L'ESPAG^■E ET LE PORTUGAL
seulement par ordre de primogéniture ; les cadets sans fortune, superbes et déguenillés, rougiraient de travailler, quand l'aîné vit dans une noble oisiveté ; ils préfèrent végéter dans une noble pauvreté. Les chefs des grandes familles détiennent-ils quelque argent disponible, loin de le risquer dans les affaires, leur dignité — ou la prudence — ■ leur commande de le placer en rentes royales, que l'on constitue également en majorats. Le plus grave, c'est que les pecheros, les descendants des peuples affranchis astreints à l'impôt foncier, en viennent bien vite à partager les préjugés de leurs nouveaux maîtres : pour échapper aux mépris et aux charges dont on les accable, les plus aisés et les plus avisés d'entre eux n'aspirent qu'à entrer dans Vhidalgiiia. A la fm du xvii" siècle l'Espagne comptera 625.000 nobles, quatre fois plus que n'en possédera jamais la société française, pourtant quatre ou cinq fois ' plus nombseuse ; et quand on se résoud alors à proclamer que l'industrie ne fait pas déroger, il est trop tard (1682). Les gens les plus pauvres trouvent un refuge pour leur paresse dans les couvents, qui se multiplient sans cesse •et qui entretiennent encore autour d'eux toute une clientèle de mendiants. La main-d'œuvre ellemême se fait donc rare, d'autant que le royaume va se dépeuplant ; et la multitude des fêtes religieuses obligeant au chômage réduit encore la somme de travail effectif que l'on peut obtenir d'une classe ouvrière déjà trop clairsemée.
Restent à l'Espagne, comme source de richesses, ses colonies. Mais elle n'en reçoit guère que des métaux précieux, qui d'abo-rd entassés dans la célèbre Tour de V0)\ gagnent ensuite, par une ancienne voie romaine qu'on appelle encore aujourd'hui le Camino de la Plata, le trésor de la capitale. Et bientôt, ce seront les Hollandais établis à Curaçao, les Anglais maîtres de la Jamaïque, qui achèteront à bon compte, à Carthagène et à Porto- Bello, les véritables produits exotiques, le quinquina. Fin-
on
digo, le exitoH. Quamt aux articl€& raanufacturés que l'Espagne (mvoie en Ajaaérique. l'expéditi-on en est £ort irrégulière et dépend entièrement de la masse de lingots que les Itidiens appâtent aux comptoirs du Nouveau- Monde ; en vain tente-ra-t-on de leur imposer une somme d'achats déterminée. Et puis, voici que les corsaires hollandais, anglais, français interceptent les galions. Dans la seconde moitié du xvii^ siècle, Cadix recueille Théritage bien diminué de Séville, la grande cité du Guadalquivir, qui, dit-on, avait eu à certains moments 300.000 habitants, dont iSO. 000 ouvriers et artisans. Cadix cherche quelque temps à se procurer un supplément de trafic du côté de l'Adriatique et même du Levant. Mais tout le commerce extérieur du roy-aume se trouve atteint par les droits presque prohibitifs dont le gonvernement de !Madrid, le plus souvent dans un intérêt purement fiscal, frappe à la fois les entrées et les sorties.
Q,ue pouvait devenir ie commerce dans Les conditions où il se trouve placé ?
Il semble, au premier abord, qu'il ait dû se former dans le royaume une classe importante et influante de gros négociants, et nous voyons bien, en effet, vffrs la fin du xvi*^ siècle, les riches marchands de Séville marier leurs filles à des gentilshommes. Les nobles de leur côté sont invités à participer aux grandes affaires ; une ordonnance de 162& déclare qu'on ne déroge pas à faire le commerce, pourvu qu'on ne s'y livre pas de sa personne et dans sa maison. J\lais les terribles exigences d'un gouvernement aussi ambitieux que besogneux ruinent impitoyablement ceux qui, à leurs risques et périls, se sont em'ichis dans de lointains trafics. Le souverain procède par la confiscation ou la saisie pure et simple, se contentant de rendre poiu' l'argent qu'il prend des titres de rente, dont il négligera, non seulement de rembourser le capital, mais parfois même d'acquitter les arrérages; les fonctionnaires, dont il faut acheter la complaisance, pressurent
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encore davantage ces contribuables de choyc ; si ce sont des Juifs portugais, on ne garde plus aucun ménagement. C'est ainsi que la haute bourgeoisie espagnole, à peine constituée, disparaît presque entière, à l'heure même où le pays éprouvait le plus vif besoin de son habileté et de ses capitaux.
