Lavisse, op. cit., pp. i'2'.j et
qu'il installe au Louvre. En 1667 la manufacture des Gobelins devient un établissement d'Etat, propriété du roi, exploité pour son compte, ne travaillant guère d'ailleurs que pour l'ameublement de ses palais. Sur le même modèle est créée, au milieu du xvii® siècle, la manufacture de porcelaines de Sèvres. Sous le règne de Louis XVI les princes du sang font figure de chefs d'industrie : « Le comte de Provence protège la faïencerie ; le comte d'Artois fait installer par son trésorier une fabrique de produits chimiques à Javel ; le duc d'Orléans crée des verreries à Villers-Cotterets » ; et les plus grandes familles de la noblesse suivent à l'envi un exemple venu de si haut. « Les Ségur, les Montmorency, les La Vieuville sont actionnaires de la Compagnie des glaces ; Choiseul, après sa disgrâce, s'occupe d'une aciérie; les ducs d'Humières, d'Aumont, de Charost se sont pourvus de concessions de mines ^. ;>
Abondance de capitaux, abondance de main-d'œuvre : une étroite corrélation unit les deux termes, et le second élément n'est pas moins que le premier indispensable à l'éclosion de la grande industrie. Au début, c'est la maind'œuvre qualifiée surtout qui fait défaut ; pour fabriquer des articles nouveaux, pour appliquer des procédés encore presque ignorés, on manque d'artisans habiles, de contremaîtres, voire d'ingénieurs : il faut les faire venir de l'étranger. Louis XI promet une franchise perpétuelle aux ouvriers en soie de Grèce ou d'Italie qui viendront s'installer dans son royaume. Colbert attire des mineurs et des fondeurs de Suède ; tous les moyens lui sont bons pour débaucher les ouvriers en glaces vénitiens ; il racole des drapiers hollandais, capables de fabriquer des draps fins '( avec un tiers moins de laine » que les Français et d'abattre en un jour plus de besogne que ceux-ci en une semaine.
1. Sagnac,^dans l'Histoire de France Lavisse, t. IX, p. 219-220,
Il va sans dire qu'une fois la nouvelle élite manufacturière constituée, on lui interdira sévèrement toute émigration nouvelle, toute désertion. On va jusqu'à emprisonner les artisans que l'on a d'abord attirés à prix d'or, ou l'étranger qui prétend engager à son service les meilleurs de nos ouvriers ; on arrête les transfuges à la frontière, on les ramène de force de la ville étrangère où ils s'étaient enfuis, si le sort des armes la fait tomber entre nos mains. Au milieu du xviii^ siècle encore, pendant les crises de chômage, on gardera les tisserands lyonnais à vue dans leurs maisons.
Pour assurer le recrutement local des grandes fabriques, Colbert ne se contente pas d'accorder aux travailleurs des récompenses honorifiques et des primes d'assiduité, voire des exemptions de taille quand ils sont plusieurs d'une même famille enrôlés dans la maison. Le fabricant reçoit toujours le droit exclusif d'embauchage dans un district déterminé ; ou bien ce sont les maires, les intendants, qui font office de racoleurs : il arrive que les uns ou les autres usent de violence. Dès l'origine on avait tiré parti des enfants ou des pauvres recueilhs dans les établissements d'assistance, et certains hôpitaux étaient devenus de véritables manufactures : Colbert prie les moines de diviser leurs aumônes, moitié en pain, moitié en laine, à condition que les «assistés» rapportent la laine transformée en bas.
Enfin on fait appel aux paysans. A partir de 1762 les fabricants de tissus sont officiellement autorisés à transporter leurs métiers dans les campagnes ; ils y trouveront assez de gens inoccupés ou désireux de se procurer par un surcroit de travail un supplément de ressources ; et bientôt l'imposition du vingtième d'industrie sera supprimée dans les villages. Il importait donc au succès de l'industrie, comme à la défense du royaume, que la population augmentât. Colbert n'avait pas manqué d'encourager la a peuplade « : des exemptions d'impôts avaient
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été accordées aux ménages précoces et aux familles nombreuses.
Toutes ces mesures destinées à assurer l'abondance de la main-d'œuvre tendaient aussi, par le fait, à en réduire le prix ; les artisans ruraux, notamment, allaient fournir une sommfe croissante de travail au rabais, L'Administration s'était d'ailleurs préoccupée de maintenir le- bon marché des denrées : lorsque, en 1664, elle avait frappé d'un droit nouveaiT l'exportation des blés, elle avait formé, entre autres desseins, celui de prévenir le renchérissement de la consommation ouvrière. Et dans le même temps elle s'efforçait de rendre le labeur industriel plus intensif : en 1666 le nombre des jours chômés est réduit de 103 à 92.
Cette politique d' « indtîstrialisaliion » universelle ne va pas sans provoquer des résistances. « La France subvenait à ses besoins trop aisément par sa naturelle richesse- ; elle refusa de se surmener. Nulle part personne ne travaille autant que Colbert l'aurait voulu. Un peu partout les ouvriers s'attardent au cabaret. A quoi bon, disent-ils, entreprendre des métiers nouveaux, puisque nous gagnons de quoi vivre et payer nos impôts ? Qui sait d'ailleurs si les tailles "ne seront pas tout de suite augmentées, et si ce n'est pas le fisc qui profitera du surcroît de labeur que nous nous serons imposé ^ ? y> Les résultats du grand effort accompli par l'infatigable ministre ne se manifestent vraiment qu'après sa mort : et presque aussitôt ils sont compromis par la Révocation, qui décime la nouvelle classe industrielle. Mais le siècle suivant la verra se reconstituer et grandir.
La manufacture montée et son personnel réuni, le gouvernement s'employait encore à faciliter son approvisionnement en matières premières et l'écoulement de ses produits. Pour obtenir ce double résultat nous avons déjà