L'arrêt de 1762. Voir ci-dessus, p
Examinons-la d'abord sous celle de ses deux faces qui ne semble respirer à l'égard des salariés que défiance et brutale tyrannie. Lorsque se produit la hausse universelle des prix, à deux reprises, en 1572 et en 1577, elle essaie de maintenir les salaires à leur ancien taux nominal, ce qui entraîne pour les ouvriers une perte réelle. Que de fois encore ne verra-t-on pas, dans la suite, les autorités municipales rendre des décrets semblables ! Tels les jurats de Bordeaux qui, en 1695, fixent à dix sous le prix des journées de manœuvres dans le Graves, à huit sous dans l'Entre-deux-mers, et défendent aux ouvriers de demander plus, même aux particuliers de donner davantage. Si la royauté du xvi^ siècle s'oocupe des chômeurs, c'est pour les contraindre à travailler dans les atehers publics, sous peine de la prison ou des galères (1534). Nous savons déjà que les artisans habiles — comme certains entrepreneurs d'ailleurs — ne peuvent librement quitter le royaume ; sous le ministère de Galonné (1783-1787), aussi rigoureusement que sous celui de Colbert, on surveille, on traque ceux que l'on soupçonne de méditer une désertion ; nombre de personnes ont été enfermées à la Bastille sans autre motif.
G'est au xviii^ siècle justement, parce qu'à cette épo-' que les hens qui attachaient l'ouvrier à son patron tendaient à se briser, que l'on s'applique avec le plus d'insistance à les consolider. A défaut de terme convenu, le règlement de 1749 interdit à tout ouvrier, désormais, de quitter sa place sans terminer son ouvrage et sans prévenir huit jours à l'avance, ainsi que de partir sans un billet de congé de son maître, sous peine d'être mis à l'amende et même ramené par la maréchaussée chez son ancien patron i. G'est seulement dans le cas de force
1. « Rien de semblable n"est exigé de l'entrepreneur vis-à-vis de l'ouvrier, ce qui détruit l'égalité qui doit exister entre deux hommeâ libres. » Lettre de Trudaine à Montyon, 1766. Un arrêt du début du xvm» siècle, instituant le système du préavis réciproque, n'était entré réelleoient en vigueur que chez les typographes.
majeure que l'ouvrier pourra se dispenser du consentement de l'entrepreneur ; encore lui faudra-t-il obtenir l'autorisation de la police. Il est, d'autre part, expressément défendu aux maîtres d'embaucher des ouvriers qui ne présentent pas leur billet. En 1781 ce système de certificats successifs est remplacé par l'institution d'un livret permanent, sur lequel seront portées les dettes que l'ouvrier aura contractées à l'égard du patron qu'il quitte, et que celui au service duquel il entre devra acquitter. Tout était concerté pour enchaîner, s'il était possible, l'ouvrier à l'atelier.
Ce serait néanmoins une idée fausse que de se représenter l'Administration comme animée "d'une hostihté absolue contre les gens de main-d'œuvre. Cette même royauté qui s'oppose à la hausse des salaires prend aussi des mesures pour enrayer l'accroissement du prix de la vie. Peut-être une des raisons qui empêchent Colbert de permettre le libre commerce des grains est-elle la crainte que le pain de l'ouvrier ne renchérisse ^ Il espère, d'ailleurs, obtenir la hausse des salaires par la création d'industries nouvelles. « Le grand nombre de manufactures à un endroit, disait-il, obligera peut-être les maîtres à donner quelque chose davantage aux ouvriers. » On ne verra plus a les chefs d'une seule manufacture se rendre les maîtres des ouvriers ^ ». De même Trudaine de Montigny se félicitera qu'il existe « une hbre concurrence entre les maîtres qui achètent le travail et les ouvriers qui le vendent ». Le grand ministre de Louis XIV, en réservant aux maires et échevins la connaissance des différends portant sur les conditions de travail, avait du moins assuré aux ouvriers une justice « sommaire » et sans frais, sinon impartiale. Il ne tint pas à lui que
\. Au moyen âge, les villes industrielles avaient toujours pratiqué la politique du bon marché des vivres avec l'assentiment des grands fabricants.