Force est donc de faire appel aux étrangers. En vain, dans les premières années du xvi^ siècle, avait-on créé toute une législation pour leur interdire, en dehors du commerce de détail, les métiers d'agent de change et de courtier en marchandises ; on ne peut plus bientôt se passer de ces collaborateurs en qui l'on n'avait voulu voir d'abord que de redoutables concurrents. Le roi, tout le premier, pour ses finances, est trop heureux de trouver accueil auprès des banquiers génois ou allemands ; ceuxci ne se font pas payer seulement en gros intérêts, mais en privilèges plus rémunérateurs encore. Les célèbres banquiers d'Augsbourg, les Fugger, par exemple, arrachent le monopole de l'exportation des laines, des bois et des fers ; de même, en 1700, la municipalité de Santander signera des accords particuliers avec les armateurs britanniques. Il y a longtemps alors que les Anglais, marchant sur les brisées des Allemands et des Flamands, ont obtenu l'autorisation de créer, à Séville ou à Cadix, un tribunal de commerce spécial. — Le trafic intérieur luimême échappe aux nationaux dans la proportion des cinq sixièmes. Quand s'ouvre le xvii^ siècle, 160.000 étrangers ont déjà accaparé le grand commerce, et nous allons le voir aussi, toute la grande industrie du royaume.
L'essor de cette dernière avait suivi de près la réunion des deux couronnes d'Aragon et de Castille. Mais, pour la durée de cette brillante floraison, tout ne tarde pas à manquer: les capitaux, les entrepreneurs, la main-d'œuvre. Au dédain qu'on professe pour le travail manuel ajoutez les funestes conséquences d'une législation à contre-sens, telle qu'on pouvait l'attendre d'une assem-
G. Renard et Weulersse. 3
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blée d''hidalgos, dénués de toute intelligence économique. Les Gortès d'Aragon et de Castille, qui n'auraient point toléré la présence d'un négociant dans leur sein, ne se soucient que d'une chose : c'est d'assurer le bas prix des marchandises nécessaires pour entretenir tant bien que mal le luxe de leurs membres. Elles les taxent donc au rabais ; au risque de détruire une des plus importantes industries du royaume, elles prohibent l'exportation des draps fins; même, sous Charles-Quint, elles réussissent à en faire interdire purement et simplement la fabrication pour obliger les marchands à en importer de Flandre. Ces fanatiques du patriotisme religieux et militaire paraissent, en matière économique, ignorer l'intérêt national: de parti pris, par mode et par ostentation, ils préfèrent les toiles des Hollandais, les tapis de Bruxelles, les nappes d'Anvers, les brocarts de Florence, la passementerie de Paris, les pannes de Tours, tous les colifichets de France. Comme le marché intérieur se rétrécit en même temps par l'appauvrissement et l'amoindrissement du menu peuj;)le, comme les corporations plient sous le poids des contributions et des dons gratuits, comme des taxes exorbitantes surchargent les produits des grandes manufactures, comme les vexations et le taux exagéré de Valcabala font que souvent l'artisan trouve avantage à ne point travailler, nous ne serons point surpris qu'à l'épanouissement de l'industrie espagnole succède un brusque déclin.
L'industrie lainière, qui semblait la plus solide, est la première frappée. Dès 1545 les négociants de Séville ne peuvent répondre aux demandes de Porto-Bello, de Carthagène et de la Vera-Gruz qu'en retenant pour six années d'avance la partie disponible de la production nationale. Dès la finduxvi^ siècle, les métiers de Cuença sont réduits à rien; Séville, qui a recueilli les maigres débris de ses rivales déchues, .n'a plus que 400 métiers, et le chiffre en tombera bientôt à 60 ; la quantité de laine
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tissée danB le royaume a diminué des quatre cinquièmes. L'industrie de la soie se défend un peu mieux : vers 1640, Saragosse possède encore quatre mille métiers, et Murcie et Valence conservent une belle activité. Séville, Grenade, Cordoue fabriquent encore des étoffes de luxe ; mais déjà, dans l'ensemble des expéditions de manufactures à destination du Mexique et du Pérou, les produits étrangers figurent dans l'effrayante proportion des neuf dixièmes.
