‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 74 sur 151 · Levasseur, p · texte numérisé non relu

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guerre de Sept ans, l'imitation de l'Angleterre s'étend au domaine de la technique manufacturière.

Ce que l'on invente, ce sont surtout des « mécaniques » qui, comme les innombrables et séculaires moulins à farine, à huile, à papier, à sucre — et même les moulins de forge — reçoivent leur mouvement des eaux courantes dont l'homme a réglé le débit. Les industries textiles sont celles qui en font d'abord le plus grand usage. Le métier à bas, si important à une époque où cet article entrait dans le costume des hommes aussi bien que. dans la toilette féminine, avait déjà passé d'Angleterre en Normandie sous le règne de Henri IV ; mais c'est seulement au temps de Mazarin, en 1656, qu'il est défmitivement introduit dans le royaume. Vers la fm du siècle, 01% commence à se servir, en fraude, du métier à boutons. — La première moitié .du règne de Louis XV voit se créer divers appareils pour le foulage des laines, le pliage des étoffes, la coupe régulière des fils, enfin les fameux tours à dévider et à organsiner la soie de Vaucanson (1744).

Sous Louis XVI on ignorait encore généralement, pour le tissage des draps, l'usage de la navette volante ; o'est à peine si l'on commençait à remplacer les chardons par des cardes métalhques, et à renoncer au tondage avec des forces, espèce de ciseaux énormes pesant jusqu'à dix-huit kilos, dont le maniement très dur et d'ailleurs très lent exténuait l'ouvrier ; mais c'est alors que l'Irlandais Holker, en râyême temps qu'il fonde à Aumale une filature de laine perfectionnée, établit à Rouen les premiers ateliers de draperie mécanique. Dans l'industrie du coton l'usage des cardes anglaises s'était introduit aux eh\^rons de 1750 ; vingt ans plus tard, grâce à Holker encore, la jenmj, capable de mouvoir jusqu'à 48 broches, avait franchi la Manche ; on l'emploie, à Amiens, pour la fabrication du velours, et de proche en proche elle se répand, sans toutefois évincer le rouet traditionnel. Avec

l'aide financière de l'Etat, des Anglais, les sieurs Milne, installent au château de la Muette des machines cylindriques pour carder et filer le coton, qui accomphssent vingt-quatre fois le travail d'une bonne cardeuse et d'une bonne fileuse. Mais la machine à filer d'Arla\Tight, qui pouvait faire mouvoir 100 broches, reste assez longtemps sans attirer l'attention des manufacturiers : c'est seulement en 1784, sous le ministère de Galonné, qu'un Amiénois encore demande et obtient le privilège d'en monter les premiers modèles. C'est vers cette date aussi que l'industrie des rubans, dans les campagnes de Saint-Etienne et de Saint-Chamond, se transforme par l'introduction des métiers zurichois.

Dans mainte autre industrie l'on utihse des mécaniques nouvelles. En 1763 les papetiers de l'Angoumois, du Gâtinais, de l'Auvergne, adoptent l'outillage supérieur de leurs rivaux d'Angleterre et de Hollande ; bientôt les Montgolfier monteront à Annonay, pour l'effilochage des chiffons et l'affinage des pâtes, des cylindres perfectionnés. L'invention du moulin à balancier pour frapper les monnaies date de Henri II ; mais le marteau ne sort ■définitivement de la pratique que sous Louis XIV. Les premiers martinets pour trancher et filer le fer et le cuivre sont installés sur la rivière d'Essonne au temps d'Henri IV; au xviii® siècle, le plomb laminé se substitue lentement au plomb coulé. Quant à la machinerie des mines, elle reste rudimentaire.

Les procédés chimiques enfin deviennent plus nombreux, plus complexes et plus puissants, La France avait possédé en Réaumur un des créateurs de la métallurgie scientifique ; mais c'est à l'Angleterre qu'elle doit emprunter les secrets de la fabrication. En 1769 les grands maîtres de forge lorrains, les de Wendel, obtiennent la première fonte au coke qui ait été produite dans le royaume ; et en 1776 ces essais décisifs sont renouvelés avec plus d'éclat aux forges de Montbard, sous ^illustre patro-

nage que l'on sait. Dès le xvii^ siècle, la peinture industrielle avait profité d'un nouveau mode de fabrication du blanc de céruse ; et, pour la teinture des étofïes, l'indigo et la cochenille avaient remplacé le pastel. La chandelle et la bougie, après avoir tait disparaître les graisseux luminaires à huile, cèdent le pas aux lampes modernes munies d'une mèche circulaire tressée, dont un double courant d'air, activé par une « cheminée de verre », épure la flamme. A partir de 1672 on coule les glaces au lieu de les souffler. Bernard Palissy avait découvert l'émail blanc, qui devait former le fond de tous les autres : la manufacture de Sèvres, après avoir créé le biscuit tendre, parvietit à produire, à l'imitation de la Saxe, une nouvelle et magnifique porcelaine dure.

