Lavisse, op. ctl., p. 223 et
indiqué qu'il n'hésitait pas à modifier le cours naturel du commerce. Les matières que la manufacture doit mettre en œuvre se trouvent-elles dans le royaume, on, les y retient, s'il y a lieu, de force: c'est le cas des laines, dont l'exportation est interdite avec un redoublement de rigueur sous Richelieu. Les éléments nécessaires à la nouvelle fabrique ne peuvent-ils au contraire provenir que de l'extérieur, non seulement on les laisse passer la frontière en franchise, mais on les dispense de tous péages sur la route.
Le moment arrive de lancer le nouveau produit : le moins que l'on puisse faire est de lui réserver, non seulement les commandes administratives, mais le marché national tout entier. Tantôt on se contente de frapper de droits d'entrée « protecteurs » les produits similaires étrangers, tantôt on en prohibe absolument l'importation. François 1^^ interdit celle des étoffes d"or et d'argent; Richelieu celle des draps fins ; Colbert celle des dentelles ; ses successeurs du commencement du xviii^ siècle, celle des toiles peintes. Il suffit d'empêcher l'introduction des soieries d'Avignon pour que toute l'industrie de cette ville se transporte à Nimes. Mais si l'on espère que l'industrie française est devenue capable de soutenir la lutte avec l'étranger jusque sur les marchés lointains, alors on fera un pas de plus dans la voie des sacrifices et des faveurs ; on encouragera Fexportation de ses produits par des primes spéciales, telles qu'il en fut accordé aux draps du Languedoc à destination des Echelles.
I S. — Tableau du développement industriel.
Toiles grossières et draps fins ; tapisseries des Gobelins et d"Aubusson: soieries et dentelles ; le coton ; les toiles peintes. — Les industries minérales : la céramique, la verrerie. — La papeterie. — La quincaillerie et la grosse métallurgie. — Le retard de l'industrie minière. — La petite industrie, citadine et rurale. — Les commencements de la concentration géographique.
La principale industrie que la France du Moyen-âge
léguait à la France moderne était celle des toiles. Qu'elle employât le chanvre ou bien le lin, les produits qu'elle jetait^ sur le marché étaient généralement grossiers : mais pour l'article commun le royaume l'emportait sur tous les autres pays d'Europe, et le tissage traditionnel, solidement implanté en Normandie, en Bretagne et en Champagne, devait résister à la tourmente des guerres religieuses. Dès le xvi^ siècle, cependant, Saint-Quentin et Louviers avaient fabriqué des toiles fines, et Henri IV chercha délibérément à mettre les manufacturiers français en état d'égaler les Hollandais et de prendre leur place sur le marché espagnol. Mais, vers la fin du xvii® siècle, cette nouvelle et florissante branche d'industrie se trouva gênée dans son développement par la double concurrence des cotonnades et des batistes d'Irlande, dont un groupe de réfugiés français étabhs à Belfast avait fondé la réputation. Si bien qu'à la veille de la Révolution la fabrique des toiles grossières — telles qu'en portaient les paysans — avait seule conservé sa prospérité. Plus soutenus sont les progrès réahsés par une autre industrie traditionnelle, celle des draps. Au temps de François I^'^ et de Henri H, Rouen, Amiens et Nîmes s'étaient distinguées déjà dans la confection des draps légers et des serges ; mais l'effort décisif est accompli par Colbert ^. C'est un de ses agents qui découvre Van Robais et l'installe à Abbeville ; c'est lui qui favorise l'établissement à Caen d'une grande manufacture de draps fins capable d'exporter ses produits en Angleterre ; c'est lui enfin qui réorganise la vieille industrie drapière languedocienne, pour lui permettre de conquérir les marchés du Levant. Et bien qu'elle emploie surtout des laines étrangères, notamment celles de Castille, cette industrie de demi-luxe résistera même à la crise provoquée par
1. La première « manufacture royale » de draps avait été, à vrai dire, établie à Sedan dès 1646, et elle continua de prospérer après l'expiration de son privilège, survenue en 1666.
l'exode des protestants. La France, à la fin de l'Ancien Régime, sera le pays des toiles communes et des draps de qualité.