Ainsi la richesse de l'Espagne, quand elle ne s'entasse pas dans les églises et les palais, s'en va à l'étranger i. L'or et l'argent du Nouveau-Monde ne font que passer à travers l'Espagne : ils ne procurent à la patrie des conquistadores qu'une fausse et fugitive apparence de richesse. La décadence des entreprises nationales se traduit en effet bientôt par une importation dém esurée d'articles français, anglais, hollandais, itahens et même hambourgeois, qui précipite encore la ruine des établissements survivants : Lille et Arras inondent le royaume de leurf^ dentelles et de leurs cuirs tannés ; le Forez et le Limousiri de leurs quincailleries ; c'est devant l'irrésistible concurrence de l'étranger que succombent les sucreries d'Andalousie et les faïenceries de Talavera.
Après l'invasion des produits fabriqués, vient celle des^ fabricants eux-mêmes : il y a tant de places à prendre, tant de besognps à accomplir qui ne sont point faites, dans ce royaume qui se vide, chez ce peuple qui s'endort dans un rêve de gloire et de paresse dorée ! De toutes parts on y accourt, on s'y installe. Ce sont d'abord les Génois qui, profitant de leur forte situation financière, en dépit des protestations tardives et inconséquentes des Gortès, s'emparent des savonneries et des manufactures de soieries de Grenade et de maintes autres grandes affaires. Partout les étrangers ont pénétré dans les anciennes corporations ou bien ils en ont créé de nouvelles pour eux seuls. Les
\. Voir Saint-Simon, Mémoires, t. XVIII, pp. 34o et 409.
Italiens et les Français occupent de préférence les emplois de simples'artisans : les premiers sont en général charpentiers, maçons, cordonniers, tandis qu'on trouve plutôt les Limousins et les Auvergnats comme colporteurs, quincaillers ou 'porteurs d'eau, les Béarnais comme briquetiers, « Je n'eus point de peine, écrit Gourville ^ vers le milieu du xvii^ siècle, à découvrir l'extrême paresse et en même temps la vanité de ces peuples. Il y a des ouvriers pour faire les couteaux, mais il n'y en aurait pas pour les aiguiser, si une infinité de Français, que nous appelons « gagne-petit », ne se répandaient par toute l'Espagne. » En 1700, dans la seule capitale, l'effectif de la colonie française atteindra le chiffre d'une ville moyenne, 40.000 âmes. Malgré l'afflux de ce demi-milhon de travail- . leurs, venus de par delà les Pyrénées ou de l'autre bord de la Méditerranée occidentale, que de richesses renferme le sol ibérique, qui restent inexploitées ! La Biscaye contient du minerai en masses, mais les ouvriers font défaut, sinon pour l'extraire, du moins pour le traiter, et les fers arrivent tout ouvragés du Milanais. Le Chili, la Nouvelle- Espagne possèdent d'importantes mines de cuivre; cependant la monarchie espagnole n'a pas de fonderies capables de lui fournir l'artillerie dont elle aurait besoin. Jusqu'à la cire nécessaire aux églises, qu'on fait venir d'Angleterre, de Hollande, ou du Maroc par l'intermédiaire de marchands français', quand les landes fleuries de la Castille offrent aux infatigables faiseuses de miel un si magnifique butin : mais, sans vouloir abuser du symbole, l'Espagne d'alors n'est pas le pays des abeilles !
