le même rythme que celle de leurs divers maîtres.

La première période de leiu* histoire moderne nous parait s'étendre jusqu'à la première moitié du xvi^ siècle. Depuis la Peste noire (1349), par l'effet de la dépopulation qui avait suivi, les salaires s'étaient élevés ; et les efforts accomplis par l'autorité pour les ramener à Tancien taux avaient manqué d'efficacité. Mais le licenciement des maisons militaires des nobles, conséquence naturelle du rétabhssement de la paix intérieure, et pour lequel Henri VIII avait donné des ordres définitifs, aussi la dispersion des indigents groupés naguère autour des fondations ecclésiastiques, jettent sur le marché un grand nombre de travailleurs et tendent à déprécier d'autant la main-d'ojuvre. Surtout l'extension des entreprises pastorales — que la hausse même des salaires avait contribué à provoquer — entraine leur diminution ; en même temps que l'étendue des terres labourées, c'est la somme d'ouvrage offerte aux journaliers qui se trouve réduite. Dès le temps de Henri VI les enclosures avaient

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