‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 82 sur 151 · Cité par Lavisse, Histoire de France, t. VIT, p · texte numérisé non relu

Cité par Lavisse, Histoire de France, t. VIT, p

-certains ouvriers, de modestes maîtres, sinon de simples artisans, n'entrassent dans les échevinages à côté des rentiers ou des officiers qui n'entendaient rien aux métiers.

Dans certains cas l'Administration s'occupe de procurer elle-même aux salariés de l'emploi. Plus d'une fois le souci de l'ordre public incite les intendants des provinces, ou dans la capitale le lieutenant-général de police, à intervenir pour forcer les patrons à donner du travail à leur personnel. Ainsi' d'Argenson en 1708 réunit les maîtres et gardes des marchands bonnetiers qui aA'aient fermé leurs ateliers et les décide à les rou^Tir ; un patron qui se montre moins accommodant que les autres est envoyé au Châtelet K Dès 1740 on ouvre régulièrement - des « ateliers de charité », où tous les sans-travail des deux sexes et de tout âge peuvent se présenter librement et gagner de quoi ne pas mourir de faim. « Quiconque a besoin, écrivait le contrôleur-général Terray, y a un droit certain. » En 1789 le Trésor, sans parler des contributions des villes, dépense pour cette institution près de deux minions de livres : c'est principalement cette main-d'œuvre qui, au temps de Louis XVI, construisit tant de belles routes. Quelquefois le gouvernement s'oppose à l'introduction de tel perfectionnement technique, parce qu'il craint qu'elle ne jette toute une catégorie d'ouvriers dans la misère : c'est ainsi que' jusqu'en 1684 l'application du métier à la fabrication des bas de coton est interdite, de peur qu'elle n'enlève aux tricoteuses à l'aiguille leur gagne-pain.

Soumise à ces multiples influences, quelles furent, en définitive, les vicissitudes de la classe ouvrière ? Il nous

1. Voir Sagaac, dans l'Histoire de France Lavisse, t. VIII', p. 275.

-. Déjà au temps de la Ligue, sous Henri IV, puis dans la dernière période du règne de Louis XIV, on avait eu recours, par intermittence, à ce moyen de lutter contre la misère. Les villes libres d'Allemagne, d'ailleurs, on plein Moyen-âge, avaient «tenu en réserve du travail pour nourrir le menu peuple sans qu'il soit à charge au Trésor ». Machiavel. le Prince, chap. x.

est difficile de les préciser, La longueur de la journée de travail parait avoir oscillé autour de quatorze heures, avec une interruption d'une ou deux heures pour les repas ; mais il faut se souvenir que le nombre des jours ouvrables ne dépassait guère 250 par an. Quant au salaire réel, calculé en fonction du prix de la vie, et qui détermine le véritable degré d'aisance des ouvriers, il s'est brusqu^ement abaissé dans la deuxième moitié du xvi^ siècle : de 1560 à 1580 le prix des denrées alimentaires quadruple, et la rémunération des travailleurs n'augmente que de moitié. Il semble que cet abaissement se soit, dans l'ensemble, prolongé jusqu'aux dernières années du règne de Louis XIV, où les travailleurs bénéficient du dépeuplement relatif du royaume. Le relèvement qui se marque alors jusque vers 1750 est immédiatement suivi d'une baisse nouvelle, causée par l'accroissement rapide de la population, et qui va s'accentuant jusqu'à la Révolution. Un fait est certain, c'est que dans les vingt-cinq dernières années de l'Ancien Régime la hausse du salaire nominal a été inférieure à celle du prix des denrées ; et tout porte à ciboire qu'à la fm de la période moderne le sort des travailleurs de l'industrie française était plutôt moins favorable qu'au commencement.

G. Les conflits. — Le compagnonnage. — Les grèves. — Interdiction des coalitions ouvrières; les émeutes.

Aussi bien est-ce au cours de cette période que nous voyons se multiplier les conflits entre patrons et ouvriers. Puisque l'écart entre les deux conditions allait sans cesse croissant, n'étaient-ils pas inévitables ?

Sans doute, dans la petite et même dans la moyenne industrie, là pu les maîtres avaient continué de vivre dans la familiarité d'un petit nombre d'artisans et jouissaient d'un sort assez voisin du leur, la bonne entente avait pu, tant bien que mal, subsister ; sans doute encore les compagnons pouvaient se trouver momentanément les

alliés de leurs maîtres pour lutter contre un adversaire commun. Ainsi au xvi^ siècle les ouvriers typographes se joignent à leurs chefs d'atelier pour combattre les prétentions des maîtres hbraires ; ainsi, lors de la grève de la Grande Fabrique à Lyon en 1744, les compagnons soutiennent les maîtres ouvriers contre les maîtres marchands. Et lorsque certaines corporations décidaient de n'avoir plus qu'un compagnon par maison, et de ne plus veiller, elles avaient peut-être en vue de relever le prix de la main-d'œuvre.

