‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 51 sur 151 · D'Avenel, Pa;/sans et ouvriers, p. 33'J · texte numérisé non relu

D'Avenel, Pa;/sans et ouvriers, p. 33'J

parler de la métropole qui dès le xvi^ siècle compte 400.000 habitants — prennent la figure et remplissent la fonction de vastes foires permanentes. Le commerce extérieur réagissant sur le trafic intérieur, Lyon et Nantes constituent de véritables entrepôts inter-provinciaux. t)ans les provinces du centre, Colbert crée un instant des entrepôts francs, destinés à faciliter à nos articles d'exportation

Fig. 10. — Survivances du menu commerce en plein air. Bon vinaigre : A ma bonne eticre !

Chevaux pour les enfants !

(D'apiès une gravure du xvii° siècle).

l'accès des débouchés maritimes. En tout cas, Orléans au Nord et Toulouse au Sud forment des étapes naturelles du transit intérieur et des centres généraux de distribution. Les villes secondaires deviennent des marchés agricoles réguliers : à partir de 1709, les autorités remettent en vigueur les anciens règlements ordonnant que tous le s grains des alentours y soient vendus à la halle chaque semaine au jour fixé. Pour les bêtes de boucherie deux grands marchés sont organisés au xvii^ siècle, tous les deux aux portes de Paris : à Poissy pour les bestiaux provenant de la Normandie, à Sceaux pour ceux qui arrivaient par la Beauce.

G. Ren.4,rd et Weulehsse. 13

Malheureusement cette intervention du pouvoir royal dans le débit des subsistances n'est pas dictée par le seul désir de régulariser l'approvisionnement populaire : un intérêt fiscal s'y mêle. La concentration des denrées facilite la perception des innombrables taxes et l'exercice de ces multiples offices i de visitem^s, peseurs, jaugeurs, mesureurs, auneurs, marqueurs, contrôleurs, essayeurs, créés presque toujours à titre d'expédient financier, et qui écrasent le commerce en prétendant le servir. Quelquefois c'est l'Administration elle-même qui monopolise la vente de certaines denrées : tel est le cas depuis Colbert potu" le tabac, et bientôt après lui pour la vente au détail de l'eau-de-vie ; la consommation de ces deux denrées s'en touve réduite. N'oublions pas non plus les servitudes d'ordre corporatif qui achèvent de grever certains commerces. A la Halle aux Blés de Paris, par exemple, les .porteurs attitrés vont au-devant des voitures, ne permettent pas aux charretiers de décharger eux-mêmes, et s'arrogent arbitrairement de gros salaires. Voici enfin la denrée parvenue à destination : c'est au tour de l'acheteur d'être assailli par des femmes qui s'érigent en courtiers et se font donner des primes. Puis, sous prétexte d'aider à remplir les sacs, surgissent les « ramasseurs», qui font tomber par terre à leur profit une partie du grain. Autant d'intermédiaires onéreux qui ne tendent point à faciliter les transactions.

Si les moyens de communication et les lieux de vente sont les organes essentiels de tout commerce, les mesures et les moyens d'échange en sont aussi les indispensables instruments. Pour ce qui est des poids et mesures, du xv^ au xviii^ siècle les progrès accomplis sont faibles. Successivement Louis XI ', François I^'", Henri II essayent

1. A la lin du .\vii« siècle le nombre en déptisbe l'.CCO. rirn (jtîc pour les halles et marchés de Paris.

-. Il eût voulu, dit Commines. « qu'en son )0\..iiinc i n usât d'une coutume et d'un poids et d'une mesure •

d'en réaliser l'unité ; mais ils ne peuvent triompher de la résistance des seigneurs et de la force de la coutume. La France aura connu trois siècles d'absolutisme sans que les étalons adoptés par le gouvernement central aient réussi à s'imposer.

