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Pigeonneau, op. cit., t. II, p

206 LE TRAVAIL DAÎsS l'eUROPE MODERNE

héritier avec la fille d'un bourgeois enrichi. Est-ce son propre nom que l'ambitieux « boutiquier » veut illustrer ? Il lui suffit d'acheter pour son fils un office de greffier, de procureui', de receveur des tailles ; ou mieux encore, si ses moyens le lui permettent, un grade dans l'armée, une charge de conseiller d'Etat, un siège au Parlement. Veut-il enfin, sur ses vieux jours, porter lui-même un titre ? Il n'a qu'à acquérir une terre seigneuriale. Même, pourvu que ses affaires soient considérables, les honneurs lui viendront sans qu'il ait à les cherche», ni à les payer. Louis XI, François I^^', Charles IX n'avaient procédé que par la voie d'anobhssements individuels ; Richelieu accorde la noblesse viagère à tout rotm-ier qui am'a entretenu pendant cinq ans des bâtiments de 200 à 300 ttmne'aux ; il autorise tous les marchands «grossiers» à prendre la qualité de nobles. Vers 1760, il s'en fallut de peuque l'on ne décidât de conférer la noblesse pleine et entière à tous les grands négociants.

Du moins leur accorde-t-on une place dans les délibérations du gouvernement. Ce n'est pas. assez que les membres des Six Corps jouissent de la prérogative de parvenir au consulat et à l'échevinage ; Henri IV institue auprès de lui une Commission permanente du commerce, qui bientôt, sous Colbert, se transforme en Conseil. Des députés élus par les dix-huit principales places du royaume y entrent en nombre ■ ils forment une véritable représentation du commerce national; leurs avis sont souvent écoutés, et le roi choisit parmi eux les délégués chargés de discuter les clauses économiques des grands traités. Dans les provinces les commerçants possédaient déjà (depuis 1563) leurs Bourses ; à partir de 1700 ils ont leurs Chambrer, où ils achèvent de se constituer en corps.

Deux entraves cependant retardent encore le progrès triomphal de la classe commerçante. L'une est la survivance dee préjugés aristocratiques, qui domine, pour ainsi dire, inconsciemment, la nouvelle élite bourgeoise.

Une fois qu'il a fait fortune, notre négociant n'a rien de plus pressé que d'abandonner le commerce : il veut vivre noblement, c'est-à-dire à ne rien faire. Avec une sorte de mépris il consentira sans doute à gérer les affaires de sa ville ; mais alors il croirait s'abaisser en poursuivant de front les siennes propres. Quant aux capitaux qu'il a amassés, ils se retireront eux aussi du commerce ; ils iront « s'immobiliser », au bout d'une ou deux générations, dans des charges inutiles, dans des hôtels somptueux,' dans d'orgueilleux châteaux entourés d'immenses parcs stériles. L'autre obstacle provient de l'arbitraire administratif. Cette même royauté qui honore le commerce en général et qui, à certains moments, flatte les financiers, n'hésite pas, lorsqu'un négociant ose s'expatrier sans sa permission, à se saisir de ses biens et de la personne de ses parents restés en France. Et lorsqu'elle craint que la cherté du pain ne provoque une émeute, on la voit traiter toute une catégorie de commerçants en suspects : obligation à tous les marchands de grains d'ouvrir leurs .greniers, d'approvisionner coûte que coûte les marchés et d'écouler leurs réserves au rabais ; FA dminist ration multiplie facilement les mesures rigoureuses quand, elle les croit justifiées par le souci supérieur de la tranquillité publique. C'est seulement sous le régime de liberté et d'égalité issu de la Révolution que la- classe commerçante acquerra la pleine jouissance de ses droits et la pleine conscience de sa dignité — au risque de pousser l'une à l'excès et d'abuser des autres.

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