L'agriculture souffre autant que l'industrie. En 1609, les Maures qui subsistent dans la péninsule en sont chassés par un édit royal; des provinces entières sont dépeuplées par cette nouvelle victoire du fanatisme religieux ;
1. Gourville, iJ/e»îOîj'es (Collection Petitot, 2» série), t. LU, p. 411.
2. V. Bulletin de la Société d'Histoire moderne (nov. 1913). Communication de M. Albert Girard.
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les expulsés s'en vont en Afrique, en Asie, même en France ; le sol inhospitalier qu'ils fécondaient redevient aride et désolé. On peut bientôt apprécier la gravité du désastre. Deux éléments avaient assuré le succès de l'agriculture musulmane : d'abord la construction grandiose, l'entretien soigneux d'un ample système de réservoirs et de canaux et l'établissement d'une législation hydraulique aussi impérieuse que délicate ; mais plus encore peiit-êt're le régime de la petite propriété individuelle, seul propice à une « manuculture » intensive. Or on essaya bien de remplacer les petits propriétaires maures par des colons appelés des autres provinces de l'Espagne. Douze mille cinq cents familles vinrent de Castille, des Asturies, de la Galice même, prendre possession des terres abandonnées du royaume de Grenade : à chacune on donna une pièce de terres labourables, un lot de vignes et de vergers, avec obligation de les occuper effectivement et défense de les aliéner. De même on tenta de combler les vides laissés dans la plaine de Valence avec des paysans venus de la Catalogne et des Pyrénées ; quelques cités, comme Jaën, s'efforcèrent également de repeupler leur banlieue déserte. Mais ces expériences ne furent pas poussées assez loin, ou ne réussirent qu'à moitié ; les travailleurs manquèrent à ces terres qui réclamaient un travail acharné. Beaucoup de petits cultivateurs reculèrent devant la lourdeur de la tâche, ou bien ils succombèrent sous la concurrence des possesseurs de grands domaines.
En effet, la société espagnole, encore à demi féodale, comportait la prépondérance de la grande propriété. L'usage des majorât s inaliénables, qui remontait à la fin du xiv^ siècle, entraîna l'accroissement presque indéfini des vastes territoires appartenant aux grandes familles : les Médina Gœli, par exemple, possédaient une véritable principauté. Les terres vacantes de la Basse- Andalousie avaient été, pour la plupart, distribuées par lots immenses entre un petit nombre de grands sei-
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gneurs. Ces riches propriétaires ne s'occupaient guère de leurs terres : ils préféraient vivre à la Cour, et ils n'a-^ vaient pas besoin d'améliorer le rendement de leurs biens, parce que la plus faible production suffisait en général à entretenir leur luxe et que les pensions royales leur assuraient en tout cas le complément de revenu nécessaire. En vain Philippe III promettra-t-il la noblesse et l'exemption du service militaire à tout Espagnol qui prendra la peine de faire valoir ses propriétés ; en vain Philippe IV essaiera-t-il d'obliger les grands seigneurs à la résidence en supprim.ant nombre des emplois inutiles qui leur étaient réservés.
La grande propriété ecclésiastique, doublant celle des laïques, constituait un autre facteur de décadence agricole. L'Eglise était trop puissante en Espagne, elle avail joué dans l'œuvre de la reconstitution nationale un rôle trop décisif pour que la pensée pût venir aux souverains de séculariser la moindre partie de ses domaines. Tout au plus pouvaient-ils songer, maintenant que sa mission historique ét.ait achevée, à limiter l'étendue de ses biens ; mais, lorsque les rois du xviii® siècle voulurent interdire aux laïques toute donation de terre à des religieux sans leur autorisation, ils se heurtèrent à une résistance invincible. Dès la fin du xvii^ siècle l'Eglise possède en Castillé un sixième du territoire ; or elle "se montre à peu près aussi indifférente à la bonne exploitation de ses terres que l'aristocratie seigneuriale. Elle immobilise aussi des capitaux qui autrement fussent rentrés dans la circulation générale : combien de riches, à leur dernière heure, choisissent l'Eghse pour unique héritière! Ce sont ks couvents quiy à l'exclusion même de tous les créanciers, recueillent ces trésors placés sur l'autre vie.
L'extension de la grande propriété oisive, la raréfaction de la main-d'œuvre, le haut prix des laines qui règne dans toute l'Europe, les quahtés spéciales de finesse que la sécheresse de l'atmosphère communiquait à la toison
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des mérinos — lont de causes réunies entraînent un déve-
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loppement excessif ,de l'élevage maigre des moutons.