Mais, d'une manière générale, surtout dans la grande industrie, on peut dire que les ouvriers cherchent à s'organiser à part des patrons et contre eux. Les confréries du Moyen-âge avaient, dans la plupart des cas, réuni les uns et les autres, qu'ils appartinssent aux corporations ou aux métiers non jurés. Mais au xvi^ siècle, bien que les ouvriers continuent de payer leur cotisation (que l'on retient d'ailleurs parfois sur leur salaire), les maîtres, qui ont seuls la gestion de la caisse commune, en profitent pour se réserver les avantages de l'association : les secours qu'elle distribue aux malades ou aux malheureux ne vont presque jamais aux simples artisans. Un instant, surtout dans le Midi, les ouvriers s'efforcent, soit d'obtenir une part dans l'administration des confréries, soit d'en fonder de nouvelles pour eux seuls ; mais bientôt c'est au compagnonnage, toujours proscrit et toujours vivant, qu'ils se rallient.

En 1655, la Sorbonne croit nécessaire de prononcer une condamnation solennelle contre les initiatives des compagnons du Devoir : preuve évidente que celles-ci se multiplient. Ces mystérieuses sociétés possèdent en effet, dè^ cette époque, des caisses de secours mutuels ; elles s'occupent de l'embauchage de leurs membres, et quelquefois elles tiennent des réunions armées. Au xviii^ siècle, à mesure que la classe ouvrière se distingue plus nettement de la classe patronale, qu'elle grandit en nom-

bre, qu'elle se concentre aussi dans certaines villes et dans de vastes établissements, le compagnonnage se développe. Les petits groupements locaux se sont fondus en deux vastes associations : celle des Dévorants (devoirants) et celle des Gavots, auxquelles vingt-neuf professions sont affiliées et qui ont chacune leurs rites et leurs signes de reconnaissance. Depuis que le recrutement de la main-d'œuvre a cessé d'être exclusivement municipal, nombreux sont les ouvriers qui accomplissent leur Tour de France ; cette coutume, qui achève de les détacher des anciens cadres corporatifs, crée entre eux, d'un bout du royaume à l'autre, une sohdarité nouvelle. A Dijon, dès la fm du xvii*^ siècle, les artisans sont originaires de toutes les provinces; ils s'appellent, du nom de leur pays natal, Languedoc, Bordelais, Breton, Picard, Champagne, Lorrain ; ils sont prêts à aller chercher du travail ailleurs, si les patrons de l'endroit ne leur donnent pas satisfaction. Auss.i chacune des deux grandes associations ouvrières a-t-elle dans chaque ville importante une auberge, tenue par un ménage (le Père et la Mère), où les compagnons, tous céhbataires, sont reçus à bon compte ; en cas de chômage ils y sont même logés et nourris gratis, quitte à rembourser plus tard les avances qu'on leur aura consenties. Il va de soi qu'on assiste les malades et qu'on fournit aux plus, pauvres le viatique nécessaire pour continuer leur route. Mais la principale affaire de la société est de procurer à ses membres du travail ; l'administration de chaque section urbaine comprend, à côté du râleur qui enregistre les passants, un capitaine placeur qui se tient en relations 'avec ses collègues des villes voisines ; inutile de dire qu'il met tout en œuvre pour faire obtenir à ses camarades le meilleur salaire. Par malheur, les deux associations sont rivales, et de rite à rite, aussi bien qu'avec les travailleurs non affiliés, des rixes éclatent. Et puis, entre eux, les compagnons ne sont pas égaux : ils se divisent en reçus, finis et initiés, qui occupent trois

degrés d'une hiérarchie, et ils ont au-dessous d'eux les aspirants, qu'ils traitent parfois en serviteurs : les Renards, par exemple, étaient chargés des travaux les plus ingrats et devaient encore remplir auprès des compagnons certains offices domestiques i.

Grâce à leurs associations, les ouvriers étaient en mesure d'entamer, sinon de soutenir, la lutte contre leurs employeurs pour leur arracher des conditions de travail moins désavantageuses : leur arme la plus forte est la grève. En 1539 les typographes lyonnais, très nombreux et organisés en confrérie, déclarent le trie, c'est-à-dire un chômage universel. Que réclament-ils ? Une meilleure nourriture, une plus grande liberté dans leur travail, enfin une limitation du nombre des apprentis. Ils n'hésitent pas à menacer les compagnons et les apprentis qui continuent à travailler ; ils en viennent à frapper les maîtres et la pohce elle-même ; mais en même temps ils essaient d'apitoyer l'Administration sur leur sort. « Les libraires et imprimeurs, disent-ils, ont toujours recherché toutes voies obHques et dressé tous leurs engins pour opprimer et vilement asservir les compagnons. Ceux-ci acquièrent journellement aux maîtres de grandes et honorables richesses au prix de leur sueur et industrie merveilleuse, et même plus souvent de leur sang. Car s'ils peuvent suffire aux fatigues extrêmes de leur état si violent, ils n'en rapportent, en leur vieillesse, chargés de femme et d'enfants, pour tout loyer et récompense, que pauvreté, goutte et autres maladies. » Après quatre mois de grève, le conflit traîne en longueur ; il ne se terminera définitivement que de longues années plus tard, par un compromis '.

A quelques semaines de distance, les typographes de Paris avaient suivi l'exemple de ceux de Lyon: leur grand

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