§ 5. — Les classes industrielles.

A mesure qu'elle grandit, la population industrielle se divise : au sein du régime corporatif, et plus encore en dehors de lui, des classes achèvent de se former.

A. La hiérarchie industrielle. — Compagnons à vie ; maîtres jeunes, modernes et anciens ; les Si.v Corps, maîtres-marchands et maîtresouvriers. — Les grands entrepreneurs de manufactures.

Primitivement le compagnonnage n'avait constitué qu'un stade transitoire de la vie ouvrière, par où chacun devait passer, et que tous franchissaient. Mais dès le xv^ siècle les maîtrises tendent à se fermer. L'obligation du chefd'œuvre, qui n'existait que dans un petit nombre de métiers, se généralise ; et l'épreuve, là où elle était de tradition, se fait plus sévère : la préparation de ce travail, pour lequel le postulant doit se procurer à ses frais des matériaux de choix, devient de plus en plus coûteuse, et dure quelquefois plus d'un an. Les droits d'entrée augmentent en même temps, sans préjudice des cadeaux qu'il est d'usage d'offrir aux juges.

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Fig. 13. — Fabrication des glaces en France au xviii» siècle. Opération de verser et de rouler.

Si encore ceux-ci s'étaient montrés impartiaux ! ^lais ils n'hésitent pas à « déclarer mauvais et à rompre « l'ouvrage d'un artisan habile, qui ne l'a pas été assez pour leur plaire. C'est qu'ils ont à soigner, outre leurs intérêts propres, ceux de leurs fils et de leurs gendres ; pour ces successeurs présomptifs l'examen est réduit à une formalité, à une « expérience légère », dont ils seront quittes parfois en vingt- quatre heures. Certains corps en viennent à diminuer officiellement le nombre des maîtres, à suspendre pour une période toutes réceptions; d'autres s'arrogent à l'égard des candidats un droit d'exclusion préalable. Au XVI® siècle, les bouchers de Paris, de Poitiers, et de plusieurs autres villes, décrètent simplement que la maîtrise est chez eux héréditaire.

Dans les rangs de cette aristocratie bourgeoise seuls parviendront à se ghsser les privilégiés de la fortune. Si l'on ne regarde pas à l'argent, on réussira à obtenir de la corporation endettée une dispense de chef-d'œuvre, ou une lettre de maîtrise ; ou bien, à force de magnificence et de générosité, on se conciliera ces terribles examinateurs ; mais combien de compagnons ne pourront engager de telles dépenses, et combien, après s'être épuisés à les soutenir, resteront si appauvris d'un tel efîort qu'ils ne pourront profiter d'un titre trop chèrement acheté ! En vain l'Edit de 1581 stipule que dans aucun métier la confection du chef-d'oeuvre ne doit dépasser trois mois ; qu'appel pourra être porté de la sentence des jurés à un jury de maîtres choisis par le juge royal; que nul ne pourra être reçu maître, s'il n'a exécuté un chef-d'œuvre : de plus en plus la maîtrise se transmet comme un héritage, et sans cesse s'accroît le nombre de ces compagnons perpétuels, qu'on appelle valets, serviteurs ou bien ouvriers, et qui sont en effet les ancêtres des humbles salariés de l'époque contemporaine.

Parmi les maîtres eux-mêmes, du moins dans certains métiers, s'introduit une hiérarchie à plusieurs degrés. On

y distingue les jeunes^ qui ne comptent pas encore dix ans de maiîtrise ; les modernes, qui ont terminé ce stage, mais n'ont pas encore rempli les fonctions de jurés; les anciens, qui tous ont été revêtus de cet honneur : ces derniers seuls jouissent de la plénitude des droits corporatifs, et dans les assemblées ils forment la majorité. Quant aux jurés en exercice, ils ne sont pas seulement à l'abri des visites importunes et des saisies, ils disposent à leur gré des fonds de la communauté, et, tels de véritables seigneurs, ils perçoivent des taxes à leur profit ; les abus qu'ils commettent s'aggraveront d'autant plus que ces avantageuses fonctions tendent à devenir le patrimoine commun de quelques familles.

