Voir Boutrny, op. cit., p. 232 et suivantes
déchaîné de violentes émeutes paysannes. Non contents de chasser de leurs propres terres les laboureurs devenus superflus, les grands propriétaires avaient empiété sur les pâtis communs, et circon.scrit chaque jour plus avarement le territoire dont la jouissance restait permise aux pauvres sans propriété. Souvent même ils n'avaient pas respecté les humbles chaumières et les modestes carrés de culture que, par une tolérance séculaire, on avait laissé les cottagers y établir. Ceux-ci avaient perdu jusqu'aux droits de pacage et de glandée que les seigneurs leur avaient autrefois laissé exercer dans leurs forêts. Ainsi s'était formée toute une population flottante de journaliers condamnés à un chômage quasi perpétuel, que l'excès de la misère poussait parfois à l'insurrection, et dont l'existence permettait d'appliquer à la rigueur les dures prescriptions de VOrdonnance des travailleurs. Thomas Morus, dans son Utopie, élève sa protestation enflammée, contre cette tyrannie agraire, et dénonce l'universelle (( conspiration du riche contre le pauvre ».
Avec le règne d'Elisabeth commence pour ce prolétariat agricole une période meilleure, qui semble s'être prolongée près de deux siècles. Les enclosures deviennent plus rares ; ceux des communaux qui ont échappé à l'avidité des grands éleveurs ont désormais chance de subsister ; on cesse d'inquiéter les cottagers, et la reine décide que chacun d'eux pourra, en ne payant que des droits minimes, cultiver un espace de quatre acres autour de sa chaumière. Ayant pour la plupart repris possession d'une parcelle du sol, les ouvriers peuvent éviter les plus désastreux contre-coups de la révolution monétaire : si leur salaire ne s'élève pas en proportion de la baisse de l'argent, du moins ne soufîrent-ils pas trop cruellement du renchérissement des denrées, puisqu'ils peuvent tirer directement de leur petit lopin une portion de leur subsistance.
Il est vrai que la royauté, qui leur rouvre l'accès du sol,
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entend les y attacher : nul d'entre eux ne peut quitter son emploi moins d'un an après son engagement, ni se placer ailleurs sans présenter un certificat de son précédent maître ; et au temps de la moisson, les autorités ont le droit de les réquisitionner en masse. Mais il était également défendu au maître de renvoyer son ouvrier avant le délai minimum prévu par la loi. La fixation même du salaire par le juge de paix constituait une garantie contre les abusives prétentions de certains propriétaires. En fait les ouvriers agricoles semblent avoir joui, à la fin du xvi^ siècle, d'un bien-être relatif : la viande entre dans leur alimentation à côté du poisson salé ; ils ne boivent de l'eau, dit-on, que par pénitence, portent des vêtements de laine, et paraissent assez bien montés en ustensiles de ménage comme en instruments de culture. D'ailleurs le travail de la laine leur ofîre ■ — à leurs familles et à eux-mêmes — un supplément d'occupations et de ressources. S'il en est, malgré tout, qui ne parviennent pas à vivre du- travail de la terre, même en y joignant les profits de la filature et du tissage domestiques, les manufactures qui s'établissent alors dans les campagnes leur ouvrent, en dépit des règlements qui prétendent le leur interdire, un dernier refuge.
Au xvii^ siècle et même pendant la première moitié du xviii^, les conditions économiques et sociales continuent d'être assez favorables aux journaliers. Sans doute la loi du domicile paroissial (1662) achève de ravir à certains d'entre eux les humbles et précaires possessions que leur avait laissées la générosité de tel ou tel grand propriétaire. Quand celui-ci se trouve être le maître du territoire entier de la paroisse, il lui est loisible désormais de se décharger des frais d'assistance qu'entraîne pour lui le logement de son personnel sur son propre domaine : il lui suffit de démolir les chaumières qu'il y avait laissé bâtir. Les ouvriers seront contraints d'aller s'établir dans les paroisses limitrophes ; ils en seront quittes pour
accomplir matin et soir im trajet plus ou moins pénible entre leur résidence et le lieu de leur travail, et ce sont les propriétaires voisins qui acquitteront à sa place la taxe des pauvres. Sans doute encore la tarification olticielle des salaires tend à devenir exclusivement une méthode ingénieuse pour les ramener au taux le plus bas. C'est ainsi que sous les deux premiers George on essaye de proportionner les subventions dont bénéficient les ouvriers valides à leurs charges de familles ; en apparence c'est une mesure d'équité, un moyen très honorable de favoriser le progrès de la population ; en réalité c'est un détour pour abaisser la rémunération des célibataires et des ménages sans enfants, et par. là, indirectement, le prix courant de la main-d'œuvre.
Mais les premiers progrès de la culture intensive font que celle-ci est aussi plus demandée. Tout d'abord Tapplieation des nouveaux procédés exige des soins plus attentifs, donc plus de bras. D'autre part^ l'amélioration du rendement, l'accroissement de la production, qui pendant quelque temps dépasse celui de la consommation, assurent le bon marché des denrées. Et puis le cottager, paisiblement établi sur le communal, tire profit de son enclos, qu'il a transformé en potager ou en verger, tandis que la jouissance indivise du pâtis voisin lui permet de nourrir une vache, un porc, quelques volailles. Ou bien il est aux gages d'un petit fermier ou d'un moyen propriétaire : alors il arrive qu'il est logé par ses maîtres et qu'il vit en famille avec eux. D'une façon ou d'une autre, son ordinaire est devenu à la fois plus substantiel et moins grossier: le pain de froment remplace sur sa table le pain de seigle, d'orge ou d'avoine ; il mange presque quotidiennement du fromage, et de la viande plus fréquemment ; il boit de la bière, et même le thé ne lui est pas inconnu.
Vers 1760 hélas ! tout change. Avec la reprise du mouvement d'enclosure, les empiétements des grands pro-
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priétaires sur les communaux et la guerre aux chaumières recommencent de plus belle i. Même les ouvriers agricoles qui possèdent en toute propriété un morceau de terre, de gré ou de force, doivent le céder au riche voisin qui désire arrondir son domaine. Avant même que ne se marque un retour de faveur pour l'élevage, la grande culture en est parvenue à ce point de perfectionnement où elle économise de la main-d'œuvre : l'édification des clôtures n'aura fourni aux journaliers qu'un emploi éphémère. Enfin l'accroissement de la population dépasse maintenant celui de la production, les denrées renchérissent, et la disproportion éclate chaque jour plus irrémédiable entre le prix de la vie et le taux des salaires. Pour les plus modestes des travailleurs de la teire, Tàge de fer est venu.
INDICATIONS BIBLIOGRAPHIQUES
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i. Mantoux, op. cit., p. 141.