‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 85 sur 151 · Cité par Levasseur, Classes ouvrières, t. II, p · texte numérisé non relu

Cité par Levasseur, Classes ouvrières, t. II, p

elle ne montre que des rigueurs. L'ordonnance de Villers- Cotterets de 1539 prohibe toute coalition « du fait de métier ». Les coalitions patronales sont proscrites au même titre que les coalitions artisanes ; mais les patrons ne formaient guère d'unions particulières que pour protester contre un acte de l'autorité publique : ainsi, en 1574, les patrons boulangers et pâtissiers de Rouen se coalisent pour se soustraire aux droits de mouture perçus par la ville. Les coalitions ouvrières, au contraire, sont, en général, dirigées contre les maîtres ; et il importe aussi de remarquer qu'elles étaient déjà interdites aux compagnons des métiers jurés par les statuts corporatifs. L'interdiction de* toutes confréries, assemblées et coalitions d'artisans est d'ailleurs renouvelée en 1572.

Dans les grèves qui éclatent alors, l'attitude de l'Administration est invariablement hostile aux salariés. La sentence rendue par le sénéchal de Lyon en 1539 donne tort aux typographes grévistes sur les points essentiels : sous peine de bannissement et d'amende, ils ne pourront désormais ni faire grève, ni même se réunir plus de cinq ; ils ne pourront interrompre aucun travail une fois commencé ; et ce n'est que bien des années plus tard (1573) qu'ils obtiendront de la lassitude commune des autorités et des maîtres la réduction à deux par presse travaillante du nombre des apprentis. Les typographes parisiens ne remportent même pas cet avantage partiel : ce serait, déclare François I^^^ une « extorsion », une « exaction. »

Au XVII® siècle les ordonnances se multiplient, d'ailleurs bien inutilement, contre le compagnonnage : mais qu'une grève éclate, les ouvriers se sont, par le fait seul qu'ils ont ensemble abandonné le travail, mis en faute ; et comment le Conseil du Roi ou le Parlement se montreraient-ils indulgents à l'égard de ces violateurs de la loi, que les patrons accusent d'ailleurs de ruiner les métiers et le royaume ? L'Administration est bien plutôt disposée à servir les intérêts de la haute bourgeoisie industrielle.

En exigeant un droit de 800 livres pour pouvoir faire fabriquer des draps d'or, le règlement de 1744, qui devait provoquer des troubles si graves, fortifie l'aristocratie des gros entrepreneurs ; car il réduit sans recours les maîtres-ouvriers au petit travail et aux maigres bénéfices.

Et à mesure que l'ouvrier, en devenant plus mobile, risque davantage d'échapper à la surveillance du pouvoir, celle-ci s'appesantit. Le règlement de 1749 ordonne à tout individu qui vient pour travailler dans une ville d'y faire enregistrer son nom au greffe dès son arrivée. En 1777 on obligera chaque ouvrier à se munir d'un « cartouche », véritable carte d'identité sur laquelle seront inscrits tous ses changements d'atelier. A mesure aussi que la solidarité ouvrière s'organise, le gouvernement redouble d'efforts pour la briser : interdiction à tous salariés de verser des cotisations pour entretenir des sociétés ilHcites, de s'assembler plus de quatre, même sous prétexte de confrérie, et de cabaler entre eux pour se placer les uns les autres chez les maîtres Ou pour en sortir, sous peine de prison i. L'arrêt du 9 mai 1760 avait prononcé la suppression définitive de toutes les confréries non autorisées.

Puisque le pouvoir prenait ainsi parti dans les conflits industriels, il était inévitable que la classe contre laquelle il intervenait se retournât parfois contre lui. A Lyon, au début du xvi*^ siècle, il suffit d'une famine pour que la « secte artisane )>, le popolo minuta^ se dresse contre l'administration municipale qui sert trop bien les intérêts du popolo grasso. Un beau jour de l'année 1529 des affiches posées aux carrefours convoquent le peuple sur la place des Cordeliers. Au son du tocsin deux mille émeutiers, dont deux cents femmes, pillent les maisons des consuls et des marchands. — Lorsque la fiscalité royale s'abat trop lourdement sur l'industrie, les artisans, sans doute

1. Règlement de 1749, corroboré par des lettres-patentes de 1781.

avec l'assentiment, voire avec l'appui des maîtres, se soulèvent. A Rouen, en 1634, rétablissement du contrôle à la halle des tanneurs ne va pas sans amener des troubles ; en 1639, l'institution du contrôle des draps et teintures y provoque la révolte des Va-nu-pieds. Les femmes de la Halle à Paris ont leur part dans les troubles de la Fronde. A Lyon, lorsque Colbert prétend imposer sa nouvelle réglementation des tissus, les ouvriers ne manquent pas cette occasion de se mutiner. Les dentellières d'Auvergne, mécontentes qu'on les force à abandonner leurs anciennes façons pour en adopter de nouvelles au goût du ministre, se vengent sur les contremaîtresses étrangères chargées de leur .donner un nouvel apprentissage. Celles d'Alençon ne se bornent pas à fuir la fabrique ; elles houspillent le directeur. En Normandie, à plusieurs reprises, les chômages prolongés de la fin du siècle produisent des révoltes. A Orléans, en février 1709, la création d'un droit démarque sur les bas, qui ne pouvait que retentir sur le débit de cet article, incite les fabricants à fermer leurs atehers ; alors quatre cents cardeurs et autres petites gens vont trouver l'intendant, « lui parlent fort séditieusement et lui annoncent qu'ils reviendront le lendemain plus de trois mille i ». Désespérant de pouvoir racheter les offices qui vont désormais gêner et grever leur humble industrie, les artisans des campagnes eux-mêmes se rebellent. Ainsi se répandent dans le monde des salariés des habitudes d'insubordination qui se manifestent à chaque ébranlement de l'ordre social. Au temps du système de Law les ouvriers profitent de ce que le prix des marchandises est bouleversé par l'émission des billets et par les ordonnances qui changent la valeur intrinsèque de la livre, pour « cabaler », pour quitter leurs maîtres ou lès contraindre à leur donner des salaires extraordinaires. C'est une véritable insurrection que soulève à Lyon le fameux

1. Cité par Sagnac, Histoire de France Lavisse, t. VIIl', p. ::273-27j6.

règlement de 1744. Unis aux maîtres-ouvriers, les compagnons font capituler la municipalité ; plusieurs mois s'écoulent avant que la haute bourgeoisie, soutenue par toutes les forces de la royauté, ne reprenne la direction de la ville. Mais alors la répression est violente ; un ouvrier est exécuté, et deux autres condamnés aux galères à perpétuité.

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