A l'époque de la Renaissance, la tapisserie de haute lisse était encore le monopole des Flandres et de l'Italie. La première manufacture française en ce genrp, celle qui devait servir de modèle à toutes les autres, est fondée par François P^ à Fontainebleau : elle est dirigée par Le Primatice, l'un des principaux décorateurs du palais. Mais les guerres civiles ne laissent subsister qu'un petit établissement qui languit à Paris ; Henri IV le relève : sur les bords de la Bièvre, dans la maison des anciens teinturiers las Gobelins, il appelle des Flamands et crée ainsi le célèbre établissement que Colbert achèvera d'organiser. A]i Louvre même le ministre installe une fabrique de tapis d'Orient. Il existait, d'autre part, dans la Marche, aux environs d'Aubusson, de rustiques ateliers de tapisserie, dont l'origine remontait peut-être aux invasions san'asines ; mais ces pauvres artisans ne travaillaient que sur des métiers de basse lisse et n'en destinaient les produits qu'aux foires voisines : Colbert réussit à rehausser le niveau de leur industrie. Tout le long du siècle suivant, la tapisserie française jouira d'une éclatante prospérité, que menacera seulement, vers la fm, la vogue naissante des tentures de perse et des papiers peints.
Une autre grande industrie qui se constitue de toutes pièces dans le royaume au début des temps modernes est ceUe des soieries. Dès les dernières années du xiv*' siècle, il semble bien que des Lucquois exilés aient cherché à implanter cette fabrique à Lyon ; Louis XI reprend cette tentative, mais comme l'initiative royale rencontre auprès des négociants de la cité peu d'empressement, c'est à Tours qu'il installe en définitive sa manufacture d'essai, et celle-ci, en 1546, ne comptera pas moins de 8.000 métiers. Entre temps, l'industrie nouvelle s'est établie à Nimes ; et à Lyon même, avec le concours d'émi-
G. Renard et Wevlersse. Ib
grés génois et sous la libre direction du Consulat, elle s'est spontanément développée ; dans cette dernière ville, avant la crise provoquée par les guerres de religion, la fabrication des étoffes et des velours, à laquelle il faut joindre celle des draps d'or et d'argent, occupe plus de 12.000 ouvriers. Les manufactures créées et subventionnées par Henri IV à Mantes pour la fabrication des crêpes de Bologne, à Troyes pour celle des satins, à Paris même pour la filature €t le tissage, n'ont qu'une existence éphémère ; mais bientôt la fabrique des bas de soie et d'estame fleurit à Dourdan, au Château de Madrid i, puis à Nîmes. Dès le xvii^ siècle, le luxe des costumes aidant, la jeune industrie déborde dans toute la région lyonnaise, jusque dans les districts de Saint-Chamond et de Saint-Etienne, oîi les paysans occupent les loisirs de l'hiver à tisser dps rubans. Ni les magnaneries de la vallée du Rhône, ni celles d'Itahe ou d'Espagne, ne suffisent plus à sa consommation. Lyon fait venir une partie de la matière première du Levant par Marseille, et Tours de la Chine par Saint-]\Ialo. Malgré la concurrence des réfugiés huguenots étabhs en Angleterre, en Hollande, en Brandebourg, en Suisse, et bien que le changement des modes favorise les soieries d'Orient ou les indiennes, cette industrie précieuse restera une des plus actives du pays : jusqu'à la Révolution les hommes ne portent-ils pas des habits, des gilets, des culottes de soie, et souvent même de soie brochée ?
Plus ancienne, l'industrie des dentelles jouit d'un succès moins long. Sous Henri IV les dentelhères de Senhs s'essayent bien à égaler leurs rivales des Pays-Bas; et, plus tard, en soumettant à une discipline spéciale celles de la Normandie, du Bourbonnais, du Velay surtout, la Compagnie du Point de France, qui occupe quelque temps 5.000 ouvrières, obtient des ou^Tages supérieurs aux plus fines den-