L'aridité du plateau ibérique n'en permettait pas d'autre; encore les troupeaux de la Nouvelle-Castille devaient-ils chaque été, pour ne pas périr de faim et de soif, remonter jusqu'aux confins des Asturies et du Léon, et redescendre ensuite à l'automne pour fuir, parfois jusqu'en Andalousie et en Estrémadoure, les rigueurs de l'hiver. La transhumance était donc pour l'Espagne une nécessité naturelle ; et les conditions historiques avaient encore renforcé les exigences de ce nomadisme pastoral. Le royaume, pendant des siècles, n'avait guère été constitué que par une zone frontière; il ne fallait pas qu'aucun obstacle ralentit la fuite précipitée du bétail, quand apparaissait à l'horizon la menace d'une razzia : de là cette antique défense de ne pas enclore même les terres cultivées, défense qui s'était peu à peu, avec le progrès même de la conquête, étendue au royaume entier.
Dès le milieu du xiv^ siècle, les éleveurs .de moutons avaient formé cette puissante et célèbre association qui s'appelle la mesta, et ils avaient obtenu des privilèges qu'à deux reprises, en 1511 et en 1566, les rois allaient confirmer et généraliser. Leurs troupeaux pouvaient traverser le royaume « buvant l'eau, paissant l'herbe )>, en suivant la canada^ là voie réservée qui reliait les pâturages d'hiver à ceux d'été. Défense leur était faite sans doute d'endommager les blés et les prairies (destinées à la nourriture des bœufs de labour) qui se trouvaient de part et d'autre du passage, comme de pénétrer dans les vignes et sous les oliviers, au moins avant la récolte. Mais sur la piste elle-même, sur tout le parcours des troupeaux en marche, l'interdiction était absolue de défricher, de labourer, de clôturer, sous les peines les plus graves. Peu à peu la zone condamnée s'était élargie, et tandis qu'une législation sévère les protégeait contre les représailles des paysans, la forte organisation des entrepreneurs d'élevage, leur richesse, leurs attaches officielles, leur permettaient de braver toutes les réclamations. La Mesta finit
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par former un véritable gouvernement, presque un État dans l'Etat, muni d'un conseil, de tribunaux do^première instance et d'appel, auquel les intérêts de la culture étaient impitoyablement sacrifiés.
Pendant plus d'un siècle les rois d'Espagne agissent comme si la production de la laine était la seule qui pût assurer la grandeur de l'Espagne. Ils exemptent les pasteurs de tout impôt ; cédant aux sollicitations des Cortès, où précisément dominent les éleveurs, ils prennent des soins jaloux pour arrêter les « empiétements» des labours. Sous le prétexte de maintenir à bas prix les laines, les cuirs et la viande, d'assurer l'approvisionnement des fabriques de drap et le succès de l'exportation fondamentale du royaume, de 1550 à 1630, sans trêve, les édits se succèdent ordonnant de ramener les terrains publics et municipaux qui ont été défrichés à leur état primitif. En 1580 cette guerre aux défrichements s'étend jusqu'aux domaines privés : toute terre qui aura jadis servi de pâture pendant vingt ans devra, quelque transformation qu'elle ait subie depuis lors, être rendue à sa destination première. Et pour empêcher à l'avenir toute extension abusive des champs cultivés, il est stipulé que «de l'avoir sans le bétail on ne peut disposer» : plus d'aliénation possible des biens-fonds désormais pour d'autres fins que l'élevage consacré. En 1680 encore, on facilitera aux troupeaux l'accès des pacages privés, en le tarifant d'ofiîce à un taux dérisoire.
