Germain Martin, Grande industrie sous Louis XV, p
La même période qui voit s'approfondir le fossé entre maîtres et compagnons voit aussi renforcer les règlements destinés à maintenir ces derniers dans la subordination. La licence inhérente aux époques de guerres civiles n'interrompt qu'un moment cette œuvre patiente d'assujettissement : dès le début du xvii^ siècle les intéressés, que soutient l'autorité publique, la reprennent et l'achèvent avec un surcroit de rigueur. Plus sévèrement que jamais il est interdit aux compagnons de travailler ailleurs que chez les maîtres : les voilà comme serfs de la corporation ! L'adoption tardive du régime corporatif par le consulat lyonnais n'est qu'une mesure de défense patronale. S'élève-t-il entre employeurs et employés une contestation, la juridiction corporative ou municipale, dont le recrutement devient de jour en jour, comme celui de la maîtrise elle-même, plus étroit, se montre de plus en plus partiale. Quelques justiciables essayent-ils de recourir à la justice civile, une redoutable mise à l'index réprime vite ces tentatives d'indépendance. Le taux des salaires est fixé par la coutume, et les statuts défendent aux maîtres d'offrir une augmentation pour débaucher les ouvriers de leurs confrères ; souvent même des ordonnances municipales ou royales établissent un maximum pour la rétribution ouvrière.
Et tandis que dans l'appareil corporatif on maintient, on rajuste toutes les pièces qui assurent le profit des patrons, on §e garde d'entretenir celles qui jadis rétabhssaient l'équilibre en faVeur des compagnons. Quel cas fait-on du principe salutaire qui limitait strictement le nombre des apprentis i ? Dès le xvi^ siècle les imprimeurs de Lyon profitent d'une grève pour en engager un nombre supérieur à celui des véritables ouvriers ; ceux de Paris renoncent même un instant aux compagnons réguliers. Lamentable est le sort de ces ouvriers de remplacement,
1. En 1770 le bureau du commerce en demandera la suppression pure et simple.
qu'on ne paie pas ou presque pas, que les compagnons détestent, qu'ils rouent de coups à l'occasion, qu'ils châtient plus durement encore, s'ils persistent à servir d'instrumentiS dociles à la cupidité de leurs maîtres. L'usage cependant se perpétuera dans l'imprimerie d'employer, à côté des travailleurs qui ont normalement accompli leur apprentissage, des alloués, que l'on paie moins cher, et qui leur font une cruelle concurrence. Les vieux règlements du Moyen- âge interdisaient le travail de nuit : à partir du xvi^ siècle les dérogations se multiplient ; les maîtres invoquent leur propre intérêt, les autorités celui du public, personne ne défend celui des artisans.
Peu à peu, malgré tout, l'armature du régime se desserre. A la fm dvu xvii® siècle on voit les compagnons, qui ne logent plus chez leur patron, le quitter sans avertissement pour courir de place en place, de ville en ville. Mais aussi des patrons renvoient leurs ouvriers sans avis préalable : ceux-ci n'ont été engagés que pour un terme très court, souvent même on les a loués à la journée. Ce sont d'autres mœurs qui s'annoncent ; mais le prolétaire, délivré des liens traditionnels, va tomber sous d'autres lois. Dans les manufactures sa condition sera-t-elle meilleure ?
Elle est, du moins à l'origine, à peu près aussi stable que dans les corporations, et les clauses qui régissent la rupture du contrat de travail ont un caractère bilatéral. Le délai de préavis variait de vingt-quatre heures à quinze jours et même un mois, suivant les heux et les industries ; dans la papeterie il atteignait six semaines ; les tisserands devaient toujours terminer l'ouvrage commencé. Dans certaines manufactures royales les ouvriers contractaient un engagement à long terme : à la fm du xviii^ siècle la « Compagnie royale des glaces de France » embauchait les membres de son personnel pour quatre ans.
Mais, comme il est naturel, la discipline qui règne dans ces vastes atehers est très rigoureuse : un quart d'heure
de retard peut entraîner la perte d'un tiers du salaire quotidien ; pour un jour d'absence, l'amende, à la manufacture de draps d'or de Saint-Maur, est de trois livres. Dès l'origine les mineurs sont assujettis à une réglementation plus étroite encore, que le caractère de l'exploitation rend d'ailleurs indispensable. Dans les mines de plomb, d'étain et de cuivre du Beaujolais, dès le xv^ siècle on constate que les travailleurs doivent se présenter à heure fixe par équipes, prendre leur cJiandelIe et descendre dans les galeries ensemble ; tout retardataire perd sa journée ; nul n'a le droit de quitter la besogne avant le moment prescrit, et l'extraction se pour suit sans interruption jour et nuit 1.
Dans tous les lieux de travail collectif, défense de prononcer un blasphème, de lancer une menace, une raillerie ; défense de causer, défense de se promener. Au dehors — dans le cas où il n'est pas complètement interné — l'ouvrier doit observer une certaine tenue, rentrer chez lui à dix heures du soir en été, à huit heures en hiver, ne pas s'éloigner de plus d'une lieue sans permission. A mesure qu'ils disposent de moyens d'éclairage plus puissants, les chefs d'industrie parviennent à prolonger la journée de travail : à mesure aussi qu'ils se rendent mieux compte que leur fortune s'édifie sur la pauvreté et la docilité des hommes qu'ils emploient, ils se préoccupent davantage d'entretenir l'une et l'autre. « Il est très important, écrit l'un d'eux au xviii^ siècle, de retenir l'ouvrier dans un besoin continuel de travail, de ne jamais oublier que le bas prix de la main-d'œuvre est non seulement avantageux en lui-même pour le fabricant, mais qu'il le devient en rendant l'ouvrier plus laborieux, plus réglé dans ses mœurs, plus soumis à ses volontés -. »
Une double concurrence force presque toujours les
1. Georges Renard, Cours d'histoire du travail professé au Conservatoire des arts et métiers.