Quant aux espèces, l'unification s'était opérée progressivement depuis saint Louis ; et lorsque s'ouvre l'ère moderne, dans toute l'étendue du royaume la monnaie royale est la seule que l'on frappe. Mais beaucoup de monnaies étrangères, qui sont souvent de mauvais aloi, continuent d'y circuler ; en 1636, on en compte jusqu'à 38 différentes^ 6t Louis XIV ne pourra que commencer l'œuvre d'épuration indispensable. L'avantage cependant était médiocre de n'avoir qu'une monnaie, si cette monnaie unique n'était pas rigoureusement invariable. Or, pendant les guerres de religion, la royauté en détresse avait eu plus d'une fois recours à des altérations, dont elle espérait recueillir un profit au moins momentané. Dans les années critiques de la fin du Grand Règne on renouvelle encore ces variations funestes, qui déconcertent les marchands ; la valem* des monnaies n'est définitivement fixée qu'en 1726, et cette fois la monarchie restera fidèle à ses promesses.

A cette époque, il y avait trois quarts de siècle que le rognage des pièces par l'artifice des particuliers malhonnêtes avait cessé d'être praticable ; le jour où la fabrication au balancier s'était substituée à l'ancienne frappe au marteau, on était parvenu à donner aux écus et aux louis une rotondité si exacte et une tranche si nette que toute tentative de détérioration volontaire se serait ellemême dénoncée. Une monnaie de papier parfaitement sûre aurait rendu au commerce un surcroît de services; mais l'émission des premiers billets d'Etat dans les dernières années du règne de Louis XIV ne fut guère qu'un expédient pour remédier à la pénurie du Trésor ; oii en abusa, et les ordonnances qui prétendaient en rendre

le cours obligatoire ne les relevèrent pas de leur discrédit. Pareille mésaventure arriva aux billets de la banque de Law, qui pourtant mettaient leurs détenteurs à Tabri des brusques changements monétaires : le gouvernement, par son imprudence, avait retardé d'un siècle l'avènement dans le royaume de la monnaie fiduciaire i. Les négociants possédaient, il est vrai, plusieurs moyens pour réduire au minimum les envois d'argent, que le développement du service des postes allait du reste faciliter : les lettres de change et les balances par virement, en un mot les paiements « en papier », les règlements de comptes « en écritures », étaient d'usage journalier entre grands marchands avant même le xvi^ siècle.

Pour achever cette esquisse 'des conditions matérielles où se développait alors le commerce, il ne nous reste plus qu'à retracer l'organisation et les vicissitudes du crédit. Les premières banques tenues par des Israélites, des Cahorsins, des Lombards, fonctionnent en France dès le Moyen-âge. Ces établissements étrangers poursuivent leurs opérations pendant plusieurs siècles. Ensuite des banques françaises se fondent à Lyon (1543), à Toulouse (1549), à Rouen (1566) ; à partir de 1579 la royauté exige que les banquiers étrangers se fassent naturaliser, et que les nationaux eux-mêmes sollicitent une autorisation, déposent un cautionnement. Pendant la première moitié du xvi^ siècle, létaux de l'escompte pris aux commerçants, ou de l'intérêt servi aux bailleurs de fonds, oscille autour de 8 p. 100 ; c'est à ce taux commun que la royauté en 1522 émet son premier emprunt. Puis, pendant la période des guerres civiles, les capitaux se font rares, émigrent en partie, et renchérissent : le prix de l'argent s'élève à 10 ou 12 p. 100.

Quand l'ordre est rétabli et que les affaires reprennent, la royauté peut alors user efficacement du droit qu'elle

