‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 72 sur 151 · Lavisse, Histoire de France, t. VII', p · texte numérisé non relu

Lavisse, Histoire de France, t. VII', p

sera mis an pilori pendant deux heures. Un malheureux drapier pouvait devenir l'innocente victime du rétrécissement naturel des lainages ; les artisans d'Auvergne durent subir d'innombrables saisies avant d'être autorisés, par grâce spéciale, à fabriquer des étamines d'un tiers d'aune, au lieu d'une demie. Le public faisait bon accueil aux demi-castors, c'est-à-dire aux chapeaux de fourrure mélangée de laine ; sous des peines terribles on interdit ce commerce, qui pouvait porter un coup funeste à la prospérité du Canada ; tout castor, ou tout laine — jusqu'à la fm du siècle, le consommateur n'aura pas d'-autre choix !

Colbert encore avait toléré quelques infractions, et sa minutieuse et inquiète surveillance ne s'était guère exercée que sur les tissus ; après lui, la réglementation s'aggrave ,et s'étend. Il faut ajouter sans trêve de nouveau?: articles à des lois toujours incomplètes, promulguer de nouvelles ordonnances pour limiter au moins les innovations. Se résigne-t-on à autoriser la bonneterie au métier, on réserve cette faveur aux articles fins, et dix-huit villes seront seules à en jouir. Les intendants eux-mêmes édictent des règlements pour leur province. M. de Basville dans le Languedoc assigne aux couvertures de laine un minimum et même un maximum de poids. Partout Louvois multiplie les bureaux de visite ; il ordonne que le nom et l'adresse de l'ouvrier responsable de chaque pièce soient brodés dans le tissu même ; les jurés vont jusqu'à arrêter les passants dans la rue et à exercer des visites domiciliaires. L'industrie est alors en état de lutte permanente avec l'Administration ; elle n'a plus de ressource que dans la résistance passive ou dans la fraude : les fabricants fuient la boutique dès que les inspecteurs sont signalés.

Pendant la première moitié du xviii'^ siècle, la législation achève d'enserrer l'industrie dans un réseau de restrictions quelquefois sages, le plus souvent puériles, tou-

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jours gênantes, qui, pour un peu, l'immobiliseraient. Tout est fixé, les dimensions des lames et des rots i, le nombre des fils ; on proscrit le mélange dans une même étoffe de laines de qualités différentes ; on exige la trempe des ciseaux destinés au Levant, alors qu'ils ne serviront qu'à moucher les chandelles ; suivant la tradition du Moyen-âge, on prétend empêcher la « réclame », notamment les distributions de prospectus, parce qu'un honnête fabricant « ne doit user d'aucun artifice pour surprendre les acheteurs ^ )>. Le personnel des inspecteurs augmente : beaucoup, nommés à la faveur, sont incompétents ; quelques-uns, exploitant la rigueur sans cesse accrue des pénalités, exercent sur leurs assujettis une odieuse et vénale tyrannie. Ajoutez que les privilèges accordés à certaines entreprises, s'ils offraient l'avantage d'affranchir les bénéficiaires des servitudes communes, les investissaient par contre de monopoles bien faits pour décourager l'initiative de leurs concurrents et pour les entretenir eux-mêmes dans la routine.

Malgré tout, les conditions matérielles de la production s'améliorent, La plus grande capacité des ateliers, conséquence elle-même de l'élargissement du marché, entraîne presque nécessairement une certaine division du travail. Au commencement du xviii^ siècle sans doute, beaucoup de manufactures royales ne présentent encore, dans leur vaste local entouré de hautes murailles, qu'un rassemblement plus ou moins considérable d'artisans travaillant chacun dans leur chambre ; de longue date cependant on avait commencé de séparer les phases successives de la fabrication. Par exemple, dès le siècle précédent, « la manufacture des Van Robais, qui occupe près de 1.700 ouvriers, comprend des départements spéciaux pour la charronnerie, la coutellerie, le lavage, la teinture, l'our-

i. Appareils de tissage.

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