Que devient, sous ce singuher régime, la culture des céréales ? On s'aperçoit, un peu tard, qu'elle périclite. Alors on propose des mesures pour écarter le péril imminent. Des mesures de rigueur d'abord : en 1558 on demande à Philippe II d'obliger chaque laboureur à ensemencer sa terre au moins tous les trois ans. Des mesures de faveur ensuite, vu l'insuccès des autres : en 1594, défense de saisir le bétail et les instruments de labour ou les terres emblavées des fermiers, sauf pour dettes envers
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le fisc OU envers le propriétaire qui aura consenti des avances ; défense également d'emprisonner le cultivateur insolvable pendant le deuxième semestre de l'année : qu'il récolte d'abord, il purgera sa peine ensuite ! En 161y on va plus loin : les bêtes à laine du petit cultivateur qui fournissent à l'exploitation l'indispensable engrais, sont, jusqu'à concurrence d'une centaine, déclarées insaisissables,sauf pour le paiement de la dîme. Mais quelle efficacité peuvent présenter ces mesures protectrices de la culture, quand la politique fiscale et commerciale du gouvernement tend" constamment à l'accabler ?
Pour subvenir à la détresse du Trésor, les impôts indirects se multiplient, et pour obtenir un rendement suffisant, pour rendre la contrebande plus difficile, ce sont les produits de grande consommation, les produits £^icoles, par conséquent, tels que les vins, les huiles, les cuirs, la viande, qui sont frappés à coups redoublés . Quand Philippe III, dès son avènement, avait réclamé un subside extraordinaire de 18 millions de ducats réparti sur huit années, c'étaient encore ces trois denrées qui en avaient supporté la charge. — Le laboureur veut-il rejeter sur le consommateur une partie au moins de cet écrasant fardeau ? L'administration l'en empêche en taxant d'office et au rabais les fruits de son travail et ■en entourant de mille restrictions la vente de ses récoltes. Pour assurer, en dépit de tout, le bon marché des denrées de première nécessité, on ne craint pas d'interdire l'exportation des grains, des cuirs, des laines même (à l'exception des plus fines que l'étranger seul peut écouler), et des soies indigènes, alors que, pour cet article du moins, l'importation reste libre et franche.
Les. débouchés intérieurs, cependant, se rétrécissent de jour en jour ; la dépopulation entraîne une moindre consommation des denrées ; la décadence de l'industrie retentit sur l'élevage lui-même. Vers 1480, la concurrence victorieuse des draps étrangers avait suffi pour faire tom-
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ber de 50.000 tètes à 8.0001e troupeau du royaume de Murcie; sous le règne de Philippe II, la toute-puissante M esta elle-même voit son cheptel se réduire de sept millions de bêtes à deux; si, malgré cela, pendant les premières années de Philippe III, l'exportation des laines fines continue de grandir, cet accroissement n'a précisément point d'autre cause que la décroissance des manufactures nationales. Gomment les producteurs n'auraient-ils pas fini par perdre et les moyens de bien cultiver et le courage même de continuer une culture ruineuse ?
Aussi bien c'est ce qui arrive. Dans les provinces de l'Ouest et du Nord-Ouest, plus favorables à l'élevage du gros bétail, les paysans continuent de cultiver avec des bœufs ; mais en Gastille ils prennent l'habitude d'employer des mulets, qui vont plus vite et coûtent moins cher. Le malheur est que ces animaux, dont le prix d'achat d'ailleurs ne tarda pas à s'élever, ne faisaient point pénétrer le soc de la charrue assez avant ; tout le centre de l'Espagne ignora les labours à la fois rapides et profonds que peuvent seuls fournir les chevaux. A cet inconvénient d'uti labourage qui se contente d'égratigner le sol s'ajoute l'insuffisance de l'échardonnement; dans le Nord, on y procède bien trois et quatre fois par an, mais en Gastille une seule fois. Aussi n'obtient-on que des rendements très faibles. Un peu partout les canaux d'irrigation tombent en ruine, jusque dans les environs de Tolède, où les cultivateurs en sont réduits à attendre le peu de pluie que leur apportera peut-être un charitable coup de vent d'Oaest ; en Aragon les terres irriguées ne constituent que des oasis perdues dans l'étendue des terres arides. Là où l'on pourrait, par contre, assécher les marais, comme dans la région d'Avila, on n'y songe pas. Sauf dans l'étroite bordure rafraîchie par les influences maritimes, toute la péninsule prend un aspect désertique, qu'accentue encore le gaspillage des maigres taillis dont la nature par grâce avait doté ce pays brûlé. Les pasteurs de la Mesta avaient
le droit de couper tout le bois nécessaire à leurs besoins et à la construction des ponts : on pense s'ils abusèrent de la permission. Et quand il reste quelque part, au milieu des champs, un malheureux bosquet, le paysan s'empresse de l'abattre, sous le prétexte qu'il répand une ombre contraire à la maturation des grains et qu'il attire de tous les coins du ciel les oiseaux dévastateurs.