1. Pour les monnaies coloniales françaises, voir dans la mOme Collection le livre de MM. Nogaro et Oualid,. pp. 39-61.

s'était arrogé de régler le taux de l'intérêt. En 1600, remettant en vigueur une ordonnance de Charles IX restée lettre morte, Henri IV l'abaisse de 8 1 /3 à 6 1 /4 p. 100. Il descendit à 5 p. 100 au com-s du xvii^ siècle ; Law voulut le réduire à 3, mais après son échec le taux légal de 5 p. 100 se maintint jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Ce taux correspondait approximativement à l'usage général des commerçants ; les emprunts publics multipliés, les désordres de l'administration financière empêchaient qu'il ne descendît au même niveau que chez les grandes puissances commerciales voisines ; et s'il ne se trouvait pas toujours atteint dans la capitale, où les disponibihtés abondaient, il était plus souvent encore dépassé dans les petites villes et dans les campagnes. « Pour faire cesser les désordres de l'usure », sous le ministère de Fleury, on institua dans les principales cités des Monts de Piété, qui avaient pour mission, entre autres objets, de prêter sur les valeurs et sur les effets de commerce. Turgot favorisa plus directement encore les négociants, surtout ceux de Paris, en faisant décider (en 1776) la création d'ane Caisse d'Escompte privée, mais placée sous le contrôle de l'Etat, qui escomptait toutes les lettres de change au taux maximum de 4 p. 100.

Pour régler enfin les litiges commerciaux, une juridiction nouvelle, renouvelée des tribunaux corporatifs du midi de l'Europe, a été créée. Les premiers juges-consuls avaient été installés à Lyon et à Toulouse en 1549 ; l'ordonnance de Mouhns, rendue en 1566 par les soins de Michel de l'Hospital, générahse cette institution, qui présentait sur la juridiction ordinaire le triple avantage d'être gratuite, simple et rapide. Que ces magistrats spéciaux aient plus d'une fois fait preuve de partialité en faveur des gros commerçants et au détriment des petits, il se peut ; ils n'en eurent pas moins le grand mérite d'élaborer une législation pratique, que la grande ordonnance de mars 1673 (code Marchand) se borna le plus souvent

198 LE TRAVAIL DAIN'S l'eUROPE MODEREE

à fixer, et dont beaucoup de dispositions essentielles sont encore en vigueur aujourd'hui. Sur un point important toutefois, Fhistoire du droit commercial témoigne de brusques revirements. L'ordonnance de Moulins, rendue au lendemain d'une série de désastres retentissants et s'inspirant au reste du même esprit qui avait animé le droit commercial corporatif, avait édicté la peine de mort contre les banqueroutiers ; en fait les tribunaux s'étaient contentés de les condamner à l'amende honorable, au pilori, ou, pour le maximum de la peine, aux galères à perpétuité. Mais Henri IV revient aux sanctions draconiennes; il interdit même les concordats, pour ne point laisser la porte ouverte à de frauduleuses collusions : tout banquier qui craint d'en être réduit à déposer son bilan n'a plus désormais d'autre pensée que celle de se dérober par la fuite à un châtiment impitoyable. Les rédacteurs du « Code Savary » furent les premiers à comprendre qu'en adoucissant la rigueur des lois à l'égard des faillis honnêtes on atténuerait souvent les graves conséquences de leur insolvabihté.

§ 3. — La haute bourgeoisie d affaires.

Les drapiers-merciers. — Financiers étrangers ou mécréants, et financiers nationaux. — La participation des nobles. — Les entreprises collectives. — Rapports de la nouvelle aristocratie avec l'ancienne noblesse et avec le gouvernement.

Extension des relations internationales, unification relative du marché national, développement des voies et moyens de communication, organisation du crédit : autant de faits intimement liés dont l'ensemble peut se résumer en une formule : c'est l'avènement du grand commerce moderne.

Est-ce à dire que 'le petit commerce, qui avait régné presque sans partage pendant les siècles précédents, ait complètement disparu? Il s'en faut bien. Les petites villes,

et même beaucoup de quartiers des grandes cités, continuent d'être remplis d'humbles boutiques, où l'on vend « un peu de tout », fort semblables à celles qui animent aujourd'hui nos villages. Jusqu'à la fm du xviii^ siècle les routes nouvelles, et plus encore les chemins de traverse, sont parcourus p^r des colporteurs, montés à cheval, à. mulet ou à âne, rarement pourvus d'une voiture, qui vont portant leurs ballots de hameau en hameau, de ferme en ferme : ils font encore d'assez bonnes affaires pour provoquer les plaintes de leurs concurrents domiciliés dans les bourgs. Ce ne sont pas là d'éphémères survivances d'un passé destiné à être entièrement aboli ; nous y voyons plutôt la persistance normale de catégories économiques que l'évolution sociale tend à subordonner et non pas à détruire.