Entre les corporations elles-mêmes, que nous considérions leur dignité ou leur richesse, l'égalité est loin de régner. Non content de confirmer aux Six Corps la préséance dont ils jouissaient dans les cérémonies solennelles, François I^r constitue avec leurs gardes-jurés une sorte de conseil supérieur de l'industrie parisienne ^ ; et jusqu'au xviii^ siècle ces « arts majeurs » — où le commerce d'ailleurs dispute le pas à l'industrie — attesteront par la somptuosité de leurs « dons patriotiques » la prééminence de leur état. Dans ces industries qui exigent de giosses avances et un important fonds de roulement, les maîtres-marchands se séparent eux-mêmes des maîtresfabricants. Ainsi, dès le xvi^ siècle, les drapiers drapants forment une sorte de maîtrise spéciale ; les maîtres tisseurs, foulons, tondeurs, à qui ils fournissent la matière première et dont ils écoulent les produits, ne sont plus guère que leurs employés. A Toulouse, vers la même époque, on distingue très nettement ceux qui font faire les soieries et ceux qui les font, et les maîtres-imprimeurs tombent bien vite dans la dépendance économique des maîtreslibraires ^ Au xviii^ siècle les maîtres-marchands de la

1. Voir G. Renard, Syndicats, trade-unions et corporations, p. 113.

2. Ensemble libraires, imprimeurs et fondeurs composent le Corps de

Grande Fabrique de Lyon, c'est-à-dire les grands négociants en draps d'or et d'argent, finissent par obtenir la reconnaissance officielle de leur supériorité sur les entrepreneurs-façonniers, qu'ils appellent dédaigneusement des maîtres-oiwriers : ceux-ci sont plus de cinq mille ; eux, ils ne sont que quatre cents, mais ils possèdent, disentils, 60 millions de capitaux.

Il existait même deux métiers où les maîtres étaient parvenus à jouir tranquillement d'une très large aisance en rejetant sur d'autres tout l'exercice effectif de leur profession. Après s'être longtemps succédé de père en fils, les maîtres-bouchers de la Grande Boucherie de Paris avaient fini par louer leurs étaux à de simples garçons sans titre, qui, sous la perpétuelle menace d'une éviction brutale, leur payaient de lourdes redevances. De même, la plupart des porteurs de la Halle aux Blés ne prenaient d'autre peine que de toucher le revenu de leurs charges et laissaient la besogne à de vulgaires « gagne-deniers i ».

Sans doute c'étaient là des cas extrêmes, et la classe des maîtres en présente une multitude d'autres tout opposés. Dans les bourgs, fort souvent même dans les villes, beaucoup de maîtres remplissent simplement l'office d'ouvriers à façon, travaillant sans compagnon ni apprenti sur des matériaux que leur fournissent leurs chsnts : tels les tailleurs et les savetiers. Ces survivances du Moyenâge, ou plutôt ces formes élémentaires et éternelles de menue industrie, ne nous sont-elles pas encore famihères ? Et il est très vrai que nombre de maîtres n'ont qu'un compagnon, ou qu'un apprenti. En plein dix-huitième siècle les 26 tisserands d'Orléans n'occupent que 50 artisans ; dans l'ensemble du royaume, et à Paris même,

la librairie, presque entièrement affranchi du contrôle de l'Université à partir de 1686, distinct des arts mécaniques, exempt des charges fiscales qui pesaient sur les métiers et jouissant des mêmes privilèges que professeurs et écoliers. Voir Levasseur, Classes ouvrières, t. II, p. 484. 1. Voir Levasseur, Classes ouvrières, t. II, pp. 106-108 et 370.

c'est à peine si, à cette époque pourtant bien voisine de nous, l'on compte deux fois plus d'ouvriers que de maîtres. Il n'en est pas moins certain que les progrès commençants de la concentration industrielle aboutissaient à diminuer le nombre des uns et à accroître celui des autres, A Troyes, en 1701, il existait 10 maîtres-imprimeurs employant 10 compagnons ; en 1764, il n'en reste plus que 3 qui font travailler 30 ouvriers ; à Paris, en 1755, la moyenne des duvriers-imprimeurs est de 20 par établissement.

Passons maintenant dans cette partie chaque j our plus vaste du monde industriel qui échappe à la hiérarchie corporative : y règne-t-il moins d'inégalité ?

Si nous considérons les principales régions du midi où le régime des corporations jurées ne s'est étendu que très tard, les confréries professionnelles qui en tiennent lieu s'en distinguent, entre autres traits essentiels, par ce fait que la maîtrise n'y constitue pas un grade distinct i; mais, menacées par la double concurrence des métiers organisés et des vastes entreprises nouvelles, quel était l'avenir réservé à ces antiques institutions ? Ailleurs, quand la tutelle des maîtres se change en oppression, beaucoup d'ouvriers, sans doute, essayent d'y échapper, et s'établissent en chambre : ceux-là sont leurs maîtres, mais, même si la royauté parvient à les défendre contre les tracasseries des jurandes, ces chambrelands isolés pourront-ils lutter contre les manufactures ? Les artisans suivant la Cour, les ouvriers du Louvre, ou les petits patrons urbains, suffiront-ils davantage aux besoins d'un grand pays ?

Au xvii^ siècle, une nouvelle catégorie d'ouvriers hbres grandit dans les campagnes. Mais, s'ils restent indépendants, les tisserands ruraux ne peuvent rivaliser longtemps, ni par la qualité, ni par le bon marché même de leurs articles, avec les grandes fabriques. Et s'ils accep-

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