Discours du 21 mars
Le personnel des nouveaux établissements égale parfois la population d'une petite ville. A la fin du xvii^ siècle, la manufacture de draps de Saptes, en Languedoc, compte jusqu'à 600 ouvriers; vers 1715, celle des Van Robais à Abbeville en a 1.500 travaillant dans le même atelier ; un industriel lillois, Ai^noult van der Cruissen, en occupe jusqu'à 3.000. Au xviii^ siècle, la fabrique de mousselines du Puy-en-Velay en emploie constamment 1.200 : celle des cotonnades et soieries de Limoges 1.800 ; la bonneterie « royale » d'Orléans, 800 en ville et 1.500 dans la campagne. Sous Louis XVI un simple fabricant de papiers peints, comme Réveillon, fait travailler 400 ouvriers ; un simple entrepreneur de quincaillerie comme l'Anglais Alcock, 500 ; les mines d'Anzin font vivre 4.000 personnes.
De si fortes avances et la disposition de telles masses d'hommes servent de base et d'instrument à l'édification de grandes fortunes comparables à celles des gros négociants, et qui ne le cèdent plus guère qu'à celles des financiers. L'emploi de la main-d'œuvre rurale surtout assure aux fabricants de Rouen, de Lille, de Lyon, d'énormes bénéfices ; vers le milieu du xviii^ siècle on assure que « cinquante principaux manufacturiers de Paris et de Lyon sont riches à plusieurs millions i ». Les générations de cette haute bourgeoisie industrielle se succèdent en s'accroissant : après celle des Van Robais et des Montgolfier, celle des Perrier -, des Réveillon, des Oberkampf. De simples parvenus, nés au village, se font bâtir des châteaux et mènent un train de grands seigneurs ; en fait, la royauté, non contente de leur décerner des médailles ou l'ordre de Saint-Michel, leur confère quelquefois la noblesse. Ils traitent avec les intendants et correspondent avec les ministres, et il arrive que l'Administration doit
1. Goudaid, Intérêts de la France mal entendus, d7o6, t. II, p. 41.