Le fait dominant et caractéristique n'en est pas moins la constitution d'une classe spéciale de riches commerçants. Ay sein même de l'organisation corporative la différenciation des fabricants et des marchands s'était déjà marquée^. Les drapiers-merciers, par exemple, pouvaient vendre toutes sortes d'articles en concurrence avec les artisans de leur ville, mais ne pouvaient en fabriquer aucun. Ils formaient la première de ces corporations éminentes que, dans la capitale, on appelait les Six Corps ; mais précisément, en raison même de l'extension qu'avaient prise leurs affaires, ils avaient sinon brisé, du moins relâché les liens d'un régime trop étroitement municipal. D'un bout à l'autre du royaume ils formaient une

1. Les intérêts des uns et des autres étaient dès lors fort distincts, sinon opposés. Pendant la minorité de Louis XIV, par exemple, nous voyons le surintendant Bailleul imposer l'achat des 700.000 livres de rente (en capital) qu'il vient de créer exclusivement aux 130 plus riches marchancis des Six corps : les petits marchands-fabricants restent assez indifférents à celte mesure qui ne les atteint pas directement ; mais les gros, pour les forcer à soutenir leurs réclamations, leur refusent toute commande. Le gouvernement finit par céder; les rentes forcées furent remplacées par un imp('it sur les marchandises ; ce fut la masse des consommateurs, ou l'ensemble des deux classes industrielle et commerçante, qui paya. Cf. Levasseur, Cl. ouv., t, II, p. i'J9-20Û.

vaste association de chevaliers^ et leur roi- — qui ne devait disparaître définitivement qu'en 1597 — s'était arrogé des droits régaliens en effet, allant jusqu'à vendre au nom de la société des lettres de maîtrise. Immédiatement au-dessous d'eux, les épiciers étaient autorisés à vendre, .outre les marchandises de leur spécialité, du vinaigre, des liqueurs, du café brûlé, de la graineterie, en concurrence avec les vinaigriers, limonadiers et grainiers. Cependant, comme il est naturel, c'est en dehors de ces cadres arbitraires et surannés que grandit la classe nouvelle.

Comment a-t-elle réuni les capitaux qu'elle applique à ses multiples opérations ? Il semble bien que les premières fortunes soient venues déjà formées de l'étranger, ou bien aient été l'œuvre d'immigrés. A Lyon, au xvi^ siècle, la plupart des grands marchands et des banquiers sont des Italiens : Génois, Milanais, Lucqucis, Florentins surtout. A Bordeaux, on trouve, à côté des Italiens, des Juifs originaires d'Espagne ou de Portugal, les uns expulsés par leur gouvernement, les autres a qui avaient eu de bonnes raisons de quitter leur patrie : tous ouvraient pour le compte de leurs compatriotes des maisons de dépôt et de commission, et parfois ils ne restaient parmi nous que le temps de s'enrichir » i. Avec Catherine de Médicis d'abord, avec Marie ensuite, les financiers italiens recommencent à s'installer dans Paris même : c'est l'époque des Gondi et du fameux Zamet. Après la promulgation de l'Edit de Nantes, nouvelle mvasion, de Huguenots cette fois : des Hollandais et des Allemands disputent aux Italiens les premières places dans le commerce lyonnais et s'établissent dans nos grands ports.

Le tour des Français vient enfin. Alors que Henri IV encore avait prodigué aux commerçants étrangers les lettres de naturahsation et maintes menues faveurs sans réclamer des gouvernements voisins des avantages réci-

Page 1