Et sans cesse s'élargit le morne manteau des steppes. En 1688 on constate, près de Ségovie, l'existence d'un despoblado ^ entièrement inhabité, de 96 kilomètres de circuit. Sous Philippe III, dans la province de Salamanque, on calcule que le nombre des laboureurs et celui des têtes de bétail ont diminué de moitié. Dès les premières années du xvii^ siècle, le royaume était incapable de nourrir sa population, qui pourtant n'augmentait pas, et le gouvernement était obligé d'autoriser l'importation des blés en permanence. Au siècle suivant, il faudra promettre une exemption d'impôts aux marchands de pain qui approvisionnent Séville. Tandis que les populations côtières de l'Océan ont presque entièrement .renoncé à la ressource complémentaire que leur offraient les grandes pêches boréales, sur les rives de la Méditerranée les plantations de mûriers' dépérissent et le rendement des oliveraies ne cesse de décroître '. Alors, en dépit des immunités qu'on lui offre, le cultivateur ne se marie plus; même il s'expatrie. Les uns s'engagent dans les armées, vont combattre dans les domaines extérieurs de la monarchie, en Italie, en Flandre; ils's'y font tuer ou ils s'y établissent : jamais ils ne reviennent. D'autres s'embarquent sur les gahons en partance pour l'Amérique : en 1681 ils sont six mille à émigrer ainsi, en un seul convoi, « parla seule nécessité de ne pouvoir vivre en Espa-
i. Canton autrefois peuplé, et devenu une sorte de désert.
2. Ces populations riveraines de la Méditerranée récoltent, il est vrai, de grandes quantités de varech riche en soude ; l'exportation des cendres se monte à 20 ou 30 millions par an.
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gne ». Certaines années l'émigration totale, sons toutes ses formes, atteint le chiffre énorme de 40.000 personnes, presque toutes jeunes hommes en âge de fonder une famille. Et parmi ceux qui restent, combien trouvent moyen de fuir la vie active et productrice en se réfugiant dans la mendicité pubhque ou dans l'oisiveté des couvents! Les Certes, dès 1618, ont beau protester contre le nombre excessif des moines, demander que l'on retarde l'âge des vœux et celui même du noviciat ; à la fm du siècle le clergé, dans son ensemble, ne forme pas moins d'un trentième de la population. Pour l'agriculture donc, comme pour l'industrie, sévit la disette des travailleurs, et l'Espagne ne peut plus même manger sans faire appel à l'étranger, aux Français surtout. « La Guyenne et d'autres provinces, écrit Gourville, fournissent un grand nombre d'hommes pour couper le blé et le battre. Les Espagnols appellent ces gens-là gavaches et les méprisent extrêmement; ils emportent néanmoins la meilleure partie de leur argent en France^. » Et, se faisant passer pour Wallons ou Bourguignons, ils échappent même à la taxe qui frappe la main-d'œuvre étrangère.
Un appauvrissement général et une complète déchéance politique sont le résultat final de ce renoncement quasi universel à la vie économique. Dès 1621, les Cortès avaient poussé un cri d'alarme : « Si ce mal continue, il n'y aura bientôt plus de paysans pour labourer les terres, de pilotes pour la mer ; personne ne voudra se marier. Il est impossible' que le royaume subsiste encore un siècle, si Tonne trouve de remède efficace. » Le royaume subsista, mais comme l'ombre de lui-même. Au lendemain de la paix des Pyrénées (1659), Phihppe IV est incapable de réunir plus de 15.000 hommes contre les Portugais ; encore les soldats de cette armée dérisoire sont-ils la plupart des Italiens ou des Flamands. Sous Charles II les côtes de la